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Sarkozy, Medvedev, même combat ?

Une première : un président russe au sommet de l’OTAN ! C’est l’annonce faite par Dmitri Medvedev à l’issue du sommet franco-germano-russe, lundi et mardi derniers à Deauville. Il sera présent les 19 et 20 novembre au rendez-vous de Lisbonne, qui doit prendre position sur trois questions-clé : la réforme de l’Alliance (cure d’amaigrissement), la définition d’un nouveau « concept stratégique » (pas de miracle à attendre, l’OTAN restant désormais « sans frontières », si ce n’est sans vocation), et le lancement d’un bouclier anti-missile européen (en complément de l’américain). Les Russes sont d’accord sur tout, y compris pour souhaiter que l’OTAN réussisse… à se sortir de l’Afghanistan (1), où elle joue en partie sa peau.

par Philippe Leymarie, 22 octobre 2010

L’accommodant numéro un (ou deux ?) russe, tout à ses délices deauvillois, a assuré que le rapprochement euro-russe n’impliquait nullement un découplage avec les Etats-Unis, parrains de l’OTAN, proposant d’ailleurs de participer d’une manière ou d’une autre aux projets de « bouclier » européen anti-missile, à condition d’en clarifier quelques points.

Le président Medvedev se verrait bien signer un nouveau Pacte de stabilité qui couvrirait un vaste espace « de Vancouver à Vladivostok » – comme s’il n’avait rien de plus pressé que d’arrimer son pays (ou sa présidence ?) à l’Occident, sans doute pour faire pièce à la puissance de la Chine et de l’Asie, à la poussée de l’islamisme, etc.

Cerise sur le gâteau : le président russe a fait valoir qu’un peu plus de présence européenne sur le dossier du Proche-Orient ne pourrait que faire du bien. Et, dans la chaleur des échanges, il a même été question de suppression de visas !

Gendarme mondial

Plus circonspect, Dmitri Rogozine – le délégué permanent russe auprès de l’Otan, qui a beaucoup fait pour ce rapprochement – déclarait en mars dernier : « Nous voulons comprendre qui nous sommes, les uns pour les autres, adversaires, concurrents, partenaires ou alliés ». Le diplomate russe avait cadré le débat : « Moscou ne veut pas que l’Alliance s’arroge les fonctions de gendarme mondial ». Mais, apparemment, à la tête de l’Etat russe, on est plus coulant…

Ce partenariat euro-russe est traditionnellement encouragé par l’Allemagne : Angela Merkel (tout comme Nicolas Sarkozy) s’est employée à convaincre lundi et mardi dernier son homologue russe de ce que ce nouveau « concept » de l’OTAN, qui sera adopté à Lisbonne, ne vise en rien la Russie.

Fait plus récent, la Pologne – rentrée dans les rangs européens, notamment depuis la disparition du président Lech Kaczynski et des principaux chefs de son armée, dans un accident d’avion en avril dernier – n’y fait plus obstacle : sans doute se sent-elle aussi rassurée par l’engagement américain de déployer des missiles intercepteurs SM3 dans son pays d’ici à 2018…

Si Moscou confirmait cette intention de participer au bouclier anti-missile – c’est-à-dire si une « place appropriée » (selon l’expression d’un diplomate) lui était faite par les Euro-Américains – ce serait la fin d’un cycle de méfiance, au mieux d’indifférence intra-européenne, qui n’avait pas cessé avec la fin de la Guerre froide, en 1990.

Nouvelle Ligne Maginot

Nicolas Sarkozy, le président français, en a remis une couche, en ouverture du rendez-vous de Deauville : « Nous pensons que la Guerre froide est terminée, que le Pacte de Varsovie c’est terminé, que l’Union soviétique c’est le passé, et donc que les Russes sont nos amis ! ». CQFD…

Mais, ce qui ne manque pas de sel, à propos de ces manœuvres euro-russes, c’est la mini-polémique intra-gouvernementale française sur le fameux (et encore virtuel…) bouclier. En résumé, le ministre français de la défense Hervé Morin, centriste tendance traître (2)), qui songe à reprendre son indépendance politique, avait confié à des journalistes à Bruxelles quelques jours avant le rendez-vous de Deauville, que « la France » avait des « réserves » sur ce projet de bouclier endossé maintenant par l’OTAN, qui doit en décider le mois prochain à Lisbonne : « Nous sommes dans le flou… Combien cela va-t-il vraiment coûter ? Quelle est la menace exacte ? Qui est visé ? Quelle est notre capacité à répondre à ces menaces ? ».

Outre ces questions, le ministre faisait état de deux préoccupations :

 1) le danger que ce projet de défense anti-missile – qui, selon le secrétaire général de l’OTAN, ne coûterait que 200 millions de dollars de plus – ne donne à nouveau aux Européens « le sentiment qu’ils n’ont pas besoin de financer leur défense », puisque les Américains paieront l’essentiel (et tiendront le bouton !) ;

 2) la crainte que le coût d’un tel dispositif et d’un probable dérapage vienne « impacter le budget actuel et nos budgets futurs, déjà problématiques, alors que ce dont on a besoin, ce sont des moyens classiques de transport », etc.

Hervé Morin esquissait un parallèle avec la Ligne Maginot : « On croit se protéger de l’apocalypse. Or, le meilleur moyen de se protéger est de se faire respecter. Et, face à une menace nucléaire, d’exercer une dissuasion nucléaire ».

Tranquille désaveu

Tant de sympathique franchise ne pouvait rester impunie ! Le lendemain – en pensant sans doute à une rencontre programmée ce jour-là avec le secrétaire général de l’OTAN, et au rendez-vous de Deauville – l’Elysée désavoue tranquillement son ministre, en des termes assez peu diplomatiques :

« Non seulement nous ne sommes pas contre (ce projet de bouclier pour l’OTAN), mais nous sommes prêts à y apporter notre contribution, financière ou en nature ». Et de rappeler, bien sûr, que la dissuasion nucléaire « reste incontournable, et le restera tant que certains pays continueront à développer leur arsenal nucléaire ou à vouloir accéder à l’arme nucléaire ».

Un communiqué officiel, en conclusion de l’entretien avec Anders Fogh Rasmussen, souligne « le soutien de principe de la France à la nouvelle approche de la défense anti-missile proposée par le Président des Etats-Unis et actuellement débattue à l’OTAN », sans faire références aux « réserves » exprimées par Hervé Morin…

Cette petite joute verbale ne prouve en fait rien : Sarkozy et Morin sont bien d’accord pour mettre la priorité sur le nucléaire – une politique de dissuasion que la France exerce de manière autonome, sans avoir demandé l’avis de quiconque, mais au service de ses alliés de l’Union européenne et de l’OTAN (ce sont pratiquement les mêmes !). Et d’accord aussi pour considérer que le bouclier, efficace ou pas, ne sera utile (à la France, et peut-être à l’Europe) qu’à titre de « complément » de la dissuasion nucléaire. Le reste est question d’opportunité diplomatique ou politique.

Degré d’usure

Mais ce « couac », passé inaperçu en ces temps de mobilisation syndicale et scolaire dans l’Hexagone, dit assez à quel degré d’usure en est l’actuelle équipe gouvernementale française, qui tire à hue et à dia, y compris sur ces questions stratégiques.

Ce mini-débat révèle également, en creux, le manque de sérieux du projet de bouclier de l’OTAN, complémentaire à celui que les Américains cherchent maintenant à installer en Roumanie et en Bulgarie (après un premier échec en Pologne et Tchécoslovaquie), qui consisterait en fait surtout à brancher (bricoler ?) les systèmes européens existants sur ceux qui seront mis en oeuvre par les Américains – le tout devant, soit-disant, non plus seulement protéger les zones où sont stationnés des soldats américains (ce qui était le prétexte de départ à la mise en place de ce bouclier), mais désormais toutes les villes européennes qui seraient sous la menace d’un tir iranien. Des projets qui ne pourraient sans doute pas grand chose en cas, par exemple, d’attaque massive…

Philippe Leymarie

(2) Changement de cheval entre deux tours lors de la dernière élection présidentielle.

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