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Un film d’Abdellatif Kechiche

« Vénus noire », variation sur le rapport à l’autre

par Carlos Pardo, 27 octobre 2010

Vénus noire est le portrait documenté, imaginé, fantasmé de Saartjie Baartman. Avant de devenir le personnage du film d’Abdellatif Kechiche, la Vénus hottentote était une célébrité d’avant le spectacle cinématographique, comme avaient pu l’être la femme à barbe ou Joseph Carey Merrick, l’homme éléphant immortalisé par David Lynch (1). Dans le Londres de 1810, on pouvait venir voir la Vénus hottentote rugir, danser, obéir, exhiber à moitié nue ses fesses proéminentes (2). On s’en rinçait l’œil. On s’amusait à en être effrayé, outré, fasciné. On était même invité à lui toucher les fesses. Un vrai spectacle. On donnait au public ce pour quoi il avait payé : de l’exotisme en cage, un animal sur scène, un érotisme exacerbé.

A vrai dire, on sait peu de choses de cette femme qui a pourtant inspiré nombre de représentations dessinées, peintes, chantées, écrites et dont le corps moulé a longtemps été exposé à Paris (3). Elle serait née entre de 1770 et 1780 au sein de la communauté khoïkhoï, l’un des peuples les plus anciens du sud de l’Afrique. Suite aux premières guerres cafres, les Khoïkhoï, soumis à l’esclavage par les Boers, sont surnommés « Hottentots ». Un terme qui signifie bégaiement, en raison des étranges sonorités de la langue khoïsan – les fameuses consonnes inspirées, assimilées à un défaut d’élocution…

Sentant l’exploitation commerciale qu’il pourrait faire en Occident de cette « Hottentote » aux fesses hypertrophiées et aux organes sexuels protubérants (4), Caezer, un fermier afrikaner, emmène la jeune femme se produire dans un numéro exotique à travers les foires de Grande-Bretagne (5). Son « maître » aurait-il laissé entrevoir la fortune à Saartjie ? Quels liens existaient entre eux ? Pourquoi Saartjie a-t-elle joué le jeu, accepté d’interpréter ce personnage de sauvage exotique ? Cette existence brève et chaotique est en partie une énigme (6). Abdellatif Kechiche reconstitue le procès intenté à Caezer par des membres de l’African Society. La principale question soulevée par le juge est de savoir si Saartjie Baartman est une actrice comme une autre ou s’il s’agit d’une forme déguisée d’esclavage – la traite étant alors interdite depuis peu au Royaume-Uni. Kechiche restitue les déclarations officielles (7) de Saartjie Baartman qui affirme être consentante et bien traitée. Le cinéaste se refuse à établir une vérité que l’Histoire ne dévoilera certainement jamais, laissant planer une ombre sur les « motivations » de Saartjie, instaurant chez le spectateur d’aujourd’hui le malaise devant un tel conditionnement, une telle détresse face à la perspective d’être enfin libérée de ce commerce.

C’est peu après ce scandale mort-né que le public britannique commence à se lasser du show et du zoo humain (8). Caezer décide de céder sa « curiosité » à un compagnon de beuverie, un montreur d’ours français qui fait traverser la Manche à Saartjie pour l’offrir cette fois-ci aux regards libidineux des habitués des salons libertins et aux désirs des clients des bordels parisiens (9). En guise de fortune, la vie occidentale de Saartjie Baartman sera faite d’humiliation, alcoolisme, solitude, prostitution, maladie et déchéance.

Avant de devenir un personnage de cinéma, la Vénus noire était aussi un objet de curiosité scientifique. La preuve de la supériorité de l’homme blanc sur les indigènes colonisés, importés et exhibés en grand nombre des années durant. Dès l’arrivée à Paris de la Vénus, à la convoitise des libertins vient s’ajouter celle d’autres hommes, dans d’autres lieux. Ils ont pour nom Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, professeur de zoologie et administrateur du Muséum national d’histoire naturelle, ou Georges Cuvier, zoologue et chirurgien. Ces héritiers des Lumières sont persuadés que les caractéristiques physiques de la Vénus rapprochent la « race noire » du singe, justifiant ainsi des thèses qui, comme on le sait, vont contribuer à alimenter la pensée raciste et les courants fascistes jusqu’au XXe siècle. « Les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité », déclare ainsi Cuvier devant l’Académie de médecine. Ce n’est qu’après la mort de Saartjie Baartman (de la syphilis, dans des conditions sordides) que les scientifiques parviennent à mettre la main sur son corps massif pour en exhiber un moulage et placer dans un bocal de formol les organes génitaux et le cerveau du « monstre » exotique.

En optant pour le film historique, on pouvait craindre qu’Abdellatif Kechiche abandonnât ses thèmes habituels (10) et sa conception de la mise en scène (11) pour entrer dans une autre catégorie de cinéma, impérativement plus commercial. A y regarder de près, il n’en est rien. Kechiche n’hésite pas à prendre des risques sur un terrain inattendu tout en restant fidèle à ses convictions et au radicalisme de son cinéma.

Vénus noire est un film éprouvant. Comme pouvaient l’être certaines séquences de La Graine et le mulet. Le cinéma de Kechiche, sa mise en scène, crée cette sensation, dérangeant le confort habituel du spectateur. Kechiche aime travailler la durée d’un plan, l’architecture d’une scène, poussant à bout ses comédiens, exploitant les enjeux soulevés jusqu’à leur épuisement. La violence infligée à Saartjie Baartman, l’humiliation qu’elle subit, sa solitude et sa détresse, sont, par la force de la réalisation et du montage, ressenties sinon vécues par le spectateur. Le naturalisme troublant de ce cinéma, que l’on a rapproché de celui d’un Pialat, l’apparente à une sorte de transe mystique passionnante. C’est par cette signature que le film échappe à la simple illustration luxueuse de cette histoire édifiante, qu’il porte un regard sur notre civilisation, qu’il nous interroge sans concession sur notre rapport à l’autre, ici, hier et maintenant.

Vénus noire, un film d’Abdellatif Kechiche, sorti le 27 octobre 2010.

Carlos Pardo

(1) Elephant man, film de David Lynch, 1980.

(2) Elle est en fait vêtue d’une combinaison couleur chair et moulante, afin de mettre ses formes extraordinaires en valeur.

(3) Exposés de 1817 à 1976 au Musée de l’Homme de Paris, le squelette, le moulage du corps, les organes génitaux et le cerveau de Saartjie Baartman furent restitués à l’Afrique du Sud après la fin de l’apartheid.

(4) Saartjie Baartman souffrait de stéatopygie et de macronymphie.

(5) Londres tout d’abord, puis très certainement le nord de l’Angleterre et l’Irlande.

(6) Gérard Badou, L’Enigme de la Vénus hottentote, Payot, Paris, 2002. Voir aussi « The Hottentot Venus. The life and death of Saartjie Baartman, born 1789, buried 2002 », note de lecture de Philippe Rivière, Le Monde diplomatique, mars 2008.

(7) Dans quelle langue ont-elles été faites ? Qui les a traduites ou « interprétées » ? Sous quelle pression s’est déroulé ce témoignage ?... Ces déclarations sont peu fiables mais Kechiche a l’honnêteté de ne pas en inventer d’autres ou de montrer une autre réalité.

(8) Lire l’ouvrage collectif Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines, La Découverte, Paris, 2002, rééd. en collection de poche chez le même éditeur, 2004.

(9) Si la prostitution a été une étape dans le vie de Saartjie, il n’est pas certain qu’elle ait été à proprement parler pensionnaire d’une maison close.

(10) Ceux développés dans ses films précédents : La Faute à Voltaire, L’Esquive, La Graine et le mulet.

(11) Les films cités ont été tournés en équipe réduite, la caméra à l’épaule, avec des comédiens généralement débutants ou non professionnels ; les coûts de fabrication étant totalement dérisoires jusqu’au succès inattendu de L’Esquive dont le scénario avait été rejeté par toutes les commissions de financement du cinéma...

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