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Yémen, la « guerre contre le terrorisme » est déjà perdue

par Alain Gresh, 8 novembre 2010

Une des impasses de la « guerre contre le terrorisme » lancée par le président George W. Bush et reprise, sous des formes différentes, par Barack Obama – guerre que soutiennent les pays européens et notamment la France – vient de l’incapacité de « penser localement ». Au lieu de tenter d’analyser les données de chaque pays – Irak, Afghanistan, Liban ou Yémen –, les Occidentaux ont tendance à le situer dans un cadre global d’affrontement, qui empêche de comprendre et aboutit forcément à des échecs.

Dans les années 1950 déjà, la lutte contre le communisme au Proche-Orient avait aveuglé les puissances occidentales, qui voyaient dans les mouvements nationalistes avant tout des alliés de l’Union soviétique. 1958, année cruciale au Proche-Orient, vit la chute de la monarchie irakienne, l’intervention américaine au Liban et celle des Britanniques en Jordanie. Comme l’écrit le chercheur Rashid Khalidi, les télégrammes diplomatiques de l’époque montrent que Londres et Washington considèrent la région comme une entité passive, victime de machinations subversives du communisme international et du nassérisme. A aucun moment, les situations locales, la volonté des peuples de ces pays, n’est prise en compte (lire le texte de Khalidi dans A Revolutionary Year. The Middle East in 1958, sous la direction de Roger Louis et Roger Owen, I. B. Tauris, Londres, 2002).

A lire les articles sur le Yémen, on retrouve la même logique. Il est intéressant que deux journalistes du New York Times, Mona El-Naggar et Robert F. Worth, démontent, à partir de Sanaa, les contradictions de la politique occidentale et mettent en lumière le scepticisme de la population à l’égard de la « guerre contre Al-Qaida » (« Yemen’s Drive on Al Qaeda Faces Internal Skepticism », 3 novembre 2010).

« Alors que le Yémen intensifie sa campagne militaire contre Al-Qaida, il est confronté à un sérieux obstacle : la plupart des Yéménites considèrent le groupe comme un mythe, ou un stratagème de leur président pour presser l’Occident à donner de l’aide monétaire et punir ses opposants intérieurs.

Ces attitudes cyniques – enracinées dans l’histoire de la politique de manipulation au Yémen – compliquent tout effort visant à traquer les auteurs de la récente tentative de faire envoyer par courrier des explosifs aux Etats-Unis. Elles rendent également plus difficile de gagner le soutien du peuple dans la lutte contre la violence djihadiste, quelle que soit l’étiquette qu’on lui donne.

« “Qu’est-ce qu’Al-Qaida ? La vérité est qu’il n’y a pas d’Al-Qaïda”, explique Muhammad Lutfi, un chômeur de 50 ans sur la place animée de Tahrir. En fait, poursuit-il, la violence est due “au régime, au manque de stabilité et aux luttes internes.” »

Ce point de vue, qui rencontre un écho à travers tout le Yémen, ne s’explique qu’en partie par la théorie du complot. Le gouvernement yéménite a utilisé les djihadistes comme soldats par procuration dans le passé, et confond parfois la menace Al-Qaida avec d’autres insurrections qui n’ont rien à voir et qu’il a combattues dans le sud et le nord du pays au cours des dernières années. Dans un pays où la violence politique et tribale est endémique, il est souvent impossible de dire qui tue qui et pourquoi.

Une chose est claire : le président du Yémen, Ali Abdallah Saleh, a intensifié la lutte contre Al-Qaida depuis l’année dernière, avec beaucoup plus de raids militaires et d’attaques aériennes, dont certaines menées par l’armée américaine. Son gouvernement en a payé le prix. Le samedi [30 octobre], une journée après la découverte de la bombe placée dans le fret aérien, M. Saleh a déclaré lors d’une conférence de presse que Al-Qaida a tué 70 policiers et soldats au cours des quatre dernières semaines. C’est une forte augmentation par rapport aux années précédentes, et certains analystes y voient la preuve que la branche yéménite d’Al-Qaida se renforce.

Mais de nombreux Yéménites semblent sceptiques et doutent qu’Al-Qaida soit coupable de la plupart de ces meurtres, qui ont eu lieu dans le Sud où un mouvement sécessionniste est en expansion depuis trois ans.

“Nous ne pouvons pas faire la différence entre la propagande et la réalité”, explique Abdullah al-Faqih, un professeur de sciences politiques à l’Université de Sana. “Il est impossible de dire qui tue qui, il y a des querelles tribales, Al-Qaida et le mouvement du sud, et l’Etat se livre à beaucoup de manipulations.”

En un sens, il y a deux récits sur Al-Qaida au Yémen. L’un d’eux, présenté par le gouvernement yéménite et les sites internet d’Al-Qaida – qui trouve un écho en Occident – décrit l’un des camps comme “blanc” et l’autre comme “noir” (les méchants, pourrait-on dire). L’autre récit est celui de la rue yéménite : un fatras confus d’attaques commises par des groupes armés aux loyautés changeantes, certains combattant sous des bannières politiques ou religieuses, d’autres simplement pour l’argent.

Les autorités yéménites ont longtemps payé les chefs tribaux pour lutter contre des ennemis intérieurs, ou même d’autres tribus qui causaient des ennuis au gouvernement. Cette politique a contribué à favoriser une culture de chantage : quelques tribus promeuvent la violence, à travers les djihadistes ou de simples criminels, et ensuite offrent de l’apaiser contre rétribution.

“Certaines de ces actions décrites comme menées par Al-Qaida relèvent en réalité d’un simple business de la terreur", a déclaré M. Faqih.

Les tribus du Yémen sont souvent décrites comme le principal obstacle dans la lutte contre Al-Qaida, car elles abritent les militants en raison de l’hospitalité tribale ou même de parenté idéologique. En fait, peu de chefs de tribus ont une quelconque sympathie pour le groupe, et certaines tribus ont forcé des membres d’Al-Qaida à quitter leurs zones dans la dernière année.

(...)

En fait, Al-Qaida semble prospérer là où l’autorité tribale s’est érodée, ou dans les régions du Sud où la haine du gouvernement est la plus intense. Dans de nombreuses attaques récentes, il est difficile de tracer une ligne de démarcation entre Al-Qaida et des jeunes gens en colère et pauvres qui ont un accès facile aux armes.

C’est vrai notamment au Sud, qui fut une république indépendante à orientation socialiste jusqu’à l’unification de 1990, et où existe aujourd’hui une forte opposition aux manipulations du pouvoir central.

En fait, le pouvoir doit faire face à de nombreuses oppositions :

 celle du Sud ;

 celle de la rébellion hutiste qui perdure depuis plusieurs années (lire Pierre Bernin, « Les guerres cachées du Yémen », Le Monde diplomatique, octobre 2009) ;

 celle des forces politiques, de gauche comme islamistes, déçues par le peu d’ouverture du régime et la monopolisation du pouvoir par le président – qui, de plus, prépare son fils à la succession !

C’est dans ce contexte qu’Al-Qaida a réussi une relative implantation dans le pays, résultat non de ses capacités, mais de l’impéritie du régime.

On comprend que celui-ci, pour obtenir plus de ressources de la part des bailleurs de fonds occidentaux, agite le spectre d’Al-Qaida (ou de l’Iran en ce qui concerne la rébellion hutiste). Mais les problèmes du pays ne seront pas résolus par un interventionnisme militaire américain plus soutenu, ni par une aide inconditionnelle à un président qui s’accroche à son pouvoir.

Ce dilemme n’existe pas qu’au Yémen, mais partout où les Occidentaux, au nom de la lutte contre le terrorisme, accentuent leurs ingérences. Le cas de l’Afghanistan est le plus emblématique : après plus de huit ans de guerre, les puissances occidentales en viennent à reconnaître qu’il faut négocier avec les talibans !

Il est temps de reconnaître, quelques dizaines d’années après l’effondrement du système colonial, que l’ère des interventions militaires occidentales (même sous couvert humanitaire) devrait s’achever... On s’épargnerait ainsi beaucoup de destructions et de morts et on éviterait d’alimenter la haine contre l’Occident.

Alain Gresh

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