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Un film d’Alejandro Gonzalez Iñárritu, un autre de Guillaume Canet

« Biutiful », « Les Petits mouchoirs », deux chantages à la compassion

par Carlos Pardo, 10 novembre 2010

Lors de la dernière rentrée cinématographique, à la fin de l’été, j’ai été amené à acheter une carte de cinq places d’un circuit d’exploitation parisien, valable deux mois. L’ayant peu utilisée depuis, faute de temps et surtout de désir pour les films proposés par ce circuit, je me suis retrouvé pressé par la date de péremption de la carte. Aussi me suis-je rendu récemment, deux jours de suite, dans le même cinéma et y ai-je vu deux films, tous deux sortis à la même date (le 20 octobre), d’une durée équivalente (autour de deux heures trente). Depuis, les Petits mouchoirs a réuni plus de 1 300 000 spectateurs en une semaine d’exploitation nationale, tandis que Biutiful intéressait un public dix fois plus restreint (il bénéficiait de cinq fois moins de copies, il est vrai).

Indissociables dans mon souvenir en raison du hasard circonstancié de leur découverte, je ne peux éviter de comparer ces films a priori fort éloignés l’un de l’autre, de leur trouver des correspondances.

Le premier jour, c’était Biutiful, quatrième film du Mexicain Alejandro Gonzalez Iñárritu. Depuis Babel, son précédent, Gonzalez Iñárritu donne l’impression d’être investi d’une mission : raconter à travers ses personnages-messagers l’état de notre monde. Pourquoi pas ? On a connu mission plus discutable. Tant de films sont aujourd’hui dépourvus de point de vue sur nos sociétés et le sort de nos semblables… A l’heure de la mondialisation des échanges, en faisant preuve d’habileté, voire de roublardise, et avec pour point de départ un banal accident, il est possible d’inventer un effet papillon cinématographique, filmé à travers une ville, voire plusieurs continents, et de rendre ainsi compte de l’état de la planète. Du Mexique au Japon, en passant par le désert marocain et les Etats-Unis, Rodrigo Prieto, le remarquable chef-opérateur du cinéaste mexicain, nous a fait admirer sa virtuosité et oublier parfois l’artifice du procédé. Libéré désormais de son scénariste habituel (le torturé Guillermo Arriaga, avec qui il a signé ses premiers films), Gonzalez Iñárritu délaisse un goût prononcé pour le récit éclaté, mais ne peut malheureusement renoncer à son désir d’épater au moyen d’une surenchère émotionnelle.

A la différence d’un Woody Allen qui s’évertuait à filmer une Espagne de carte postale dans Vicky Cristina Barcelona (2008), Iñárritu se concentre ici sur une Barcelone de la marge, à grands coups de blocs dramatiques oscillant entre un hyper-réalisme et un symbolisme grossier – les images post-mortem valent le détour… Uxbal, interprété par l’étourdissant Javier Bardem (1), est un ancien toxicomane jonglant avec l’illégalité pour élever seul ses enfants et les protéger de son ex-femme, qui, elle, n’a pas renoncé aux drogues, à l’alcool et à la prostitution occasionnelle. Au service d’une organisation mafieuse chinoise, Uxbal tient un rôle de fixeur auprès de sans-papiers africains et se livre à un trafic de produits et d’êtres humains. Le seul moment de réconfort – de rédemption, serait-on tenté d’écrire, tant ce cinéma sombre parfois dans le mysticisme – est le lien que crée Uxbal avec les morts avant que leur âme ne quitte définitivement cette misérable terre.

La mort est là aussi chez notre sombre héros, sous la forme de malaises et sang dans les urines. Un cancer à un stade déjà avancé vient de lui être diagnostiqué. Cet élément dramaturgique, plaqué sur un réel monstrueux, ne produit aucune ère nouvelle dans la vie d’Uxbal, aucun changement de direction ni de prise de conscience de son rôle néfaste dans la pérennité de ce système destructeur. Il continue à accumuler des billets et à les cacher dans ses chaussettes… La mort imminente d’Uxbal doit susciter l’empathie du spectateur, elle est un appel à la compassion. Tout salaud ordinaire est également un être humain. Et son acte de générosité à l’égard des clandestins chinois tourne au tragique : pour leur rendre l’hiver plus supportable dans ce dortoir en sous-sol, Uxbal leur achète des chauffages d’appoint... au gaz, qui leur seront fatals. Cette séquence pose la question de la responsabilité du cinéaste. La vie est dure – et courte –, et l’on en est parfois réduit à commettre des atrocités, même avec les meilleures intentions. C’est comme ça, nous dit Iñárritu. La mondialisation et ce qu’elle impose aux individus, c’est terrible, mais il n’y a rien à faire, il n’existe pas d’alternative, aucun espoir, toute tentative de « révolte » est vouée à l’échec (2). La vie est dure, et en plus, on va mourir...

Un monde immuable ?

Iñárritu porte sur ses épaules le poids du monde et la souffrance des peuples. « Uxbal, c’est moi », semble dire le cinéaste pour qui les gens de peu n’auraient pour seule condition naturelle et inaliénable que le malheur – et le crime ? Aucune distance dans cette description désenchantée, morbide et sans appel. La distance que permet pourtant la fiction, voire la comédie : souvenons-nous de la grande époque de la comédie italienne. Ce mouvement était né au cœur du néo-réalisme, surgi dans l’immédiat après-guerre, dans une Italie défaite, corrompue et en reconstruction politique et sociale. La satire, le rire, était utilisé pour dénoncer les abus en tous genres, montrer le quotidien du peuple italien mais aussi de la bourgeoisie, du clergé et de la classe politique. Le cinéma mondialiste de Gonzalez Iñarritu, s’il possède de vraies qualités formelles, et malgré les bonnes intentions affichées, perd en sincérité au fil des films, et accompagne finalement bien sagement le délabrement en cours de nos sociétés.

Guillaume Canet ne porte aucun monde sur ses épaules, si ce n’est celui du cinéma. Les Petits mouchoirs croule sous les références aux « films de potes » et au cinéma hollywoodien en général. Côté français, sont cités Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré, Un éléphant, ça trompe énormément d’Yves Robert ou encore Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet. Tandis que, côté américain, l’œil du cinéaste cligne vers les Copains d’abord de Lawrence Kasdan, Husbands de John Cassavetes, ou même l’Epouvantail de Jerry Schatzberg que Marion Cotillard regarde sur un écran plasma en version originale non sous-titrée – le « must », quand on est branché et une évidence lorsque l’on a la carrière internationale de l’actrice... Quant au plan-séquence qui ouvre le film, il est à rapprocher de la prouesse technique d’un d’Orson Welles dans la Soif du mal. On le voit, la barre est placée haut. Mais Guillaume Canet n’a peur de rien. Il a l’habitude. Son premier film, Mon Idole, était une pâle copie de la Valse des pantins de Martin Scorsese, et Ne le dis à personne, l’adaptation d’un auteur international de best-sellers, thriller paranoïaque invraisemblable mais efficace à la manière des produits hollywoodiens pour adolescents. Mais oublions ces nombreuses références, et tentons de voir ce que nous avons devant les yeux.

Les Petits mouchoirs serait donc l’histoire de l’accident tragique de l’acteur le plus « sympa » du cinéma français du moment, Jean Dujardin, et des conséquences de ce drame sur ses amis, tous également incarnés par d’autres vedettes sympas de notre cinéma. Jean Dujardin incarne Ludo, un fêtard habitué du Baron – club parisien où se croisent tous les « people » – qui ne rechigne jamais devant une dernière ligne de coke, un dernier verre, et qui, lorsqu’il croise une femme devant les toilettes, l’aborde élégamment par un : « Je t’ai déjà baisée, toi ? ». Il file à l’anglaise, délaissant un pote d’orgie pour enfourcher son scooter, pas très clair comme on l’imagine, et, à la première intersection de l’avenue George V, se fait écraser par un de ces camions, qui, comme tout le monde sait, roulent en grand nombre aux heures matinales dans ces beaux quartiers de Paris et ne respectent pas les feux rouges, les salauds.

« Chez les heureux du monde »,
on n’a rien à dire

Whaouh ! Je dirais même plus : ouf ! Car c’en est fini avec le plan-séquence d’ouverture... La bande de potes nous est ensuite présentée, ponctuelle au rendez-vous à l’hôpital. C’est qu’ils avaient prévu de partir en vacances tous ensemble, comme chaque année. C’est dans le scénario ! Mais devant l’état de forme de leur pote infortuné, chacun se demande – c’est le seul enjeu dramatique d’un film de 2 h 30 – s’il faut rester au chevet de Ludo ou partir s’éclater en vacances malgré tout. La poire sera en deux coupée : Ludo, il l’a cherché quand même et puis il est entre de bonnes mains, aux soins intensifs, alors on part, mais au lieu d’un mois, on se contentera de quinze jours. C’est à ce détail scénaristique que l’on reconnaît le génie d’un cinéaste, car nous n’osons imaginer à quoi aurait ressemblé le film si les vacances avaient duré un mois... Le vrai film, en effet, c’est le séjour des amis au Cap-Ferret, entre farniente et séances de ski nautique en passant par les dégustations d’huîtres. L’accident de Ludo n’est qu’un prétexte pour instiller un peu de drame dans la vacuité de l’ensemble, nous arracher des larmes devant celles des potes dans la dernière partie du film. Une pub pour l’amitié. Un petit chantage à la compassion – encore un.

Dans une interview promotionnelle, Canet s’attardait sur le titre. Il faut citer ses déclarations, tant elles sont fidèles à l’esprit qui l’habite : « Les Petits mouchoirs, c’est les petits mouchoirs qu’on met de côté sur les problèmes qu’on met de côté, justement, qu’on veut pas reconnaître de soi-même, qu’on veut pas reconnaître ou qu’on veut pas dire aux autres, à ses proches, à ses amis, parce qu’on veut pas les heurter, leur faire du mal, qu’on veut pas se faire de mal à soi-même, donc on se ment à soi-même et du coup, on en arrive à se poser des questions de savoir “est-ce que j’ai vraiment la vie que j’ai vraiment envie d’avoir, est-ce que j’ai le métier que j’ai envie d’avoir, est-ce que je vis avec la femme, ou avec l’homme, avec qui j’ai vraiment envie de vivre”, enfin, toutes ces questions un peu existentielles et voilà, moi, c’est un film qui est assez personnel, qui parle d’amitié, de la culpabilité, du mensonge et tout ça sur un ton de comédie, et aussi de... de... de drame... » Le film est à l’image de ce charabia, filmé comme on parle quand on n’a rien à dire. Car, « chez les heureux du monde », on n’a, semble-t-il, rien à dire.

Canet recourt de nouveau à l’acteur de son film précédent, le quinquagénaire toujours stressé et légèrement monolithique, François Cluzet. Autour de lui est donc réunie la fine fleur de nos jeunes comédiens : l’oscarisée Marion Cotillard, compagne du réalisateur, et Jean Dujardin, déjà cités, mais aussi Gilles Lellouche dans son rôle habituel de beauf sympa ; Benoît Magimel en homo refoulé et body-buildé (on y reviendra) ; Anne Marivin, dans un rôle mineur, mais cela permet de se rappeler au bon souvenir des inconditionnels de Bienvenue chez les Ch’tis ; Laurent Lafitte, révélation comique de l’an passé ; Louise Monnot dans un rôle encore plus anecdotique que la consœur citée, mais bon, c’est la petite qui monte, et puis un film de Guillaume, ça ne se refuse pas ; Valérie Bonneton en femme de Cluzet, parce qu’il en faut une, et qu’on caractérisera par son terrorisme bio ; enfin, Pascale Arbillot en femme de Magimel, parce qu’il en faut une aussi. J’en aurai fini avec cette liste quasi exhaustive en mentionnant l’apparition de guest-stars, les amis de Canet dans la vie, les chanteurs Maxime Nucci et Matthieu Chedid, gentils amants de passage de Marion Cotillard, et l’ostréiculteur bordelais Joël Dupuch dans le rôle du vieux-sage-sympa-mais-néanmoins-donneur-de-leçons... Quel lien unit Max, le personnage joué par Cluzet, à cette génération de trentenaires ? Pourquoi les invite-il tous, tous les ans, dans sa maison en bord de mer ? Pourquoi est-ce lui qui « régale » pour tout le monde ? On s’en fout, dirait Canet, je veux un film choral, avec une bande de potes, un casting d’enfer dont Cluzet, point barre. Bon, d’accord…

L’origine de l’hystérie permanente de Max est, elle, expliquée et justifiée régulièrement. C’est que Vincent (Benoît Magimel) se sent attiré par Max. C’est un sentiment profondément troublant pour un gars aussi viril, et très embarrassant à la veille de vacances communes. L’aveu, situé avant le voyage, dans un restaurant de luxe, est la scène centrale du film. Le spectateur a été soigneusement mis dans la confidence avant Max et attend, déjà amusé et conditionné par les performances habituelles de l’acteur Cluzet, la réaction de celui-ci, facilement prévisible. Canet s’assied alors à côté du spectateur, lui passe le bras sur l’épaule et lui montre du doigt la confession qu’il fait débuter par – je cite de mémoire – : « Ce que j’ai à te dire, c’est pas facile, alors laisse-moi aller jusqu’au bout. Voilà : j’aime tes mains... » Rires dans la salle assurés. L’ironie dramatique a laissé place au cynisme. Ce n’est pas l’embarras, la sincérité de Vincent qui intéresse le cinéaste, c’est le ridicule des mots choisis, cette maladresse, c’est le choc produit chez Max et les grimaces convenues de l’acteur qui s’en suivent, c’est l’absurdité de la situation, rappelée et moquée tout au long du récit. On n’est vraiment pas loin des propos sur les gays tenus récemment par le président du Conseil italien... On notera au passage qu’une autre minorité bénéficie du même type de traitement. Les deux seuls représentants de la diversité de la population française sont, d’une part, le copain de Ludo qui l’encourage à tous les excès (il est noir), et Nassim (il est arabe), qui incarne un sportif du coin, gentil et tellement sain que ses rares interventions trop pleines de bon sens suscitent la ronronnante moquerie de Guillaume Canet et de sa bande.

Digne d’un spot publicitaire
pour une compagnie d’assurance

L’irritabilité de Max, sorte de running-gag, va ponctuer un film où le moindre enjeu est immédiatement désamorcé, résolu par une pirouette, où le récit avance par le dialogue, souvent d’une platitude inouïe, comme dans toute sitcom qui se respecte, où l’on peut aisément parcourir en voiture plus de 600 km en à peine une demi-heure… Il est dommage que, parmi ses cinéastes de chevet, Guillaume Canet ne compte pas Alfred Hitchcock. Le réalisateur de La Mort aux trousses aimait à répéter que, pour un scénariste, mieux valait partir d’un cliché que d’y arriver. Chez Canet, le cliché n’est jamais abandonné : non seulement on y arrive, mais on l’utilise à toutes les étapes du film, c’est l’essence même de son cinéma. Car ce « cool cinéma », son ambition culte et générationnelle, doit davantage à la télévision (3) qu’au patrimoine cinématographique cité à tout bout de champ. On s’y précipite en bande. On rit, on pleure, on est largué par sa copine, on se réconcilie par texto et en martelant des banalités… Le monde extérieur n’existe pas. Le seul problème, la seule préoccupation rencontrés par ces personnages, c’est de réussir à dire « Je t’aime ». Et si l’on y parvient, comme l’heureuse Marion Cotillard avant la mort de son pote, alors, tout peut se finir dans un sourire et une accolade générale dignes d’un spot publicitaire pour une compagnie d’assurance. Et ça, même les homos y ont droit. Il suffit d’y croire...

Dans « Guillaume le conquérant », reportage hagiographique de 30 minutes de l’émission Envoyé spécial, diffusé sur France 2 le 21 octobre, où l’on apprend, au détour d’un énième commentaire éperdu d’admiration, que Les Petits mouchoirs a coûté la bagatelle de 17 millions d’euros, Guillaume Canet est présenté comme le petit génie français qui s’apprête à conquérir Hollywood. Nous voici revenus à la grande époque du conquistador Jean-Marie Messier, unanimement soutenu au nom du rayonnement de la culture française en Amérique et autres sornettes. Ou au temps où Luc Besson, coproducteur et distributeur des Petits mouchoirs, s’associait à Mathieu Kassovitz et Jan Kounen pour poser devant une piscine quelque part à Los Angeles et, accessoirement, lancer une structure de production nommée KKB, dont plus personne n’a entendu parler… Tant mieux pour Guillaume Canet si réussir à Hollywood est son ambition, et s’il est vrai que l’on s’arrache son talent de l’autre côté de l’Atlantique. Cette dimension internationale le rapprochera un peu plus du Mexicain international Iñarritu.

L’un continuera à endosser le rôle d’un auteur sombre, impitoyable avec un système nocif pour les hommes – qu’il représentera par des vedettes planétaires –, produisant un cinéma intimidant car inattaquable qui lui vaudra encore de nombreuses récompenses ; l’autre se mettra définitivement au service de la trop cool industrie du divertissement, brassant un autre type de vent – avec l’aide des mêmes stars. Et leurs films seront toujours distribués sur les mêmes écrans, comme deux faces d’une même monnaie…

Carlos Pardo

(1) L’acteur espagnol a reçu pour ce rôle le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes en mai 2010.

(2) Lire François Taillandier, Ce monde-là, Flammarion, Paris, 2008.

(3) Rappelons, si besoin était, qu’en France, les chaînes de télévision financent une grande partie de la production cinématographique et sont friandes de ce genre de films de facture télévisuelle et peuplés de vedettes qu’elles pourront inviter à satiété sur leurs plateaux promotionnels.

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