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Nucléaire iranien, guerre ou négociations ?

par Alain Gresh, 10 novembre 2010

Téhéran, qui a accepté le principe de négociations avec le groupe « 5+1 » (les membres du conseil de sécurité et l’Allemagne), a proposé que la réunion ait lieu en Turquie. La chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, intermédiaire des grandes puissances sur ce dossier, a réagi en affirmant qu’elle attendait « une proposition officielle de l’Iran » pour se déterminer.
Mme Ashton avait proposé une rencontre à Vienne du 15 au 18 novembre.
La Turquie a donné son accord de principe pour accueillir les négociations interrompues depuis octobre 2009, et les dates proposées par Téhéran sont le 23 novembre ou le 6 décembre.

L’Iran a développé des relations fortes avec la Turquie, notamment depuis l’accord cosigné par les deux pays et le Brésil en mai 2010. Que prévoyait ce texte ? « D’abord que, conformément au TNP, l’Iran a droit à l’enrichissement ; ensuite, que le pays accepte l’échange de 1 200 kilos d’uranium faiblement enrichi (UFE) contre 120 kilos d’uranium enrichi (UE) à 20%, indispensables au fonctionnement de son réacteur de recherche ; que les 1 200 kilos d’UFE seraient stockés en Turquie, le temps que l’Iran reçoive ces 120 kilos d’UE ; que l’Iran transmettrait à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), dans la semaine suivant le 17 mai, une lettre officielle formalisant son accord. En renonçant à une partie importante de son uranium, Téhéran limite sérieusement ses capacités à produire une bombe. »

On le sait, cet accord fut rejeté par les Etats-Unis (qui, pourtant, avaient confirmé par lettre au Brésil un soutien à la démarche) et de manière encore plus radicale par la France. Quelques jours après, le 9 juin, le Conseil de sécurité des Nations unies votait de nouvelles sanctions, malgré l’opposition du Brésil et de la Turquie. Non contentes de ces mesures, les Etats-Unis et l’Union européenne décidaient des sanctions unilatérales contre l’Iran, malgré les critiques de la Russie et de la Chine.

Depuis, à plusieurs reprises, il a été question de reprendre les négociations et la proposition de Téhéran se situe dans ce cadre, au moment où Israël hausse le ton et demande, par la voix de son premier ministre, « une menace militaire crédible » contre l’Iran. Benyamin Nétanyahou a formulé cette exigence lors d’un entretien avec le vice-président américain Joe Biden, le 7 novembre. « La seule manière de s’assurer que l’Iran n’obtienne pas d’armes nucléaires est de brandir une menace crédible d’action militaire contre lui s’il n’arrête pas sa course à la bombe atomique. »

Au même moment, un important sénateur, Lindsey Graham, déclarait au forum de Hallifax sur la sécurité internationale que toute action militaire contre l’Iran devrait inclure, non seulement ses installations nucléaires, mais aussi couler sa marine, détruire ses forces aériennes et porter de sévères coups aux Gardiens de la révolution (« Lindsey Graham Makes The Case For Strike On Iran », The Huffington Post, 6 novembre). Sur cette réunion, on lira aussi Roger Cohen, « An Unknown soldier » (The New York Times, 8 novembre), qui met en garde contre une nouvelle guerre au Proche-Orient, une expédition contre l’Iran.

Le secrétaire américain à la défense Robert Gates a rejeté les propositions israéliennes : « Je ne serais pas d’accord pour dire que seule une menace militaire crédible [peut convaincre] l’Iran de prendre des mesures pour mettre fin à son programme d’armes nucléaires. (...) Nous sommes prêts à faire ce qui est nécessaire, mais en ce moment, nous continuons de penser que l’approche économique et politique que nous avons adoptée a en fait un impact sur l’Iran » (dépêche AFP, 8 novembre).

Quant à l’attitude de la France (et du Royaume-Uni), elle se caractérise par la surenchère, comme le confirme l’article du Monde daté du 5 novembre, « Nucléaire iranien : Paris et Londres s’opposent à un projet d’offre américaine » (non disponible librement sur le site).

Extraits :

« Dans une nouvelle tentative de “main tendue” à l’Iran, l’administration Obama prépare depuis cet été une nouvelle offre diplomatique pour tenter de résoudre l’imbroglio nucléaire. Cette initiative, selon nos informations, contrarie fortement les responsables français et britanniques. La question de l’unité des grandes puissances sur ce dossier paraît ainsi posée, au plan transatlantique. Paris et Londres ont fait part de fortes réserves. A la fois sur la méthode américaine, qui a consisté à discuter de la nouvelle approche d’abord avec les Russes et les Chinois, avant d’en parler aux Européens ; et sur le contenu même du schéma proposé, qui risquerait de légitimer les activités iraniennes d’enrichissement d’uranium, alors que le Conseil de sécurité de l’ONU réclame leur suspension depuis 2006. »

En quoi consiste cette proposition ?

« Un nouveau projet d’évacuation d’uranium enrichi iranien vers l’étranger, allant bien au-delà de celui déjà proposé en octobre 2009 (mais rejeté par Téhéran). L’objectif est de priver l’Iran, pendant un certain temps, de la capacité de franchir le pas, s’il devait le décider, vers la fabrication de matière fissile utilisable dans une arme atomique. (...) La grande nouveauté est que Washington proposerait que l’Iran évacue vers la Russie 2 000 kilogrammes d’uranium faiblement enrichi (à moins de 5 %), sur les quelques 3 000 kilogrammes qu’il détient aujourd’hui. Cette matière serait alors transformée pour servir de combustible à la centrale nucléaire iranienne de Bouchehr (de fabrication russe). Selon David Albright, dont le point de vue coïncide avec l’analyse faite à Paris et Londre, un tel projet “fournirait à l’Iran la légitimité internationale qu’il recherche depuis longtemps pour l’enrichissement d’uranium”. En donnant à Téhéran la possibilité de poursuivre sur cette voie, il serait encore plus difficile, argue-t-il, de contrôler par des inspections qu’aucun détournement de matière nucléaire n’ait lieu à partir du site de Natanz. »

Rappelons que le Traité de non prolifération prévoit explicitement le droit à l’enrichissement.

« (...) L’administration Obama se lance-t-elle dans un solo diplomatique susceptible de marginaliser les Européens ? Français et Britanniques ont insisté, dans des entretiens avec les officiels américains, pour qu’un front commun soit soigneusement préservé. Il serait prématuré, jugent-ils, de faire une offre spectaculaire et inédite à l’Iran, alors que l’effet des sanctions, que Washington ne cesse parallèlement d’accroître, au plan unilatéral, commence à peine à se faire sentir. »

En bref, Paris et Londres, comme Tel-Aviv, poussent l’administration Obama à l’intransigeance.

Alain Gresh

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