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La crèche Baby Loup, la laïcité et les femmes

par Alain Gresh, 12 novembre 2010

L’affaire de la crèche Baby Loup est intéressante à plus d’un titre. Elle ne pose pas seulement la question de la laïcité, mais aussi celle du droit à géométrie variable et, plus important encore, celle du travail des femmes. Elle confirme aussi que, malgré les dénégations, la question musulmane n’en finit pas d’agiter les médias et les politiques, qu’elle reste à la Une de l’actualité, de la burqa au « péril islamique ».

Rappelons les faits, tels que rapportés par Caroline Coroller sur Libération.fr (9 novembre), sous le titre « Baby Loup : un voile entre deux mondes devant les prud’hommes » :

« Pour les défenseurs de la direction de la crèche Baby Loup, Fatima Afif est une provocatrice. “C’est une salariée qui manipule, qui sait que le port du voile est interdit, qui n’obtient pas ce qu’elle veut de manière amiable, qui provoque et qui obtient ce qu’elle veut : un licenciement”, attaque Richard Malka, l’avocat de Baby Loup (1). Le 19 décembre 2008, cette éducatrice, salariée de la crèche depuis 1997, a été licenciée pour insubordination, menaces et faute grave. Refusant cette sanction, Fatima Afif a attaqué son employeur pour “discrimination au regard de ses convictions religieuses et atteinte aux libertés fondamentales”. » (...)

« La crèche Baby Loup est, il est vrai, un lieu unique. Située dans le quartier populaire de la Noé, à Chanteloup-les-Vignes, elle est la seule de France à ouvrir vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Elle permet ainsi à des femmes seules de travailler : infirmières, policières, serveuses, elles représentent 40% des 171 familles inscrites ; 230 enfants y sont accueillis à l’année, y compris la nuit de Noël. Une aubaine dans cette ville parmi les plus pauvres de France. »

« Fatima Afif y a débuté, dès son ouverture, en 1991, comme assistante maternelle avec un Contrat emploi solidarité. En 1997, alors qu’elle avait quitté l’école en cinquième, elle décroche le diplôme d’éducatrice de jeunes enfants de niveau bac + 2. L’exemple type d’un parcours émancipateur (33 femmes ont été formées par Baby Loup) comme l’a souhaité Natalia Baleato, la fondatrice de la crèche. Réfugiée politique, ayant fui le Chili, puis l’Argentine, cette sage-femme s’est juré, en ouvrant Baby Loup, d’offrir aux femmes un outil d’émancipation. Elle se définit comme “laïque mais respectueuse de toutes les opinions”. »

On l’aura compris, la question posée est de savoir si une employée d’une crèche (privée) a le droit de porter le foulard ?

« L’avocate de la salariée licenciée a choisi un axe de défense inattendu. Elle ne défend pas sa cliente au nom de la liberté de religion. Pas plus qu’elle ne brandit l’étendard de la lutte contre l’islamophobie. Elle s’attache simplement à démontrer que Fatima Afif portait son voile sur son lieu de travail au vu et au su de tous. “Elle le retirait de temps à autre”, reconnaît-elle. En clair, la direction le savait et le tolérait. »

Ce procès a donné droit à l’habituelle mobilisation contre « l’offensive islamiste » : Manuel Valls, le député-maire socialiste d’Evry, Elisabeth Badinter, marraine de la crèche, et surtout Jeannette Bougrab, la présidente de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde). Juste avant son départ, et son remplacement par Jeannette Bougrab, Louis Schweitzer, le président de la Halde, avait publié une délibération approuvant Fatima Afif.

Comme le rappelle Stéphanie Le Bras dans Le Monde du 10 novembre, « Laïcité : l’affaire de la crèche Baby Loup relance le débat sur le port du voile » (version en ligne réservée aux abonnés) :

« Dès son arrivée à la tête de l’institution en mars, Jeannette Bougrab s’était engagée à revenir sur cette délibération “au nom du combat pour la laïcité”, entraînant dans son sillage intellectuels et personnalités politiques. Malgré les remous suscités à la Halde par ce désaveu explicite de la première délibération, elle avait obtenu, le 11 octobre, l’accord du collège de la Haute Autorité pour que soit réexaminé le dossier. La présidente espérait pouvoir présenter devant les prud’hommes un nouvel avis, favorable à la direction de la crèche et plus conforme à la conception, qu’elle-même défend, de la laïcité. »

Le problème est que même Mme Bougrab ne peut pas changer le droit, comme le lui ont précisé ses services. Ce que rapporte Stéphanie Le Bars :

« Las, une note juridique de ses services, datée du 2 novembre, que s’est procurée Le Monde, laisse entendre que la neutralité religieuse exigée des agents du service public ne peut s’appliquer à la salariée de la crèche Baby Loup, licenciée pour “faute grave”. Les avocats de Baby Loup défendaient, en effet, que la structure justifiait une “délégation de service public”, et que pouvait s’y appliquer le principe de laïcité de l’Etat. Dans une analyse détaillée, le service juridique de la Halde, s’appuyant sur la jurisprudence, juge que cette crèche associative ne peut être considérée comme “une association transparente” - une association créée par une collectivité pour endosser des missions de service public - ou un “faux nez” de l’administration. » (...)

« Si la Halde décidait, en dépit de cette analyse, de revenir sur sa première délibération, une telle position “étendrait la portée du principe de laïcité de l’Etat aux associations transparentes, voire aux personnes privées gérant un service public, en dehors de tout cadre légal”. “Seul le législateur apparaît habilité à fixer de nouvelles règles en la matière”, préviennent les juristes. »

La loi ne suffit donc pas. Qu’importe ! Changeons la loi. Après tout, les musulmans méritent bien une législation spéciale... Et, s’ils ne sont pas contents, ils peuvent aller vivre ailleurs.

Personne ne semble mesurer les répercussions de cette campagne sur les femmes musulmanes et sur leurs possibilités de travailler. Influencées par les médias, de plus en plus d’entreprises refusent, sous divers prétextes, de faire travailler des femmes portant le foulard, leur laissant le choix entre le foyer familial et l’« économie islamique » (librairies, entreprises dirigées par des musulmans, etc.). Belle avancée vers l’émancipation des femmes... Mais, encore une fois, elles n’ont qu’à aller vivre « chez elles ». Le problème, c’est que « chez elles », c’est en France...

Alain Gresh

(1) Rappelons que Richard Malka est l’avocat de Charlie Hebdo et a défendu l’hebdomadaire dans l’affaire des caricatures de Mahomet. Il a également suscité la polémique en représentant la firme Clearstream dans ses poursuites contre le journaliste Denis Robert. Voir « Richard Malka, avocat médiatique victime de ses propres effets de manche », Article11.net, 12 août 2008.

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