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Marine Le Pen n’est pas le problème...

par Alain Gresh, 17 décembre 2010

Les déclarations de Marine Le Pen sur les prières musulmanes dans les belles rues de la belle France ont suscité des protestations indignées : la fille ressemblait à son père, rien n’avait changé au Front National. Qu’a donc déclaré le 10 décembre l’aspirante à la succession ? « Il y a quinze ans on a eu le voile, il y avait de plus en plus de voiles. Puis il y a eu la burqa, il y a eu de plus en plus de burqa. Et puis il y a eu des prières sur la voie publique (...) maintenant il y a dix ou quinze endroits où de manière régulière un certain nombre de personnes viennent pour accaparer les territoires. (...) Je suis désolée, mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’occupation, on pourrait en parler, pour le coup, parce que ça c’est une occupation du territoire » Avant d’ajouter : « Certes y’a pas de blindés, y’a pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même et elle pèse sur les habitants. »

C’est le terme d’occupation qui a choqué et, par association d’idées, renvoyé la fille dans les filets de l’histoire et des dérapages contrôlés du père sur la seconde guerre mondiale et autres « détails ». Mais ce que peu de commentateurs reconnaissent, c’est que cette diabolisation de l’islam et des musulmans n’est plus l’apanage de Le Pen : elle est reprise par les partis politiques et les médias, de droite comme de gauche, qui ne cessent d’agiter l’idée d’une menace musulmane, du foulard à la burqa, du terrorisme aux mosquées. Voici bien longtemps que, en chœur, ils agitent des thèmes et des peurs qui, dans les années 1980, étaient l’exclusivité de l’extrême droite.

Ces thèmes avaient été très opportunément rappelés en 1991 par l’ouvrage Face au racisme, (La Découverte), dirigé par Pierre-André Taguieff, avant que ce dernier ne se convertisse lui-même aux thèses du Front national qu’il combattait à l’époque. Ses auteurs ont étudié l’argumentation xénophobe du Front national et ont consacré un chapitre à l’islam, « une religion incompatible avec nos traditions culturelles », et au relevé des arguments du FN ou des déclarations de ses dirigeants.

J’avais repris ces six arguments du Front National dans un précédent billet (« Peut-on encore critiquer l’islam ? (II) - La lepénisation des esprits ») et montré comment ils sont devenus des thèmes récurrents dans les médias et dans les formations politiques.

Parmi ces thèmes, le fait que « ce sont les étrangers musulmans qui veulent aujourd’hui imposer leurs coutumes : aujourd’hui, les mosquées et le port du foulard à l’école, demain la polygamie et la loi coranique pour le mariage, l’héritage et la vie civile ». Le fait que le FN n’a plus le monopole de ces thèmes est illustré par les tentatives de faire croire que nos banlieues vivent à l’ère de la charia et de l’oppression des femmes, qu’elles sont remplies de sauvageons à la fois islamistes et mafieux, dont le comportement s’explique par le Coran.

WikiLeaks nous a ainsi appris que l’organisation Ni putes ni soumises, qui reçoit des centaines de milliers d’euros de subvention publiques alors qu’elle ne compte que quelque centaines d’adhérents, est allée expliquer à l’ambassade américaine à Paris, durant les émeutes de l’automne 2005, que les islamistes étaient derrière les troubles : « Une responsable de l’association Ni putes ni soumises tente de leur expliquer que les émeutiers sont des islamistes aux barbes rasées mais les Américains font comprendre qu’ils ne croient pas beaucoup à cette thèse » (« Wikileaks : Les Américains meilleurs en analyse que les politiciens Français. Les médias remis à leur place et NPNS, toujours dans un virtuel fantasme de barbus... »,
Luc Bronner, Le Monde, repris sur le site du Collectif contre l’islamophobie en France). Ce n’est pas Marine Le Pen qui parle…

Cette même association, qui a reçu 50 000 euros pour débuter, le 25 novembre, un dialogue avec les femmes portant la burqa, se révèle incapable d’assumer cette tâche, ses militants ne sachant sans doute même pas comment on se rend dans ces banlieues occupées par les barbus (lire Stéphanie Le Bars, « Voile intégral : la médiation auprès des femmes n’a pas commencé », Le Monde, 26 novembre 2010). Qu’elles deviennent alors les porte-parole d’Eric Besson et d’un racisme d’Etat ne saurait étonner. (Lire le texte de Sylvie Tissot, « Toujours plus soumises ! », Les mots sont importants, 2 novembre 2010).

Autre exemple, celui du documentaire produit par Daniel Leconte, La Cité du mâle, et diffusé par Arte (lire Mona Chollet, « Sur Arte, un “féminisme” anti-immigrés », 1er octobre 2010). Ce documentaire n’est pas seulement islamophobe – Daniel Leconte est un habitué de ces propos et de la mélancolie coloniale –, mais il a été truqué pour donner une image préconçue, ce qui n’empêche pas Arte, « la chaîne culturelle » (de la culture blanche bien sûr), de continuer à le défendre.

Un certain nombre d’éléments à charge ont été présentés par le documentariste Ladji Real qui a réalisé une contre-enquête, dont plusieurs organes de presse rendent compte. Ainsi, LesInrocks.com, « La Cité du mâle : une contre-enquête pour dénoncer les dérives des médias », 16 décembre. Ou Isabelle Hanne, « La “cité du mâle”, bobards en barres », Libération, 17 décembre (accessible uniquement aux abonnés). Plus critique du caractère hâtif de la démarche de Real : le Bondy blog, « “La cité du mâle” passe en correctionnelle ».

Enfin, dans la stigmatisation des musulmans, on aurait tort d’oublier Alain Finkielkraut qui tient les mêmes propos que Marine Le Pen sans être diabolisé (lire Sébastien Fontenelle, « Suivant Que Vous Serez La Pen Ou Finkielkraut... », les blog de Politis, 11 décembre 2010).

Ne soyons pas schématiques. L’association Ni putes ni soumises a pu être critiquée ici ou là ; le documentaire produit par Daniel Leconte aussi ; certains propos de Finkielkraut aussi, mais sans que cela change la petite musique de fond qui domine le discours politique et médiatique... Et les propos de Marine Le Pen, s’ils suscitent des réactions, amènent avant tout les responsables politiques à affirmer qu’il ne faut pas laisser le terrain au Front national. Un ancien premier ministre socialiste disait que Le Pen posait les bonnes questions, mais apportait les mauvaises réponses. Qui prendra conscience que le FN pose de mauvaises questions et que tenter d’y répondre, c’est faire son jeu ? Avec Ni putes ni soumises, avec Daniel Leconte, avec Alain Finkielkraut, on n’a pas besoin de Marine Le Pen pour stigmatiser les musulmans, l’islam et les banlieues.

Alain Gresh

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