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Le Proche-Orient après l’attentat d’Alexandrie

mardi 4 janvier 2011, par Alain Gresh

L’attentat contre une Eglise copte à Alexandrie le 31 décembre a suscité des condamnations unanimes. Y compris des instances musulmanes, contrairement à ce qu’écrit Vincent Giret dans l’éditorial du 3 janvier de Libération, « Survie » : « Seules quelques voix isolées dans le monde musulman ont osé protester. » D’Al-Azhar au Hezbollah, de l’Arabie saoudite aux Frères musulmans, des sunnites aux chiites, peu de voix ont manqué. Il n’y a, en revanche, pas eu de grandes manifestations, mais pour une raison simple : les manifestations sont de facto interdites en Egypte comme dans la plupart des pays arabes, que ce soit sur les attentats contre les coptes ou sur la Palestine.

Sans trop développer (Le Monde diplomatique du mois de février reviendra plus en détails sur les chrétiens d’Orient), je voudrais faire quelques remarques générales sur la signification de cet attentat dans l’évolution de la région :

- Les chrétiens d’Orient ne constituent pas une « ethnie » : rien ne les différencie de leurs compatriotes, ni la langue (à quelques exceptions près), ni la culture, ni la plupart des traditions. Ils sont une partie intégrante de l’Orient arabe et ils ont contribué de manière importante aux mouvements de renaissance du XIXe siècle, à la création du nationalisme arabe. L’affaiblissement de ce nationalisme, auquel l’Occident a largement contribué, a favorisé l’émergence d’un discours islamiste, aux tendances multiples, qui a amené chaque minorité à s’organiser sur un mode confessionnel (même s’il faut rappeler que, en Palestine par exemple, nombre de chrétiens ont voté pour le Hamas, y compris à Bethléem et que des non musulmans militent au sein du Hezbollah qu’ils considèrent comme un mouvement de résistance) ;

- leur situation diffère grandement selon les pays. Au Liban, ils sont un acteur important de la vie politique et économique ; en Palestine, ils subissent l’occupation qui, jointe à la crise économique et sociale, pousse un grand nombre à émigrer ; en Irak, ils sont victimes de l’effondrement de l’Etat provoqué par la guerre américaine ; en Syrie, ils vivent sous la protection du régime. Le cas de l’Egypte est un peu à part : d’un côté, le régime se présente comme défenseur des chrétiens, de l’autre il cherche à gagner une légitimité musulmane et il manipule à son profit les tensions confessionnelles pour se présenter comme garant de la stabilité ;

- en même temps, même si les conditions diffèrent d’un pays à l’autre, les attaques contre les minorités, qu’elles soient chrétiennes ou non, est un des aspects d’une crise plus profonde, celle de l’Etat national. Partout, cet Etat fait face à une mise en cause, facilitée par deux facteurs : des régimes antidémocratiques de plus en plus impopulaires et échappant à tout contrôle ; des interventions étrangères et des guerres qui, du Liban à l’Irak, favorisent l’émergence de groupes de résistance non étatiques – cette situation a entraîné un repliement sur soi et des lectures de l’islam de plus en plus conservatrices ;

- on peut alors parler de confessionnalisation sur le modèle libanais. Peu d’observateurs ont insisté sur le fait que le système mis en place par les Etats-Unis à Bagdad était « ethnico-confessionnel » : un président kurde, un premier ministre chiite, un président du parlement sunnite. Cela correspond à une certaine vision américaine que je rappelais dans un envoi précédent : « Ce système confessionnel [en Irak] a été inauguré dès 2003 par le général David Petraeus, à l’époque commandant de la 10e division aéroportée américaine, qui prit le contrôle de Mossoul et instaura un système électoral tribal, avec des urnes différentes pour chaque confession... » ;

- cette vision s’impose aussi chez les politiques européens et dans les médias où l’on parle de plus en plus de défense des chrétiens d’Orient et où l’on somme les musulmans de prendre position, contribuant à l’idée qu’ils sont suspects (et l’on s’indigne ensuite des déclarations de Marine Le Pen). Comme le faisait remarquer l’anthropologue Hosham Dawod dans Le Monde du 10 novembre 2010, « Chrétiens d’Irak : ne choisissons pas nos victimes ! », à propos de l’accueil de réfugiés irakiens chrétiens en France : « La décision prise le 2 novembre d’accueillir sur le sol français 150 chrétiens victimes de l’attentat de Bagdad du 1er novembre (...) est à cet égard emblématique. Sous les traits d’une démarche humanitaire, c’est choisir ses victimes. (...) [Car au même moment], une vingtaine de voitures piégées ont explosé dans divers quartiers de Bagdad, faisant des centaines de victimes. Et, depuis, cela n’a pas provoqué la même compassion. Que l’on soit bien entendu : il faut aider les victimes d’attentats en Irak comme ailleurs, mais qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes, kurdes ou arabes, mazdéennes Yazidis ou shabaks. »

- Certains politiques pensent qu’il est du devoir de l’Occident de défendre les chrétiens. Ils oublient qu’une longue histoire aux XIXe et XXe siècles a caractérisé les ingérences européennes dans la région, souvent au nom de la défense des minorités, ce qui rend suspect ce type de discours qui, de plus, tend à accréditer l’idée que ces minorités sont des agents de l’étranger. (Lire « La tragédie des chrétiens d’Orient : la responsabilité de l’Occident », par Abderrahim, 12 novembre, sur le site L’islam en France.)

Après l’attentat, le député UMP Bernard Carayon appelait le 2 janvier les Français musulmans à manifester en masse : « Au nom de l’islam, des “soldats de Dieu” organisent le massacre à petit feu des chrétiens d’Orient. Puisque les organisations musulmanes de France professent un islam modéré, qu’elles le prouvent et ne se contentent pas de communiqués de presse émus et courtois : qu’elles manifestent en masse contre la violence intégriste de leurs coreligionnaires. » Ainsi, dans notre société aussi, chacun serait sommé de prendre position en fonction de ses convictions religieuses : pourquoi alors ne pas demander aux juifs de France de manifester contre l’occupation par « l’Etat juif » de la Palestine ?

Il n’existe pas de solution simple aux problèmes du Proche-Orient. Mais deux conditions sont nécessaires pour que la région s’engage dans une autre voie : la fin des guerres et des oppressions, de l’Irak à la Palestine ; la fin des régimes impopulaires et antidémocratiques. C’est peu dire que l’Occident porte, sur ces deux terrains, une responsabilité. Et ce n’est pas la complaisance dont la France fait preuve à l’égard du régime égyptien ou de celui de la Tunisie (il faut lire les déclarations du porte-parole du Quai d’Orsay sur les manifestations dans ce pays pour mesurer la novlangue qui caractérise parfois notre diplomatie) qui y contribuera.

512 commentaires sur « Le Proche-Orient après l’attentat d’Alexandrie »

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  • permalien jc :
    29 janvier 2011 @05h20   « »

    Un commentaire pas stupide par contre à mon sens d’un observateur Yankee à propos des événements de cette nuit en Égypte :

    "Les ayatollahs iraniens sourient derrière leur barbe, les sionistes et les neocons par contre font la gueule !"

  • permalien K. :
    29 janvier 2011 @10h12   « »

    jc, néocons, même combat :

    Neocon Marc Ginsberg, former US ambassador to Morocco, appeared on MSNBC’s “Hardball,” the Chris Matthews show masquerading as an “expert” — as Matthews called him — descrying theEgyptian uprising as a plaything in the hands of the Muslim Brotherhood.

    “It doesn’t matter what the people in the streets want,” Ginsberg intone : “The Brotherhood is the largest most organized political organization in the country.” But why doesn’t it matter what the tens of thousands in the streets want ? Are they just pawns ?

    I suppose the Israel Lobby had to get its two cents in, but the brazenness of this kind of nonsense is astonishing. Matthews just sat there and failed to challenge the “expert.”

    The reality is that the Brotherhood is practically invisible in these protests : there are no leaders, no organizations, no party programs — just the people, outraged, rising up against a tyrant. The Brotherhood, as even the War Street Journal recognized, “was taken by surprise by the protests.” This revolution was organized by young people, both secular and religious, both Muslim and Christian, who are united by one thing : a hatred of tyranny.

    Shame on Chris Matthews and MSNBC for giving a platform for Ginsberg the slanderer.

    Et Shame on jc.

  • permalien jc :
    29 janvier 2011 @10h27   « »

    @ K.

    Quand les nouvelles ne vous conviennent pas, on peut effectivement flinguer le messager...

  • permalien jc :
    29 janvier 2011 @10h54   « »

    Un truc qui est marrant, nos amis Égyptiens sont à l’évidence de vrais Méditerranéens, il ne font pas la révolution le matin ! Avant 18:00 heures environ rien ne bouge... ;-)

  • permalien jc :
    29 janvier 2011 @12h54   « »

    "Mubarak, Mubarak, Saudi Arabia is waiting for you !"

  • permalien jc :
    29 janvier 2011 @13h44   « »

    14 :00 - “Unconfirmed : Army Chief of Staff, General Sami Anan, leading revolt within army ranks to remove the dictator.”

  • permalien jc :
    29 janvier 2011 @14h33   « »

    D’après leur presse, les sionistes semblent très préoccupés par les événements en Égypte, ils pleurent déjà la fantastique collaboration qui régnait avec le tyran égyptien qui leur laissait les mains libres à Gaza en particulier et leur prêtaient même un coup de main enthousiaste pour casser les Palestiniens. Ils n’osent pas encore imaginer une ouverture de la frontière entre l’Égypte et Gaza, mais l’évoquent tout de même nerveusement. Ils craignent de ne plus avoir non plus du coup les mains libres au Liban. Ils s’inquiètent d’avoir un voisin au sud avec une vraie armée (c’est beaucoup moins facile !) assez bien équipée par Uncle Sam. Ils craignent une contagion à la Jordanie et la Cisjordanie. Ils craignent pour leur ambassade au Caire, ainsi que 200 touristes bloqués en Égypte, faute de trafic aérien... Bref, les choses n’évoluent pas du tout comme ils le souhaiteraient, et ils ne l’ont de toute évidence absolument pas prévu...

  • permalien jc :
    29 janvier 2011 @15h21   « »


    Encore un petit effort !


    Brimer son armée parce qu’on a peur, n’est pas un bon calcul pour les tyrans, en cas de gros pépin, semble-t-il...

    Sinon d’après la presse propagandiste réactionnaire française, (Le Figaro) :

    - Mohammed El Baradei serait le bras de l’Iran et un dangereux ultra-antisioniste !
    - Et les Islamistes égyptiens envisageraient de ne plus soutenir Moubarak !

  • permalien jc :
    29 janvier 2011 @15h57   « »

    3:55pm “Senior leader Ahmed Ezz announces his resignation from the ruling party.”

  • permalien jc :
    29 janvier 2011 @16h05   « »

  • permalien pompfr :
    29 janvier 2011 @22h56   « »

    MERCI pour cet article tellement pertinent comme d’ailleurs tous les articles d’Alain Gresh ;

    Le monde arabe par cette vague d’attentats contre ses minorités est en rupture totale avec son histoire et son pluralisme religieux traditionnel, sa tolérance naturelle ;

    Pensée à tous les arabes chrétiens ; ainsi qu’aux autres minorités du monde arabe. si le monde arabe vous perd, c’est son âme qu’il perd !

  • permalien pompfr :
    29 janvier 2011 @23h11   «
    ooo

    ET @ HOSNI MOBARAK :
    Ta plus ta place en Egypte, Va en arabie saoudite !!!!!

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