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Niger - Crise alimentaire - Sahel - Afrique de l’Ouest

Au Niger, le cycle des crises alimentaires

L’histoire semble se répéter à l’identique, sous sa plus mauvaise facette, sans même bégayer. Après la « famine » largement médiatisée de 2005, le Niger a fait, une fois de plus, face à une grave crise alimentaire, entre mars et août 2010. Avec les mêmes chiffres, toujours aussi désespérants : plusieurs millions de personnes menacées, des taux de malnutrition infantile catastrophiques. A nouveau, les médias, qui semblent ne s’intéresser au Niger que lors des famines ou des coups d’Etat, ont inséré peu à peu le sujet dans leurs colonnes ou leurs magazines, pour ensuite, la crise étant à peu près jugulée, oublier à nouveau le pays.

Jean-Pierre Olivier de Sardan est Directeur de recherche émérite au CNRS, directeur d’études à l’EHESS. Il vit au Niger, et travaille au Lasdel, un laboratoire nigérien de recherches en sciences sociales.

par Jean-Pierre Olivier de Sardan, 7 janvier 2011

Toujours le même scénario

Les organisations du système des Nations Unies ont été assez lentes à se mobiliser, et ont eu, comme souvent, tendance à se comporter comme un Etat dans l’Etat. Les secours alimentaires ont finalement été distribués, même si l’ampleur de la crise fourragère n’a pas toujours suscité des réponses appropriées, malgré les appels à l’aide internationale lancés par le nouveau gouvernement nigérien issu du coup d’Etat militaire du 18 février 2010.

C’est d’ailleurs de ce côté que quelque chose a quand même changé. Le président déchu, M. Mamadou, Tandja avait opté pour une dénégation systématique – voire obsessionnelle – de toute crise alimentaire grave et de toute malnutrition infantile, au nom d’une fierté nationaliste et d’un souverainisme radical assez populaires dans le pays (en partie légitimés, il est vrai, par les outrances des médias internationaux, lors de la crise de 2005, et le comportement de certaines institutions internationales et ONG qui se pensent en pays conquis). Le régime de transition actuel n’a pas eu ces tabous. Il n’a pas cherché à nier la gravité des problèmes et a accepté tant le débat que l’aide internationale. C’est un incontestable progrès.

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Crise alimentaire au Niger en 2010
Carte reproduite avec l’aimable autorisation du Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies Unocha) à Niamey.

Incontestables aussi sont les progrès réalisés ces cinq dernières années. Les approches se font désormais sur une base régionale, de nouvelles formes de coordination entre institutions internationales et ONG internationales sont en place. Les systèmes d’alerte sont plus sophistiqués, prenant en compte des indicateurs économiques et nutritionnels autrefois négligés. Plusieurs études ont également été réalisées sur la vulnérabilité des ménages ruraux, des expériences de distribution alimentaire ciblée sur les plus pauvres et de transferts sociaux ont été menées, la malnutrition infantile est bien suivie et les nouveaux protocoles de traitement sont au point. De fait, la crise de 2010 a été surmontée plus rapidement et avec moins de tapage médiatique que celle de 2005, bien qu’elle ait été sans doute au moins aussi grave, et peut-être plus.

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Calendrier agro-pastoral
Figure reproduite avec l’aimable autorisation d’Unocha à Niamey.

Mais, sur le fond, cette nouvelle « famine » n’a fait que réactualiser une fois de plus les graves problèmes chroniques que connait le pays. Derrière cette crise céréalière et pastorale conjoncturelle, due à de mauvaises pluies au cours de la dernière saison des cultures (juin à octobre 2009), se cachent en fait trois crises de fond, majeures et récurrentes. Une crise structurelle de la production agricole (le pays n’est plus auto-suffisant au point de vue alimentaire) ; une crise structurelle de santé publique (qui se pose à partir de la malnutrition infantile mais va bien au-delà) ; une crise structurelle de l’aide au développement (qui a créé une situation de rente et de dépendance posant plus de problèmes qu’elle n’en résout). Si ces trois crises de fond ne reçoivent pas de solution à plus ou moins long terme, le Niger comme la communauté internationale devront s’habituer à ce que, tous les quatre ou cinq ans le même scénario se reproduise : récoltes déficitaires, appels à l’aide internationale, mobilisation médiatique, arrivée massive de l’aide, avec intervention direct de l’ONU et déferlement des ONG humanitaires, puis retour à la normale… jusqu’à la prochaine crise.

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Historique des sécheresses
Trente ans de crises alimentaires. Graphique reproduit avec l’aimable autorisation d’Unocha à Niamey.

Un système agro-pastoral devenu incapable de nourrir le pays

La production alimentaire du pays est très largement fondée sur la culture du mil pluvial, qui reste à ce jour l’aliment de base. Or il s’agit d’un système de production traditionnel, de type semi extensif (défrichements et large recours aux jachères, fumure uniquement animale, culture manuelle), qui, autrefois très bien adapté aux contraintes écologiques et sociales, est aujourd’hui en crise profonde et sans doute irréversible. Les terres disponibles se sont raréfiées sous l’effet de la pression démographique (après le Libéria, le Niger a le taux de croissance le plus élevé du monde (1)). Dans les parties méridionales du pays, les plus fertiles autrefois, mais aussi les plus peuplées, la jachère a disparu et les terres sont épuisées. Tout au long du XXe siècle, la limite des cultures s’est déplacée vers le Nord, dans des zones plus vulnérables, à grands risques pluviométriques, et où d’incessants conflits, parfois meurtriers, opposent éleveurs et agriculteurs. Ces deux activités, autrefois complémentaires (les pasteurs faisant paître leurs troupeaux sur les champs après les récoltes) sont de plus en plus en concurrence : la fumure animale est devenue très insuffisante, les couloirs de passage des troupeaux ne sont plus respectés, et la récolte de résidus des cultures et de paille, qui constituent une complémentation animale devenue indispensable, est une nouvelle source de tension entre les deux groupes. Quant au riz, produit le long du fleuve Niger, dans des aménagements hydro-agricoles à la maintenance coûteuse, il souffre de la concurrence des riz asiatiques, et d’une commercialisation peu transparente, et de toutes façons, ne peut pas combler les déficits céréaliers.

Le Niger n’est plus auto-suffisant du point de vue alimentaire, et ne le sera sans doute jamais plus. Il faut aujourd’hui voir cette réalité en face. On ne peut en imputer la cause à d’envahissantes cultures de rente, qui, au contraire, font plutôt défaut : lorsqu’elles existent (dans des secteurs limités comme l’oignon, le souchet ou le maraîchage), elles permettent au contraire aux producteurs de mieux s’en sortir. En 1973, les militants du Comité information Sahel dénonçaient les causes politico-économiques de la très grave famine qui sévissait dans la région. Les principaux reproches s’adressaient aux politiques de développement issues de la période coloniale, qui privilégiaient les cultures de rente au détriment des cultures de subsistance. Mais l’arachide, qui avait pourtant – au cours des années 1950 et 1960 – envahi une partie des champs du Niger (et qui avait d’ailleurs apporté une prospérité éphémère que beaucoup de paysans regrettent encore), est devenue marginale depuis bien longtemps. La production de mil qui domine aujourd’hui dans tout le pays est en crise profonde et durable. Elle est désormais incapable de nourrir l’ensemble des Nigériens. Chaque année, le pays doit importer. Les crises alimentaires sont avant tout dues à l’écart excessif entre le prix des denrées et les ressources monétaires des ménages. Ce sont des crises d’accessibilité à la nourriture plus que de disponibilité.

Les paysans eux-mêmes ne peuvent plus se nourrir uniquement avec le mil qu’ils produisent. Même les années de bonne récolte, rares sont ceux qui engrangent dans leurs greniers de quoi tenir douze mois, d’autant plus qu’une partie des récoltes devra être vendue pour faire face aux nombreux besoins sociaux (baptêmes, mariages, habillement) et, parfois, pour rembourser les dettes contractées l’année précédente. La soudure (le temps qui sépare l’épuisement des greniers des premières récoltes) est chaque année un passage douloureux pour les paysans. Il leur faut trouver des ressources complémentaires pour acheter les deux, quatre, voire six mois de vivres qui vont manquer. Quelles sont alors les alternatives ? Artisanat, embouche de petit bétail, cultures de rente annexes, salariat agricole, et, surtout, migrations temporaires des jeunes hommes… Ce sont ces stratégies, dites « de débrouille » (coping strategies), qui permettent aux ménages, bien plus que l’aide internationale, de vivre ou de survivre (2). Les paysans nigériens sont devenus des travailleurs « pluriactifs ».

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Zones biogéographiques
Carte : Philippe Rekacewicz.
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Zones agro-économiques
Carte reproduite avec l’aimable autorisation d’Unocha à Niamey.

A ce tableau, il faut ajouter un phénomène qui n’a cessé de prendre de l’ampleur ces dernières années : la spéculation foncière, en particulier le long de la frontière avec le Nigéria, dans cette bande appelée parfois le « grenier à mil du Niger ». Car les crises alimentaires ont aussi leurs gagnants. Les paysans les plus pauvres, contraints de vendre leurs terres ou de les mettre en gage, les cèdent à des hauts fonctionnaires ou des grands commerçants. C’est une rupture totale avec la tradition, dans laquelle les terres ne se vendaient ni ne se louaient. Elles se donnaient ou se prêtaient. Cette époque est bien loin. L’explication d’un tel engouement des nantis pour les champs de mil (mais aussi, bien sûr, pour les jardins et les terres irriguées) est simple : le mil est devenu également une culture spéculative. La montée des prix, chaque année, lors de la soudure, permet de faire des bonnes affaires. Les crises alimentaires épisodiques, comme en 2005, 2007, ou 2010, caractérisées par une flambée des cours, rendent ces affaires encore meilleures. Les associations humanitaires – lorsqu’elles accourent – achètent sur le marché local, ce qui renchérit encore le sac de mil…

Des politiques publiques inadaptées

Face à cette situation, les politiques publiques sont inadaptées ou impuissantes, que ce soit celles mises en place par l’Etat nigérien (dont les services agricoles ne se sont jamais remis des politiques d’ajustement structurel), ou celles « imposées » par les partenaires extérieurs, qui sont plus donneurs de conseils et de leçons qu’apporteurs de solutions viables. On se contente des dispositifs de prévention et de gestion des crises alimentaires, sans aucun doute indispensables, mais qui sont des solutions d’urgence et qui ne règlent ni le problème des déficits céréaliers permanents, ni celui des ressources complémentaires nécessaires aux agriculteurs. D’innombrables petites opérations de développement rural, toujours sympathiques, souvent ingénieuses, et volontiers de type « communautaire », portées par diverses institutions et ONG nationales ou internationales, tentent d’apporter des remèdes locaux ou partiels : micro-techniques de fertilisation (zaï), construction de diguettes de retenue des pluies, micro-crédits de soutien à l’embouche des petits ruminants par les femmes, travaux de fixation des dunes dans le cadre d’opérations appelé « argent contre travail » (cash for work), etc. Mais on a l’impression que cet amalgame hétéroclite d’interventions non coordonnées (et par ailleurs coûteuses) n’est pas du tout à la mesure de l’enjeu, malgré les véritables améliorations apportées.

Les secteurs agricoles dynamiques, ceux qui génèrent la plus de revenus, sont relativement peu soutenus par des politiques publiques : le fameux oignon de Galmi, exporté dans toute l’Afrique de l’Ouest, ou le souchet, très demandé au Nigéria (et dont l’orchata espagnole pourrait constituer un débouché), n’ont guère été l’objet de la sollicitude des services agricoles, ni de celle des partenaires techniques et financiers, à quelques exceptions près. La petite irrigation (manuelle, mais surtout, de plus en plus, par moto-pompes) est aussi en plein essor spontané, mais la spéculation foncière fait rage autour des jardins irrigables.

Quant à l’élevage, qui reste la principale richesse du monde rural nigérien, il est lui aussi menacé cette année en raison d’un grave déficit fourrager dans la zone pastorale, et en proie, sur le moyen et le long terme, à de multiples convoitises. Si les « ranches » dont ont rêvé certains politiciens n’ont guère donné de résultats, on voit se constituer, aux mains de propriétaires absentéistes, de grands troupeaux itinérants, qui dévastent les pâturages et monopolisent les puits, aux dépens des petits éleveurs locaux, de plus en plus fragilisés. L’eau est devenue un bien marchand, les puits sont privatisés, le fourrage atteint des prix exorbitants. De multiples impôts, taxes, amendes et « prélèvements informels », assimilables à du racket, frappent les éleveurs. La « filière viande » reste embryonnaire, les exportations se faisant essentiellement sur pied vers les pays de la Côte.

Bien que le développement rural soit omniprésent dans les discours, souvent « langue de bois », des hommes politiques et des institutions de développement, il n’a débouché à ce jour ni sur une politique cohérente de création massive de ressources ou d’emplois complémentaires dans les campagnes, ni sur un programme de soutien aux filières innovantes. La seule véritable issue reste l’immigration vers d’autres pays africains (le Nigéria, le Ghana, la Libye). C’est elle qui fait vivre les campagnes, par l’envoi régulier d’argent (3).

Malnutrition infantile chronique, système de santé en quête de réformes

En 2010, comme ils l’avaient fait en 2005, les médias ont associé systématiquement la malnutrition infantile à la crise alimentaire. Il y a certes un lien. Un déficit de production céréalière important, ou des prix trop élevés, ont un impact certain sur l’alimentation des enfants. Mais la malnutrition infantile, tous les spécialistes le savent, relève aussi d’autres causes complexes et multiples. Elle n’est pas que la conséquence directe d’un déficit alimentaire ou d’une famine. Il s’agit autant, sinon plus, d’un déficit qualitatif permanent que d’un déficit quantitatif occasionnel. C’est d’abord un problème de santé publique, plus que de sécurité alimentaire, autrement dit une pathologie chronique, qui sévit dans tout le Sahel, même les années de bonne récolte, même dans les familles moins vulnérables. Pauvreté et disette ne sont donc pas les seuls facteurs. Les conditions du sevrage, le plus souvent brutales, en sont aussi responsables, comme les habitudes alimentaires, et l’absence de menus spécifiques pour les enfants. Les facteurs sociaux et économiques locaux sont importants : les enfants d’éleveurs, bénéficiant d’une alimentation lactée, sont beaucoup moins frappés que les enfants d’agriculteurs.

Un exemple illustre la complexité du problème : les enfants du département de Ouallam – région la plus pauvre du Niger – sont moins malnutris que les enfants du département de Madarounfa, considéré comme la région la mieux lotie sur le plan agricole. Pourquoi ? Parce qu’à Ouallam, les femmes ont de petits jardins où elles produisent des condiments, qui sont intégralement auto-consommés, et permettent donc d’apporter une certaine variété à la nourriture des enfants ; à Madarounfa, les jardins sont beaucoup plus développés, mais les condiments sont devenus une culture spéculative rentable et, vendus sur les marchés, ne sont plus consommés sur place, en particulier par les familles vulnérables. De plus, la malnutrition n’est pas reconnue comme telle par les mères (un peu comme, en Occident, où les anorexiques ne sont repérées que très tardivement au sein de la famille), lesquelles attribuent la maigreur de leur enfant à d’autres causes, invoquant diverses pathologies locales.

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Taux de mortalité juvénile (pour mille enfants de moins de cinq ans)
Une chute spectaculaire. Graphique : Philippe Rekacewicz
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Taux de mortalité infantile (pour mille enfants de moins d’un an)
Des progrès remarquables depuis 1990. Graphique : Ph. Re.

Jusqu’en 2005, cette malnutrition infantile endémique avait disparu des priorités de santé publique, notamment parce que les mesures habituelles de prévention (séances d’éducation sanitaire inadaptées et inefficaces) et de traitement des cas graves et sévères (hospitalisation de longue durée coupant la mère de son foyer) fonctionnaient mal, tandis que les personnels de santé étaient découragés et démotivés. Il y avait une telle résignation que même le Programme alimentaire mondial (PAM) avait cessé de fournir les centres de récupération nutritionnelle… La forte pression de Médecins sans frontière (MSF) sur ce front, lors de la crise de 2005, a changé la donne. L’ONG médicale a introduit une forme révolutionnaire de traitement, avec un biscuit énergétique, le Plumpy nut, permettant d’éviter les hospitalisations ou de les réduire significativement. Mais surtout, elle est à l’origine de la mobilisation médiatique sur la « famine » au Niger, où elle a délibérément « joué » sur la corde de la dramatisation, confondant crise alimentaire et malnutrition infantile pour promouvoir son propre agenda, érigeant cette dernière en priorité de santé publique. La moindre mobilisation médiatique, en 2010, est liée au fait que MSF, ayant atteint ses objectifs, n’a pas mené la même opération de communication qu’en 2005.

D’une certaine façon, cette stratégie a réussi. Non seulement d’innombrables centres de récupération nutritionnelle ont fleuri dans le pays pendant quelques mois, non seulement le Plumpy nut a été à l’origine de nouvelles procédures thérapeutiques, aujourd’hui couramment adoptées, mais la malnutrition infantile est devenue (ou redevenue) également une préoccupation majeure auprès des institutions internationales de santé. Du fait du succès des distributions de vivres en faveur des familles dont les enfants sont sous-alimentés, de nombreuses mères nigériennes ont pris l’habitude d’amener ceux-ci vers les centres de récupération nutritionnelle, et la malnutrition infantile est devenue peu à peu une réalité perçue en tant que telle par les populations. Elle a même commencé à prendre sa place parmi les maladies populaires, sous le nom de « hausa de kwamisu », donné initialement par les centres de récupération nutritionnelle des ONG du Nord.

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Profil des personnes affectées
La moitié de la population… Graphique reproduit ici avec l’aimable autorisation d’Unocha à Niamey.

Mais les images d’enfants décharnés, relayées par les télévisions du monde entier, non pas tant pour traiter sérieusement du problème de la malnutrition infantile, que pour illustrer la crise alimentaire touchant le pays, ou pour attirer des financements, ont suscité à l’époque et suscitent, aujourd’hui encore, un profond malaise chez les cadres nigériens. Ceux-ci comprennent mal qu’une pathologie chronique soit ainsi manipulée pour donner une image erronée du pays, quelles que soient les difficultés alimentaires auxquelles il doit faire face. En effet, les crises de 2005 et de 2010, comme celle de 2001 et d’autres crises antérieures – à la différence des « grandes famines » de 1973 et 1984 –, n’ont pas fourni d’images spectaculaires. Il n’y a pas eu d’afflux massif de réfugiés vers les villes, personne ne meurt directement de faim (même si la sous-alimentation sévit et si les difficultés à se procurer l’ordinaire sont immenses), et, malgré la réalité d’une profonde crise alimentaire, il n’y a guère de « signes extérieurs de famine ». Ceci explique que les caméras se rabattent en quelque sorte sur les enfants malnutris et diffusent des images que beaucoup, à Niamey, considèrent comme indignes ou de mauvaise foi. Ce « malaise » a d’ailleurs été instrumentalisé par l’ancien régime pour justifier sa stratégie d’isolement, déclarant que le pays était à même de nourrir tous les enfants, et dénonçant le complot mené contre lui par MSF. Le président Mamadou Tandja rejoignait MSF dans sa propension à confondre les deux problèmes, mais en adoptant une posture inverse, fondée sur le déni.

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Taux de scolarisation en primaire (en pourcentage)
Seulement la moitié des enfants à l’école. Graphique : Ph. Re.

Bien qu’elle soit mieux prise en compte au Niger, la malnutrition infantile, demeure un problème chronique sérieux, relativement indépendant de la qualité des récoltes (en juin 2009, avec de bonnes récoltes, le taux de malnutrition aigüe était resté à 12 %), mais qui s’aggrave en cas de crise alimentaire. Depuis 2005, diverses mesures ont été prises pour favoriser l’accès au traitement. Mamadou Tandja avait ainsi décidé la gratuité de tous les soins pour les enfants de moins de 5 ans. Mais le manque de fonds publics pour mettre en œuvre cette mesure – en soi louable – a conduit les centres de santé (dont l’approvisionnement en médicaments dépend du recouvrement des coûts auprès des usagers) au bord du gouffre.

Aujourd’hui, la lutte contre la malnutrition infantile a été largement autonomisée par rapport aux autres pathologies, et est prise directement en charge par les ONG du Nord. Mais elle doit, pour progresser de façon significative, devenir pleinement l’affaire des pouvoirs publics et faire partie du paquet minimum d’activité des centres de santé ruraux et urbains, aux côtés des autres causes majeures de mortalité (accouchement, paludisme, affections respiratoires aigües, rougeole, etc.). On ne peut opposer une cause importante de mortalité à une autre, en privilégier l’une en oubliant l’autre, en pilotant à vue en fonction des lobbyings ou des conjonctures. Maintenant que la lutte contre la malnutrition infantile est enfin réintégrée dans les priorités, elle doit aussi relever du système de santé du pays. Encore faut-il améliorer la qualité des services délivrés par le personnel médical (4), et mettre en place une politique nationale ambitieuse et réformatrice. Nous en sommes encore loin, tant le pilotage par l’extérieur – à travers des programmes verticaux sous perfusion des bailleurs de fonds –, et au coup par coup, semble prévaloir en ce domaine comme en tant d’autres.

Une dépendance structurelle envers l’aide extérieure

Derrière ces deux crises, évidentes pour qui connait un peu le Niger, s’en profile une troisième, qui est moins souvent évoquée. C’est la crise du système de l’aide internationale, dont le Niger est profondément dépendant. Les récents débats sur les industries extractives, la place d’Areva, et la percée chinoise, ont pu à certains égards donner le change, en faisant croire que le pays était déjà devenu riche grâce aux rentes pétrolières et uranifères. Le régime de Mamadou Tandja s’est d’ailleurs bercé de cette illusion.

Mais c’est la rente de l’aide au développement qui reste de loin la principale ressource du pays, et le restera sans doute pour encore longtemps. L’expérience (Gabon, Tchad, Angola) montre que la montée en puissance des rentes pétrolières ou minières ne fait pas pour autant baisser la rente de l’aide au développement : tout au plus accroît-elle la marge de manœuvre des régimes au pouvoir.

L’aide publique au développement est, selon diverses estimations, égale à l’ensemble des recettes fiscales du pays (on parle aussi de plus de 50 % du budget national), sans compter les multiples effets indirects (emplois et revenus induits sur place) et les flux de l’aide privée, religieuse ou associative. Cette aide peut être assimilée à une rente minière, tant elle produit des effets pervers analogues : détournements, corruption, phénomènes de courtage et de captation, usage à des fins improductives, délaissement des secteurs non irrigués par la rente, etc. Certes, elle a aussi des effets positifs spécifiques, qui l’éloignent par contre des rentes minières, en important et en diffusant dans le pays des savoir-faire et des compétences diversifiés, en prenant en charge des activités sociales ou humanitaires délaissées par l’Etat, ou en procurant à des cadres nationaux des fenêtres d’opportunité pour lancer des réformes ou des initiatives internes.

Mais que l’aide soit utile ou inutile, bonne ou mauvaise, intéressée ou désintéressée, efficace ou inefficace, elle existe désormais de façon massive dans le paysage économique et social du Niger, et fait partie de la vie quotidienne, jusque dans le plus éloigné des villages. La conséquence la plus perverse, c’est que cette aide est intégrée comme un élément important dans la stratégie des acteurs nigériens, à tous les échelons de la société, depuis le directeur de tel service ministériel, à la recherche d’un « partenaire » pour financer son équipement ou ses activités, jusqu’à telle organisation de femmes voulant promouvoir un « projet » pour développer un programme de micro-crédit. Tout conseil municipal est en quête de jumelage avec une collectivité locale européenne pour bénéficier de fonds de la coopération décentralisée, toute association de droits de l’homme démarche des ONG du Nord pour appuyer son action. Les stratégies « assistancialistes », visant à bénéficier de l’aide extérieure, irriguent désormais tous les niveaux de la société.

Dans ce contexte, l’arrivée d’une aide humanitaire massive, comme celle qui que le pays a connue au cours de l’année 2010, et qui est perçue en Occident comme relevant de l’urgence et de l’exception, liée à des catastrophes naturelles (sécheresse), fait plutôt figure, vue du Niger, d’une enveloppe supplémentaire dans la longue liste de dépenses dont on compte en permanence qu’elles soient assumées par les partenaires extérieurs. L’aide humanitaire apparait comme un de ces sous-ensembles de l’aide extérieure (à coté de l’aide en développement, de l’aide à la société civile, de l’aide pour la promotion des droits humains, de l’aide anti-corruption, etc.).

Une autre conséquence de cette dépendance est que quiconque est exclu des bénéfices de l’aide extérieure se considère comme victime d’une profonde injustice. Chacun pense qu’il a droit à « sa part » de la manne. Durant la crise de 2005, les villages des zones n’ayant pas connu de déficit agricole majeur ne comprenaient pas pourquoi ils ne bénéficiaient pas, eux aussi, des distributions gratuite de nourriture : « nous avons payé l’impôt comme les autres », entendait-on alors. De même, les mères qui s’étaient rendues au centre de récupération nutritionnelle, et dont l’enfant n’avait pas été reconnu comme malnutri – ce qui les excluait de ce fait de certaines distributions de vivres –, vivaient cette exclusion comme un scandale, alors que les enfants reconnus comme malnutris étaient, quant à eux, appelés « bébés de la chance » (5).

Le Niger est devenu « dépendant » de l’aide, y compris au sens proche du mot anglais « addiction ». Dépendance que les crises alimentaires ne font qu’aggraver. Cet « assistancialisme », cette extraversion et ces perfusions constituent incontestablement des freins à l’élaboration et à la mise en œuvre de politiques publiques cohérentes, s’attaquant aux causes profondes des crises, dans le domaine du développement rural comme dans celui de la santé publique. Elles favorisent au contraire l’hétérogénéité brouillonne des interventions de tout acabit, qui s’attaquent aux symptômes et non aux causes. Un cadre de haut niveau nigérien le dit à sa façon : « A cheval donné on ne regarde pas les dents » (6). Toute aide est bonne à prendre…

Humiliations et frustrations

Cette dépendance suscite de profonds sentiments d’humiliation, que les experts étrangers, les assistants techniques ou les intervenants humanitaires sous-estiment profondément, et que certains d’entre eux alimentent parfois avec arrogance et impatience, mêlées de bons sentiments (ne considèrent-ils pas qu’ils sont ici pour aider un pays exsangue et sauver des vies ?). Les médias internationaux exaspèrent souvent, lorsqu’ils célèbrent les mérites des institutions internationales, des ONG européennes ou des french doctors qui viennent au secours des Africains affamés (tout en ignorant systématiquement les stratégies de « débrouille » locales, l’aide arabo-islamique ou les envois de fonds des migrants nigériens), ce que résume cet autre proverbe nigérien : « La main qui donne est toujours au dessus de celle qui reçoit ». Ces frustrations en rejoignent d’autres, plongeant leurs racines dans les comptes non réglés de la colonisation, et dont les générations nées sous l’indépendance ont hérité. C’est pourquoi, lorsque les lycéens de Niamey manifestent, comme ils le font régulièrement, ils « caillassent » systématiquement les 4x4 des projets de développement et les voitures des Européens.

Mais soyons clair : aujourd’hui, un arrêt de l’aide serait catastrophique pour le Niger. On ne saurait être aussi radical que l’économiste zambienne Dambisa Moyo (qui par ailleurs témoigne d’une confiance excessive dans les lois du marché (7).…). Une diminution de l’aide au développement, ou de l’aide humanitaire, aggraverait la situation. C’est plutôt à un changement de cap stratégique qu’il faudrait réfléchir, à une réorientation intensive vers les secteurs productifs, à une véritable réorganisation du système de santé au service des malades, à une plus grande prise de responsabilité des autorités nationales dans le domaine des politiques publiques, et, surtout, à l’arrivée aux postes de commande des réformateurs nigériens, marginalisés jusqu’ici par la classe politique.

Malgré les innombrables problèmes que connaît la fonction publique, au Niger comme dans les pays voisins, avec la démotivation des agents, le clientélisme, le mépris des usagers, ou la corruption généralisée (8), les enquêtes menées depuis vingt ans par le Lasdel (9), dans de nombreux secteurs de l’administration et de la société, ont montré qu’il existe un peu partout des « exceptions admirables », autrement dit des fonctionnaires soucieux d’améliorer la qualité des biens délivrés, de restaurer la dignité du service public, de sortir peu à peu de la dépendance et de l’« assistancialisme », ou encore de mettre fin à la main mise des commerçants sur la vie politique. Des décennies d’aide au développement ont montré l’échec des réformes imposées par les institutions internationales, les coopérations bi-latérales et les ONG. Face à tous ces « réformateurs de l’extérieur » auto-proclamés, seuls les « acteurs de l’intérieur » pourront véritablement trouver des remèdes aux graves crises chroniques, auxquelles le pays doit faire face entre deux pénuries alimentaires.

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Taux d’accroissement annuel de la population (en pourcentage)
A ce rythme, la population double en moins de 20 ans. Graphique : Ph. Re.
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Espérance de vie en années
30 ans d’écart avec le pays le plus riche du monde. Graphique : Ph. Re.

Jean-Pierre Olivier de Sardan

(1) D’après les chiffres de la Banque mondiale, + 3,9 % en 2009

(2) Lire « La crise alimentaire au Niger », Afrique Contemporaine, 225, 2008 (ce numéro, réalisé par le Lasdel, analyse la crise de 2005 « vue d’en bas »). Sur cette même crise, lire aussi Denis Michiels & Johny Egg avec la collaboration de Roger Blein et Francis Delpeuch, « Les politiques de prévention et gestion des crises alimentaires : Enseignements de la crise du Niger de 2005 », MAEE, DGCID, 2008.

(3) Voir le film documentaire d’Elhadji Magori Sani, Kouran kourcia (Le cri de la tourterelle), SMAC productions et Maggia images, 2010.

(4) Lire « Une médecine de proximité et de qualité pour l’Afrique », Le Monde Diplomatique, février 2004 ; et Yannick Jaffré et Jean-Pierre Olivier de Sardan (eds) Une médecine inhospitalière. Les difficiles relations entre soignants et soignés dans cinq capitales d’Afrique de l’Ouest, Karthala, Paris, 2003.

(5) Lire Mariatou Koné « La crise alimentaire de 2005 au Niger dans la région de Madarounfa et ses effets sur la malnutrition infantile : approche socio-anthropologique », Etudes et Travaux du LASDEL, n° 53, 2006.

(6) Lire Philippe Lavigne Delville et Abdoulkader Aghali « “A cheval donné on ne regarde pas les dents”‘. Les mécanismes et les impacts de l’aide vue par des praticiens nigériens », Etudes et Travaux du LASDEL, n° 83, 2010.

(7) Dambisa Moyo, L’aide fatale, Lattès, Paris, 2009.

(8) Lire Giorgio Blundo et Jean-Pierre Olivier de Sardan (éditeurs), Etat et corruption en Afrique. Une anthropologie comparative des relations entre fonctionnaires et usagers (Bénin, Niger, Sénégal), Karthala, Paris, 2007.

(9) Laboratoire nigérien de recherches en sciences sociales (www.lasdel.net).

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