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Le drame des pères français au Japon

par Christian Kessler & Julien Bielka, 12 janvier 2011

Professeur de français dans une prestigieuse école à Tokyo, jeune père de trente-cinq ans, Arnaud Simon s’est pendu le 20 novembre dernier. Les témoignages tendent tous à expliquer ce geste désespéré par l’impossibilité de voir son fils, âgé de 20 mois, depuis la séparation d’avec sa femme. En juin 2010, un autre Français, Christophe Guillermin, résidant à Osaka, lui aussi empêché de voir son enfant, avait également mis fin à ses jours. Ces deux morts tragiques rappellent le problème lancinant des enlèvements par les mères japonaises d’enfants issus de couples mixtes. Au-delà de la vie intime de chacun, de la complexité de telle ou telle situation, les faits demeurent : en quelques mois, deux Français se sont donné la mort pour des raisons identiques.

Pourtant, la France, par la voix de son ambassade, et onze autres pays ont multiplié les réunions et les rencontres avec les ministères japonais concernés afin de persuader le Japon de signer enfin la convention de La Haye de 1980 sur les aspects civils des déplacements illicites d’enfant – il est le seul pays du G20, avec la Russie, à ne pas l’avoir ratifiée. Au début de cette année, le ministre des affaires étrangères Seiji Maehara a promis à son homologue américaine Hillary Clinton que la question serait examinée d’ici la fin mars.

Au Japon, en cas de séparation ou de divorce, il est normal que les époux s’en retournent dans leurs familles respectives, les enfants étant alors à la charge d’une seule des deux, celle de la femme dans plus de 80 % des cas. A partir de ce moment, le père devient un étranger (tanin) pour sa belle-famille, mais aussi pour ses propres enfants. L’autorité parentale est alors confiée à la mère. Les pères n’ont que des devoirs, celui par exemple de payer la pension alimentaire – étant exclus de tout, ils ne s’en s’acquittent que rarement. Le droit de visite n’existe pas dans la loi. La plupart des pères, d’ailleurs, n’essayent pas de l’obtenir et acceptent la séparation totale d’avec les enfants. Les rares qui se battent et obtiennent gain de cause, toujours après une lutte acharnée auprès des tribunaux, voient en vérité ce droit de visite soumis au bon vouloir de la mère et d’une police qui, plutôt que de suivre la loi, estime défendre la paix et la tranquillité de la cellule familiale. Il n’est pas rare que l’ex-conjointe, avant même que la séparation ne soit entérinée, enlève l’enfant brutalement et se réfugie dans sa famille, qui fait bloc. La loi ne punit pas l’enlèvement d’enfants ; elle l’entérine même de fait.

Dans l’archipel, on compte plus de 130 000 enfants privés chaque année de leur père. Il ne faut donc pas voir, dans le cas des 32 pères français qui sont dans cette situation, l’expression d’une xénophobie, même si le fait d’être un étranger n’aide évidemment en rien. Actuellement, sont dans ce cas 38 pères américains, 38 britanniques, 30 canadiens….

Au Japon, la famille se réfère traditionnellement au modèle ie, « la maisonnée », c’est-à-dire la « maison », le bâtiment. Certes, de ce modèle découle l’instauration du droit patriarcal. Mais, s’occupant de la maison et en élevant l’héritier, la femme avait une position forte, contre toute vision androcentriste de l’histoire nippone. Ce modèle se diffusera à l’époque Meiji, avec l’établissement des droits du chef de famille (kachô) et une vision familialiste de l’Etat. Lors de la restauration de Meiji (1868), pour légitimer le retour de l’empereur sur le devant de la scène politique, le droite recourut aux vieux récits mythologiques du VIIIe siècle qui faisaient du souverain le descendant en droite ligne des divinités génitrices de l’Archipel.

L’empereur Meiji, chef de la maison-souche du Japon, devait exercer son autorité naturelle sur l’ensemble des maisons-branches censées regrouper toute la population japonaise, devenant ainsi kachô de tout le pays. L’ordre politique était ainsi considéré comme la prolongation réelle de celui de la famille, creuset des qualités morales du citoyen.

L’argumentaire quasi-naturaliste pour justifier le statut de la femme en tant que mère nourricière, éducatrice et garante de stabilité, correspond aux paradigmes militaires et patriarcaux du nouveau régime impérial. La famille est le lieu de l’amour auto-sacrifié, sans limites, tel qu’il est structuré dans et par la maison traditionnelle (1).

Après la guerre, la période d’accroissement rapide de la population et d’urbanisation massive a été marquée par la « nucléarisation » de la famille (kaku-kazoku ka), phénomène qui achevait de mettre fin à la domination de l’ie ou « famille souche ». On retrouve cependant ce modèle vertical et féodal dans de nombreux aspects de la société (dont la vie dans l’entreprise). Il est possible d’expliquer le phénomène du père divorcé sans aucun droit par une subsistance de ce modèle. Celui-ci s’est exclu de la maisonnée, et devient par conséquent, selon cette logique implicite, un étranger absolu. Il faut noter l’importance dans les mentalités du uchi et du soto : le « dedans » et le « dehors », le « foyer » et l’« extérieur », le « nous » et « l’étranger ». Dans nombre de domaines, c’est bien la coutume qui l’emporte encore sur le droit.

On peut évoquer le cas d’un père américain : ayant obtenu la garde de son enfant aux Etats-Unis par un tribunal américain, il n’a pu que constater, un soir, que son ex-femme avait enlevé leur fils et l’avait emmené au Japon. Y arrivant pour tenter de récupérer l’enfant, il a été placé en détention par la police. Contrairement à la France, les tribunaux japonais ne reconnaissent pas les jugements de divorce prononcés à l’étranger et n’hésitent donc pas à ré-attribuer la garde au parent nippon. Ils ne condamnent pas non plus les enlèvements d’enfants, qui restent toujours impunis.

Le sénateur des Français de l’étranger, M. Richard Yung, a proposé de mettre à l’ordre du jour du Sénat français une résolution relative aux enfants franco-japonais privés de liens avec leur parent français en cas de divorce ou de séparation. Elle devrait être examinée à la fin du mois. L’ambassade, de son côté, a créé un comité consultatif franco-japonais, le premier de ce type, qui permet d’échanger des informations sur les cas précis, alors que le consulat rend visite aux enfants enlevés. Et des associations, tel SOS parents, sont très actives.

M. Philippe Faure, ambassadeur de France à Tokyo, a rappelé qu’il menait une série d’actions « en lien avec les partenaires allemands, américains, australiens, belges, britanniques, canadiens, colombiens, espagnols, hongrois, italiens et néo-zélandais, pour demander au Japon de ratifier la convention de La Haye sur les aspects civils de l’enlèvement international d’enfants et procéder rapidement à un examen individuel des dossiers afin de trouver des solutions appropriées ».

Mais pour signer la convention de La Haye, il faudrait que le Japon accepte d’amender le Code civil, ce qui, dans ce pays, se révèle particulièrement complexe.

Christian Kessler & Julien Bielka

Christian Kessler est historien, professeur détaché à L’Athénée Français de Tokyo, enseignant aux universités Musashi et Aoyama Gakuin de Tokyo ;
Julien Bielka est professeur à L’Athénée Français de Tokyo.

(1) Lire Philippe Pelletier, Japon, crise d’une autre modernité, Belin, La Documentation Française, 2003.

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