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Egypte - Minorités - Environnement - Déchets

Les chiffonniers du Caire et la « grippe porcine »

Dans les premiers jours de mai 2009, après un Conseil des ministres réuni le 30 avril et présidé par le chef de l’Etat, M. Hosni Moubarak (1), la police égyptienne et des vétérinaires réquisitionnés procédaient à la capture et à l’abattage de 300 000 porcs élevés par les chiffonniers du pays. L’Egypte a été le seul Etat au monde à prendre une telle décision après l’apparition de la grippe A/H1N1 au Mexique, au printemps 2009, et surnommée « grippe porcine » alors même que les scientifiques ont récusé l’expression et démontré qu’il s’agissait d’une grippe inter-humaine. Au même moment, M. Gezairy, Directeur régional de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) pour la Méditerranée Orientale, annonçait à la presse que l’exposition aux porcs n’était pas un facteur de transmission. Le directeur de la FAO (2) tentera, en vain, de joindre les autorités égyptiennes pour les dissuader. La panique collective qui a saisi l’Egypte, l’absence de contestation dans les médias, le silence des ONG, l’instrumentalisation faite de la « crise des cochons » par le Parti National Démocrate (PND) au pouvoir et par les Frères musulmans, ont rendu irrémédiable l’abattage des cochons.

par Bénédicte Florin, 12 janvier 2011

« Moi, je suis Ahmad, lui, c’est Ramadan et on avait aussi des cochons ! confiaient en février 2010 des chiffonniers musulmans dans les rues du Caire. Si le cochon était impur, on serait tous morts, les chrétiens, comme les musulmans ! (…) Ce sont les cochons qui nous faisaient vivre... Qu’Allah protège nos cochons ! »

L’élimination des porcs fût une décision imprévisible et brutale. Elle a porté un coup fatal à la centaine de milliers de chiffonniers qui collectaient et recyclaient les déchets du Caire. Si, depuis 2002, ils avaient pu s’adapter, bon gré mal gré, à la délégation du service de collecte à des sociétés privées européennes et égyptiennes, la « crise des cochons », animaux incarnant un rouage essentiel de leur profession et constituant leur « capital sur pattes », est difficilement surmontable. Cette décision, qui prend pour prétexte une urgence sanitaire, témoigne à l’excès du stigmate qui marque la communauté des chiffonniers. Mais, au-delà, cette crise en dit long sur les relations entre les gouvernants et les gouvernés dans un pays où l’état d’urgence, en vigueur depuis 1981, interdit toute manifestation et où a fortiori la contestation des laissés pour compte reste impossible.

Une communauté stigmatisée
pour sa relation aux déchets et l’utilisation des porcs

En Egypte, le terme zabbâlîn (3) désigne les chiffonniers et renvoie à une catégorie sociale spécifique, marquée par la stigmatisation de ceux qui ont affaire aux déchets : « Le déchet est d’abord une place, un rang : celui du bas, de l’inférieur, de l’impur, de l’infect, de l’indigne, de l’intouchable (…). Ici, on est massivement contaminé parce qu’on manipule (…). Ceux qui campent sur ce reste-là s’exposent au même procès d’exclusion que celui qui vise la chose déchue. » Les zabbâlîn, migrants pauvres venus de Haute-Egypte au Caire dans les années 1930, sont des chrétiens coptes (4) qui collectent les ordures et élèvent des porcs, considérés comme animaux impurs dans le monde musulman. Dans leurs quartiers, la coexistence des déchets, des cochons et d’une population misérable, religieusement minoritaire, explique la discrétion des zabbâlîn, mais a aussi justifié de la part des autorités leurs expulsions répétées et violentes vers les confins de la ville. Aujourd’hui, les quartiers de zabbâlîn sont rattrapés par la croissance urbaine mais, interstices dans la ville, ils restent toujours quasi indécelables.

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Les quartiers Zabbâlin
Cartographie : Bénédicte Florin, Lise Debout et Florence Troin. Cette carte, qui localise les quartiers de chiffonniers, montre les zones d’implantation des sociétés de collecte européennes ainsi que la relation entre ces sociétés et les chiffonniers : une partie de ces derniers ont signé des contrats de sous-traitance pour le ramassage avec les entreprises ; les autres sont tolérés mais leur collecte reste illégale.

En dépit de leur marginalisation spatiale et sociale, et du peu d’intérêt des autorités pour leur rôle économique, l’activité des zabbâlîn (qui relève du secteur informel) est très dynamique. Jusqu’en 2002, ils collectaient quotidiennement environ 5 000 tonnes de détritus sur les 15 000 produites par la capitale (5) et recyclaient 80 % de ce qu’ils ramassaient – taux le plus performant au monde ! Elevés par les Coptes mais aussi par quelques familles musulmanes, les cochons se nourrissaient des 40 % de déchets organiques de la collecte. Leur lisier, transformé en compost, était vendu à bon prix aux paysans et leur viande achetée par quatre grands charcutiers du Caire, pour être servie dans les grands hôtels internationaux ou exportée à l’étranger.

L’organisation professionnelle est rigoureuse au sein des familles (les hommes collectent, les femmes trient) et de la communauté : après accord oral, les zabbâlîn se répartissent des territoires de collecte au porte-à-porte dont la transmission est héréditaire et qui peuvent être « vendus » ou échangés. La corporation se fonde sur la communauté, renforcée par l’endogamie, les alliances de parenté et les connaissances de voisinage, toutes ces dimensions étant instrumentalisées dans les réseaux professionnels. Cela n’exclut pas, loin de là, les inégalités entre familles et entre quartiers parmi lesquels prédomine celui de Manchiat Nasser, où vivent 50 000 zabbâlîn travaillant dans 700 ateliers de recyclage. Les circulations sont incessantes entre les lieux de ramassage, les sept quartiers où ils résident, trient et recyclent jusqu’aux usines du secteur formel et grossistes à qui sont revendus les produits finis ou semi-finis. Quoi qu’il en soit de cette activité quasi-industrielle et de leur forte insertion économique, les zabbâlîn font peu parler d’eux et parlent encore moins d’eux-mêmes (6). Paradoxalement, ce sont deux décisions les excluant, la « privatisation » en 2002 et l’abattage des cochons en 2009, qui les placent sur le devant de la scène.

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Manchiat Nasser
Photo Bénédicte Florin, novembre 2009. Au premier plan, l’école de l’Association pour le Développement de la communauté, sur le mur de laquelle est peinte la charrette tirée par un âne, véhicule des chiffonniers ; au deuxième plan, les immeubles de Manchiat Nasser où se font les activités de tri et recyclage (au rez-de-chaussée). Les appartements sont aux étages intermédiaires et les stocks de déchets imputrescibles sur les terrasses.

En 2002, cinq filiales de multinationales italiennes et espagnoles signent des contrats s’engageant à la collecte et au recyclage de 20 % des déchets du Caire. Du fait de cette « privatisation » (7). Tout ramassage d’ordures, dorénavant propriété des entreprises privées, devient illégal. Cette politique modernisatrice, s’inscrivant dans la logique des directives de la Banque mondiale des années 1990, ne peut intégrer l’activité informelle des zabbâlîn, ni même les « penser » comme des acteurs susceptibles de jouer un rôle, ce qui explique qu’ils n’aient jamais été avertis de la réforme.

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Biffins et benne AAEC
Photo Pascal Garret, février 2010. Deux chiffonniers collectent des déchets recyclables dans la benne de l’entreprise AAEC (Ama Arab Environmental Company, filiale de l’entreprise italienne Ama Roma, en charge de la gestion des déchets de la ville de Rome). Sur la droite, portant une casquette, un employé de la compagnie.

Mais, menées par les leaders de la communauté, des négociations s’établissent avec les entreprises privées : elles se concluent par des accords de sous-traitance de collecte pour les patrons d’ateliers bien positionnés dans la corporation. En ce qui concerne les « petits » zabbâlîn, exclus des négociations, les oppositions individuelles se multiplient : dégradation des bennes à ordures des sociétés, vols et recyclage des poubelles en plastique, éparpillement des déchets dans les rues et plaintes téléphoniques sur la « ligne rouge » mise en place par les autorités contre les sociétés étrangères, alors astreintes à des amendes pour travail non fait...

Un « coup fatal » pour la corporation des zabbâlin

A l’annonce d’une possible épidémie de grippe A/H1N1, la panique qui saisit la société égyptienne et les débats houleux au Parlement obligent le gouvernement à agir dans l’urgence, d’autant que sa mauvaise gestion de la grippe aviaire est encore dans tous les esprits. Paradoxalement, les autorités politiques et sanitaires reconnaissent que les porcs du pays ne sont pas infectés, mais que l’abattage est nécessaire puisque le porc, par nature, est porteur de nombreux virus transmissibles à l’homme. Il s’agit d’une « mesure d’hygiène générale » et il n’est plus temps de délocaliser les porcheries hors des villes comme le prévoyait une loi datant de 1994 – jamais appliquée (8). L’abattage des porcs déclenche au sein des quartiers des confrontations très violentes (9) entre la police anti-émeute et les zabbâlîn. L’intériorisation du caractère très autoritaire de l’Etat, de la brutalité de la police mais aussi la conscience de la marginalité des zabbâlîn expliquent l’absence d’une mobilisation collective. « le problème ici, explique un chiffonnier de ’Ard el-Lewa, c’est que si on parle, la Sûreté d’Etat s’en mêle. On doit se taire. Il faut tuer les cochons pour la paix et la sécurité. On ne peut rien dire (10). »

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Tri sélectif
Photo Bénédicte Florin, février 2010. Un chiffonnier trie et remplit son panier de papiers et cartons collectés dans une benne de l’entreprise AAEC.

Quant au gouvernement, il semble pris en tenaille entre une initiative qui pourrait être perçue comme anti-copte et les arguments des députés Frères musulmans, à l’audience très populaire, tels que : « Comment les porcs peuvent-ils être élevés sur la terre d’Al-Azhar (11) ? », ou encore le fait « qu’une indemnisation par animal abattu ne peut être versée aux éleveurs puisque, en pays musulman et conformément à la loi islamique, il ne devrait y avoir aucun porc en Egypte (12) ». Loin de s’opposer à l’abattage, les ONG, députés ou religieux coptes légitiment le choix des autorités. Ainsi, début mai 2009, le pape Chénouda, chef spirituel des Coptes d’Egypte, déclare que sa communauté ne consomme pas de viande de porc, réservée aux touristes et étrangers ; pour sa part, le père Samaan, figure et habitant du quartier de Manchiat Nasser, recommande d’éviter de fréquenter les lieux où sont élevés des porcs (13).

Eradiquer les porcs résout la question de leur présence en ville, ne nuit pas à la bonne religiosité des autorités qui n’en laissent pas le monopole aux Frères musulmans et démontre l’omniprésence et l’omnipotence d’un pouvoir vieillissant et contesté : c’est bien le chef de l’Etat qui clôt les débats en prenant la décision de l’abattage.

Celui-ci ne met pas fin à la psychose collective : les zabbâlîn sont accusés d’être contaminés et « on les traite comme s’ils avaient la peste ». Ils vivent la situation comme une injustice, d’autant que, depuis des décennies, ils n’avaient jamais rien demandé en échange de la collecte, hormis une somme modique versée mensuellement par les Cairotes. La disparition des porcs les fragilise encore davantage. La vente de leurs animaux permettait d’acheter du matériel, de réparer une machine, de se faire soigner, de financer le mariage d’un enfant ou la construction d’une pièce d’habitation, etc. La situation est particulièrement dramatique pour les femmes veuves ou divorcées qui vivaient tant bien que mal grâce à leur élevage : « Que l’on soit chrétien ou musulman, c’est la perte de nos animaux qui nous a achevés. On pouvait contourner le problème de la privatisation, mais pas celui des cochons... »

Pour s’en sortir, les « petits zabbâlîn » ayant perdu leurs territoires professionnels collectent donc illégalement, avant la tournée des camions bennes, et tentent tant bien que mal d’échapper aux arrestations et réprimandes de la police. Ils ne sélectionnent que les seules matières recyclables. Cette nouvelle façon de trier directement dans les poubelles est devenue générale depuis l’éradication des cochons et l’inutilité du ramassage des déchets organiques. Quant aux zabbâlîn mieux placés, la sous-traitance conclue avec les sociétés privées n’est plus très rentable en raison du prix à payer pour jeter les déchets organiques dans les décharges. Ainsi que le justifie le patron d’un atelier de recyclage à Manchiat Nasser : « Nous ne sommes pas des éboueurs ! Ce sont les habitants qui produisent des ordures. S’ils ne veulent plus de nous, ils n’ont donc qu’à manger leurs ordures ! Le gouvernement n’a pas compris que ce sont les cochons qui nettoyaient Le Caire... » Invisible avant 2002, la fouille à même les grandes décharges du désert où les camions vident en vrac les déchets s’est aussi considérablement développée. En ville, la collecte est fort aléatoire et, hormis les espaces touristiques et quartiers aisés, les rues sont jonchées d’immondices.

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Décharge de Qattamiyya
Photo Lise Debout, 2010. Au milieu des ordures, on distingue, en contrebas du talus, des hommes qui ramassent les déchets recyclables. Lorsque le tractopelle pousse les déchets vers le fossé, les hommes grimpent sur le talus, puis redescendent quelques minutes pour trier, avant de remonter en fonction des mouvements du véhicule.

Les autorités égyptiennes ont profité de la crise de la « grippe porcine » pour affaiblir durablement une corporation indésirable, aux pratiques professionnelles perçues comme archaïques face au système moderne mis en place par les sociétés privées européennes, et dont les terrains sont convoités par des projets immobiliers... Les zabbâlîn disent que « les cochons ne reviendront pas au Caire, dans le désert peut-être, mais ce sera pour les riches commerçants, le grand business, pas pour nous ». De même les projets d’usines recyclant les déchets organiques ne profiteront pas aux zabbâlîn, puisqu’ils ne pourront plus y transporter la collecte. Déjà affaiblies par la « privatisation », les solidarités professionnelles se délitent au sein de la communauté, et les principales victimes sont les zabbâlîn des petits quartiers sans porte-parole associatifs ou religieux : « Ici, personne ne nous défend. On est comme des petites mouches, faciles à disperser ! »

Bénédicte Florin

Bénédicte Florin est maître de conférences en géographie à l’université de Tours, laboratoire 6173 CNRS-Citeres, équipe Monde arabe et Méditerranée (EMAM).

(1) Al Ahram, 30 avril 2009.

(2) Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture ; les représentants de l’OIE, l’Organisation Mondiale de la santé animale, interviendront aussi, mais sans plus de succès auprès des autorités égyptiennes.

(3) zabbâlîn se prononce zabaline et dérive de zabbâl (déchet, ordure) et de zibbâla, la poubelle.

(4) Les Coptes représentent entre 10 % et 14 % de la population égyptienne.

(5) Les zabbâlîn collectent les poubelles des quartiers de classes moyennes et aisées, où les ordures sont plus riches qu’ailleurs. Dans les quartiers pauvres, de grandes bennes sont irrégulièrement vidées par les services de propreté publics mais, souvent, les déchets sont brûlés par les habitants eux-mêmes.

(6) Les « chiffonniers », hormis au sein de la communauté copte, sont davantage connus à l’étranger qu’en Egypte, notamment en raison de l’œuvre de Sœur Emmanuelle et des ONG.

(7) Il ne s’agit pas à proprement parler d’une « privatisation », mais d’une délégation de service public à des sociétés privées. L’objectif des autorités est de rationaliser la collecte et de couvrir toute la ville. Les sociétés européennes auront de grandes difficultés à répondre à la commande en raison des obstacles à la réforme émanant tant de l’administration locale que des Cairotes. Ceux-ci, par le biais des médias, louent les mérites de la collecte au porte-à-porte, à chaque étage, pratiquée par les zabbâlîn, contestent le fait de devoir payer davantage que dans l’ancien système, et remettent en cause le choix d’entreprises étrangères qui ne comprennent pas les us et coutumes des Egyptiens. Les difficultés des sociétés étrangères sont telles que seule une entreprise espagnole subsiste sur les trois qui avaient signé des contrats. Lire aussi Lise Debout et Bénédicte Florin, « Chiffonniers et entreprises privées internationales : stratégies d’adaptation des acteurs formels et informels face à la réforme de la gestion des déchets au Caire », Revue Egypte-Monde Arabe, CEDEJ, Le Caire, à paraître en 2011 et Bénédicte Florin, « Réforme de la gestion des déchets et reconfiguration des territoires professionnels des chiffonniers du Caire », Géocarrefour, Services urbains en réforme dans les pays arabes, Lyon, volume 85.N°2/2010.

(8) Lire Manar Attiya, « Les porcheries indélogeables », Al-Arham, octobre 2007.

(9) Plusieurs vidéos, mises en ligne sur internet, montrent l’amateurisme de l’abattage ainsi que l’opposition des zabbâlîn aux forces de l’ordre.

(10) Sauf précision contraire, les citations en italiques sont extraites d’entretiens menés par l’auteur en novembre 2009 et février 2010 dans les quartiers de ’Ard el-Lewa, Manchiat Nasser et Batn al-Ba’ara.

(11) Université religieuse Al-Azhar, référence de l’islam sunnite.

(12) Pour l’analyse des discours au Parlement, lire l’article très documenté de Mariz Tadroz « Scapepigging : H1N1 Influenza in Egypt », dans l’ouvrage de Sarah Dry et Melissa Leach (ed.), Epidemics : pathways of disease and response, Earthscan, 2010.

(13) Ibidem.

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