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Un spectacle de Jean-Charles Massera et Benoît Lambert

« Que faire ? (le retour) »

par Marina Da Silva, 13 janvier 2011

Ce sont des histoires de couples.

Celui que forme François Chattot et Martine Schambacher, comédiens de haut vol de la scène française ; celui que constituent Jean-Charles Massera, auteur-performer, et Benoît Lambert, metteur en scène, déjà réunis pour We are la France et We are l’Europe ; celui de deux langues – celle du quotidien et celle de la philosophie –, et enfin celui qui embarque le spectateur dans une relation très directe avec ce qui se joue sur le plateau.

Comme dans la vraie vie, on se demande si cela va marcher ou pas.

Que faire ? (le retour), directement inspiré de Lénine et d’un florilège de réflexions sur l’idée de révolution, de ses fulgurances comme de ses cauchemars, troisième volet de la série, est incontestablement celui qui fonctionne le mieux, et on le doit à la présence et au jeu hors normes du couple Chattot-Schambacher.

Au départ, Que faire est un chapitre de We are l’Europe, intitulé On garde, qui pouvait devenir et est donc devenu une pièce à lui tout seul. Benoît Lambert et Jean-Charles Massera ont l’habitude de prendre plateaux de théâtre et salles de classe pour mettre en pièces le capitalisme ou la mondialisation, dans un dispositif théâtral qui enserre le spectateur dans sa toile. Avec cette langue particulière qui en même temps puise aux Méditations métaphysiques de Descartes (« Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. »), emprunte à Deleuze, Bourdieu, Godard et bien d’autres… et use de tous les mots et onomatopées du quotidien.

Ici, l’ensemble a été savoureusement propulsé par l’exigence vertigineuse des comédiens. Pour Martine Schambacher, pour qui c’était la première expérience d’un montage de textes (« Une vraie plaie à apprendre ! »), il y a d’abord eu un travail impressionnant de « pilonnage », afin que tout ait un sens et qu’il ne reste rien de gratuit ou superflu dans cette sorte d’inventaire qui passe au crible un ensemble de matériaux politiques, esthétiques, historiques, sociaux…

Une démarche dont cette merveilleuse actrice s’empare totalement, sans filet, explorant son rôle dans toutes ses dimensions, voire plus loin, en empruntant d’autres possibles, d’autres masques, d’autres rêves ou fantasmes. François Chattot, qui est pourtant l’un de nos plus grands acteurs vivants, paraît même dépassé par sa tonicité corporelle et mentale, à moins qu’il ne soit lui-même fasciné et la contemple, tout comme nous.

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Photo : www.tdb-cdn.com

Ils forment un « couple-type », cinquantenaire, qui s’ennuie un peu dans sa vie et dans sa cuisine – la pièce d’ouverture du décor – et pour qui la rupture de l’ennui va passer par les livres. Une très belle idée : les voilà autour d’une montagne de livres, véritable trésor à se partager, s’échanger, se faire découvrir, se dérober, se donner… une métaphore de la transformation du quotidien, simple et efficace, dans des utilisations inventives et inépuisables.

Parler livres ensemble, puisqu’il va falloir savoir si « on garde » ou si « on jette », c’est aussi parler – reparler – du monde, de l’amour, du temps qui passe, ensemble. Parler de soi et des autres, de ce qui nous entoure, que l’on comprend ou pas. Il y a les subprimes ou le to-ta-li-ta-riiii-sme, mais aussi la Révolution française ou Mai 68…. Des mots savants ou des mots paravents, des mots à soi, des mots à tous. Mais dont on fait quoi : on garde ou on jette ?

On n’en dira pas plus sur ce spectacle subtil et jubilatoire qui vient de débuter et est annoncé en tournée jusqu’à fin juin, mais on soulignera qu’il est une véritable invitation, à ne pas laisser passer.

Pour Massera, on peut retrouver son écriture, vive, humoristique et féroce, dans de nombreux textes : Gangue son, Méréal (1994) ; France guide de l’utilisateur, P.O.L (1998 – voir la critique d’Emmanuelle Gall dans Le Monde diplomatique d’août 1998) ; United Emmerdements of New Order précédé de United Problems of Coût de la Main-d’œuvre, P.O.L (2002) ; A Cauchemar is Born, Verticales (2007) ; We Are L’Europe (Le projet WALE), Verticales (2009).

Quand à Benoît Lambert, que l’on avait vu, il y a une dizaine d’années déjà, triturer l’idée de révolution, dans une veine plus brechtienne, avec un joli tryptique : Pour ou contre un monde meilleur, on constate avec plaisir que ses obsessions n’ont pris aucune ride. Qu’il sait les renouveler en les faisant battre avec son temps et ce qui bouge autour de lui. « Je reste convaincu que l’art peut produire des éclaircissements, qu’il peut nous réjouir et augmenter nos forces ; c’est cela qui m’intéresse », dit-il, en parvenant à nous intéresser aussi.


Jusqu’au 22 janvier 2011 au CDN de Dijon Bourgogne, salle Jacques Fornier, 30 rue d’Ahuy.

Puis en tournée :

Marina Da Silva

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