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Un film d’Atisso Medessou, le 25 janvier sur France 5

« Les Bandes », contre-enquête sur une catégorie policière

par Carlos Pardo, 24 janvier 2011

Pour Atisso Medessou, tout est parti d’un communiqué du ministère de l’intérieur au printemps 2009. Un rapport de la sous-direction de l’information générale (SDIG) répertoriait sur le territoire français 222 bandes, composées de 2 250 jeunes – 50% d’entre eux étant des mineurs. Des chiffres frappants, faciles à retenir, repris aussitôt par les grands médias, friands de sensationnalisme en matière d’insécurité. On s’en souvient, cette nouvelle était rendue publique quelques semaines après l’annonce faite par Mme Michèle Alliot-Marie – ministre de l’intérieur de l’époque – de tripler le nombre de caméras de vidéosurveillance (1) sur la voie publique, le portant ainsi à 60 000. Ces annonces s’inscrivaient dans le grand dessein du tout-répressif mis en place sans complexes à la suite des émeutes de l’automne 2005 et renforcé par l’arrivée au pouvoir de M. Nicolas Sarkozy.

Le cinéaste a grandi entre Courcouronnes et Evry, dans l’Essonne, département d’Ile-de-France montré du doigt par ce rapport au même titre que la Seine-Saint-Denis. Des histoires de bandes, il en a connu dans sa jeunesse ; ce n’est pas nouveau. Aujourd’hui, la réalité a-t-elle changé ? Quelles sont ces bandes ? Quelle acception faut-il donner au terme même de « bande » ? Un groupe d’amis est-il considéré comme une bande ? Le crime est-il toujours l’objectif de ces groupes ? Atisso Medessou cherche dans un premier temps à se procurer le fameux rapport, mais se heurte au refus de l’administration. Les journalistes ayant recopié les chiffres dictés par le ministère ont-ils eu, pour leur part, ce texte fantôme entre les mains ? On peut sérieusement en douter.

Le projet d’un documentaire s’impose naturellement à Atisso Medessou. Le travail, autour de son ancien quartier, va s’étaler sur plus d’un an. Le temps nécessaire à l’instauration d’une relation de confiance avec les intervenants du film. Le temps de libérer la parole, écouter, enquêter, comprendre. Des méthodes peu usitées pour les reportages, généralement tournés dans l’urgence de l’actualité, et les contraintes techniques et émotionnelles du flux télévisuel quand il s’agit de traiter de tels sujets.

Les bandes, le quartier et moi n’est pas une enquête sociologique. C’est un film de cinéaste, à la première personne, de l’intérieur. Une histoire modeste mais exemplaire. Avec peut-être cette conviction que le regard porté sur le local peut parfois servir à saisir le global. Un travail d’une grande richesse. Atisso Medessou donne d’ailleurs de sa personne et, à la manière d’un Michael Moore ou d’un Pierre Carles, se met lui-même en scène, seule condition pour l’enfant de Courcouronnes d’être à la hauteur des hommes et des femmes filmés.

La récente loi contre l’occupation en réunion de halls d’immeubles a accru les conflits, déjà nombreux, entre jeunes et forces de l’ordre. Cette philosophie punitive, qui voit l’Etat social céder la place à l’Etat pénal, s’est développée, comme on le sait, au sein de think tanks américains en guerre contre l’Etat-providence. On ne cherche plus à comprendre des jeunes qui ne connaîtront d’autre horizon que celui de la rue, pour la simple et bonne raison qu’ils sont tous par définition, selon la pensée communément admise aujourd’hui, des délinquants potentiels.

Dès lors, filmer la banlieue, c’est montrer des voitures de police, des adolescents traînant dans les halls d’immeubles et les caves pour échapper aux caméras de surveillance auxquelles ils sont exposés 24 heures sur 24. Une réalité à laquelle on n’échappe pas. Et cette séquence filmée devant les écrans de contrôle du commissariat, où le réalisateur s’apercevoir qu’il a, lui aussi, été suivi à la trace lors de son tournage, serait drolatique si elle n’en était inquiétante.

En parallèle à la surenchère répressive, s’est mise en place, depuis quelques années, une instrumentalisation de la violence, orchestrée par les médias mais aussi par des groupes jouant le jeu des stéréotypes sur les réseaux sociaux et les blogs. Ils se mettent en scène, cherchant à s’impressionner les uns les autres, et obéissent à leur tour à une surenchère de provocations. Selon le sociologue Marwann Mohammed, ces jeunes s’intègrent dans un « champ de réputation » leur apportant un statut social, une estime de soi, un pouvoir que les institutions, le milieu professionnel ou scolaire leur refusent. La bande, le groupe, l’équipe, sont un moyen de gérer de manière collective la relégation sociale.

Courcouronnes est une ville de 15 000 habitants, coupée en deux par l’autoroute A6. D’un côté, le centre historique, villageois. De l’autre, la ville nouvelle des années 1970 et ses « quartiers populaires » composés à plus de 80% de logements sociaux. Le taux de chômage y est élevé et frappe de plein fouet les moins de 25 ans. Les cités voisines sont en guerre larvée, entretenue, depuis des années. On en a oublié la cause véritable et le moindre accident déclenche aussitôt les hostilités.

Lors d’une première rencontre devant la caméra, le maire UMP de la ville, M. Stéphane Beaudet, reste sceptique sur le fameux rapport de la SDIG et les chiffres communiqués. Lui aussi remet en question l’appellation de « bande ». Cette séquence a priori anodine prendra une toute autre dimension lorsque M. Beaudet, dans la deuxième partie du film, sera confronté à un père de famille écœuré par les condamnations régulières de ses enfants pour « outrage et rébellion ». Le masque tombe rapidement, l’élu se retranchant derrière la sacro-sainte langue de bois, autoritaire et méprisante, certain de détenir légitimement la seule vérité qui tienne. Qu’importe que M. Hassani ne corresponde pas à l’idée reçue de parents dépassés ou démissionnaires, lui qui, depuis des années, se montre particulièrement vigilant sur l’éducation de ses enfants. Et qu’importe que M. Hassani, de par son métier de professeur de droit, soit tout aussi habilité à parler justice que cet élu, commercial de formation et consultant de profession. Ce n’est pas aux juges de prouver l’innocence des prévenus, affirme sans rire M. le maire pour clore le débat. M. Hassani réclamera que les bandes enregistrées par les fameuses et nombreuses caméras de surveillance lors de l’interpellation de son fils soient produites au procès. Les images parleraient d’elles-mêmes, mettraient enfin d’accord policiers et accusé dont les versions des faits diffèrent. Mais malheureusement, ce jour-là, les caméras étaient en panne. C’est vraiment pas de chance… Une scène banale, quotidienne pour bien des familles, révoltante, en rien atténuée par la présence de la caméra. Bien au contraire, serait-on même tenté de dire...

En 2010, la loi dite « anti-bandes » a été adoptée. Une nécessité, si l’on en croit les chiffres communiqués en 2010 : le nombre de bandes s’élèverait désormais à 500 et concernerait 5 000 individus. C’est pratique, ces chiffres ronds, décidément. Ça marque les esprits. Les lois contre l’insécurité se multiplient (2) alors que les statistiques concernant les « violences en réunion » restent stables depuis des années. Aussi suit-on volontiers Mme Evelyne Sire-Marin, vice-présidente du Tribunal de Grande instance de Paris, lorsqu’elle appelle de ses vœux un traitement social de ces questions, qui passerait par davantage de médiation citoyenne et un rôle accru des éducateurs. Seul remède pour en finir avec cette situation absurde et dangereuse dans laquelle des « bandes » de jeunes se sentent en guerre contre des « bandes » de policiers. Histoire aussi de s’éloigner de l’analyse avancée par Hacène Belmessous dans son ouvrage Opérations banlieues (3) : depuis la refonte du Livre blanc sur la Défense, devenu en 2008 le Livre blanc sur la Défense et la sécurité nationale, la fusion de la gendarmerie et de la police, l’engagement prévu des forces militaires en banlieue, la restructuration urbaine des cités, laissent supposer la préparation par l’Etat d’une guerre civile dans ces quartiers régulièrement définis comme des « zones de non-droit »…


Les Bandes, le quartier et moi, un film d’Atisso Medessou, diffusion mardi 25 janvier 2011 à 20 h 35 sur France 5.

Carlos Pardo

(1) « Vidéoprotection », doit-on dire désormais…

(2) Lire Laurent Bonelli, « Urgences sociales, outrance sécuritaire », Le Monde diplomatique, septembre 2010.

(3) Hacène Belmessous, Opérations banlieues. Comment l’Etat prépare la guerre urbaine dans les cités françaises, La Découverte, Paris, 2010.

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