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Sous le patronage des Nations Unies

Propagande soporifique pour l’année de la chimie

Régulièrement, les Nations Unies pilotent des « années internationales » sur des thèmes scientifiques. Un processus de décision, puis d’organisation permet à une discipline de déployer des activités souvent à base pédagogique ou médiatique. C’est ainsi que l’Année internationale de la chimie qui va se tenir en cette année a été proposée par l’Ethiopie, siège de la Fédération africaine des associations de chimie, et pôle de l’industrie chimique mondiale.

par Hervé Le Crosnier, 24 janvier 2011

La résolution de 2008 qui lance l’opération est claire : « La chimie est essentielle à notre compréhension du monde et du cosmos. De plus, les transformations moléculaires sont au cœur de la production de nourriture, de médicaments, de carburant, et d’innombrables produits manufacturés et d’extraction. Tout au long de l’année internationale de la chimie, le monde entier célèbrera cette science et ses apports essentiels à la connaissance, à la protection de l’environnement et au développement économique . »

Dès les premiers pas, il s’agit donc d’éviter les mots qui fâchent, de retourner les idées comme les cartes d’un jeu biseauté : il n’existe pas de produits toxiques et éco-toxiques, aucun de ces cancers environnementaux et maladies chroniques n’encombrent l’horizon, il n’y a jamais eu ni armes, ni accidents chimiques. La chimie dont veut parler cette « année internationale » est un rêve bleu : le développement économique de l’industrie chimique protège l’environnement.

Les points mis en avant par le site français de l’organisation sont du même bois de cèdre imputrescible :

L’année internationale de la chimie donnera une impulsion mondiale à cette science, sur laquelle se fondent notre vie et notre avenir. Nous espérons :
 accroître l’appréciation et la compréhension de la chimie par le grand public et le sensibiliser davantage à la chimie compte tenu des défis du développement durable ;
 encourager l’intérêt des jeunes pour la science ;
 générer l’enthousiasme face à l’avenir prometteur de la chimie ;
 célébrer la contribution des femmes à la science à l’occasion du 100e anniversaire de l’attribution du prix Nobel de chimie à Marie Sklodowska-Curie.

C’est beau comme du Séguéla.

Quoi de plus excitant pour les publicitaires qui ont concocté cet événement que de mettre en avant une des femmes scientifiques les plus reconnues : Marie Curie. Les icônes, c’est tout naturel, font consensus, ce qui est bien pratique pour éviter les débats. C’est ainsi que l’International Union of Pure and Applied Chemistry (IUPAC), une association internationale regroupant les secteurs de la recherche et de l’industrie chimique, et co-organisateur, avec l’Unesco de cette Année internationale de la chimie) consacre son numéro de janvier de la revue Chemistry international à Marie Curie, et qu’il est prévu de diffuser ce numéro spécial dans tous les événements liés à l’initiative, à commencer par la séance de lancement du 27 janvier au siège de l’Unesco, à Paris.

Car il s’agit de susciter des vocations. La chimie en effet a mauvaise presse. Oh, ce n’est pas sur les sites officiels que vous le découvrirez. Dans ce monde des Bisounours la chimie est la solution à tous nos maux, c’est « notre vie, notre futur » qu’il convient de « célébrer », comme nous y convie le diaporama d’accueil du site international. La chimie est sur ce site « au cœur des challenges du futurs : l’air propre, l’eau potable, une nourriture saine, des médicaments essentiels, des matériaux avancés, des produits éco-compatibles et une énergie durable » : rien ne manque à l’appel.

C’est quand même extraordinaire, ce monde réconcilié, cette moquette moelleuse où peuvent se congratuler les géants de l’industrie et les chercheurs nobélisés, et où s’étouffent tous les vilains mots qui font que la société s’interroge, parfois s’inquiète, et quelquefois en meurt. Il ne sera pas question de Bhopal (il y a 25 ans, une vieille histoire ?), de Seveso ou de la circulaire du même nom qui prévoit une surveillance accentuée des sites industriels, d’AZF et de la sécurité des sites industriels, ni même des termes barbares qu’il convient d’écarter : toxicité, toxicologie, éco-toxicologie... et plus encore, ces termes bannis entre tous par les grandes compagnies : la régulation, l’autorisation de mise sur le marché, le contrôle des circulation des produits chimiques, et parfois même leur interdiction.

Les protocoles collectifs tels le modèle REACH (Registration, Evaluation, Authorisation and Restriction of Chemicals, enregistrement, évaluation, autorisation et restriction des produits chimiques) mis au point par l’Union Européenne, dont la première phase vient de s’achever en décembre 2010, sont hors-jeu... Sans parler évidemment du contrôle a posteriori des effets secondaires, notamment dans le domaine des médicaments, ce qu’heureusement aucune affaire récente n’est venue remettre au goût du jour. La chimie « du futur » sera bien évidemment débarrassée de toute préoccupation commerciale, de toute pression sur les dirigeants, de tout conflit d’intérêt... Une chimie tout entière dévouée au bien-être de l’humanité.

Ce qui est affligeant dans cette approche propagandiste, qu’on croirait issue des vieilles lunes de l’avenir radieux et de la manipulation de masse, c’est qu’elle va finir par mettre à mal l’imaginaire scientifique dont les populations ont besoin. La chime est effectivement partout. Elle est nécessaire. Elle constitue bien une recherche centrale visant à la fois à comprendre la structure des molécules, le lien entre ces structures et les fonctions, et la capacité à les utiliser au mieux pour obtenir des effets favorables (médicaments, matériaux, tissus, production alimentaire, etc.). Rien ne serait plus dommageable que de perdre confiance dans une telle science.

Mais ce n’est pas en poussant sous le tapis les questions sensibles que l’on pourra dans un même mouvement regagner la confiance des populations, et transformer la chimie (recherche et industrie) en un domaine réellement respectueux de l’environnement, de la santé et du bien-être. Tout produit a des effets secondaires, toute industrie peut connaître des accidents, et on s’aperçoit de plus en plus que les « seuils » de toxicité sont des protections illusoires. Nier ces réalités équivaut à faire obstacle à tout ce qui ferait une saine relation entre science et société :

  • décider collectivement du type d’équilibre entre avantages et inconvénients, et non repousser sur les générations futures les questions essentielles ;
  • améliorer les processus de synthèse, d’extraction ou de purification jusqu’à ce que des produits réellement certifiés soient obtenus et puissent être utilisés en minimisant les inconvénients. Cela comporte la nécessité de laisser le temps à la recherche, et d’avoir une approche multidisciplinaire (que d’autres approches, allant de l’impact écologique, toxicologique à l’impact social et culturel, puissent compléter la mise au point chimique du caractère principal d’une molécule ou d’un processus) ;
  • faire de la recherche scientifique une activité ouverte, installée sur la durée, ce qui impose de réfléchir à la place des brevets dans l’activité des chercheurs, et à limiter le champ de ceux-ci à l’essence industrielle, et non au contenus des savoirs mis en branle ;
  • accepter que des comités réellement indépendants reprennent les documents émanant des entreprises qui veulent commercialiser un produit chimique et les examinent afin d’accompagner la décision politique. Ceci ne sera vraiment possible qu’avec la publication ouverte des données toxicologiques et des données des expériences in vitro et in vivo. Mais cela demande aussi que le secteur de la recherche publique soit assez fort et vigoureux pour que la société puisse disposer d’un réel vivier de chercheurs indépendants.

Communiquer, ce n’est pas s’imposer à coup de techniques promotionnelles. C’est au contraire échanger entre points de vue différents, accepter les controverses.

À ce titre, il convient de saluer l’initiative de l’Institut des sciences de la communication du CNRS, qui propose de débuter cette année internationale de la chimie par un colloque acceptant de poser ce type de questions. Ce sera le mardi 1er février 2011, de 8h à 17h45, au CNRS, 3 rue Michel-Ange, Paris 16e, à l’Auditorium Marie Curie.
Voir le Programme complet [pdf].

Intitulé « La chimie face aux défis de la communication », ce colloque va mettre ensemble plusieurs approches de la chimie. Ainsi, à côté de représentants de la recherche (Gilberte Chambaud, directrice de l’Institut de chimie du CNRS) et de l’industrie (Franco Bisegna, European Chemical Industry Council), nous trouverons des acteurs de la société civile (Dorothée Benoit Browaeys, de l’association Vivagora, André Cicolella du Réseau environnement santé) ou du monde des décideurs politiques (Henri Bastos, responsable REACH à l’Agence de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, Liz Harriman du Massachusetts Toxics Use Reduction Institute).

Le colloque est ouvert à tou(te)s, sur inscription (gratuite – envoyer un mail à laura.maxim@iscc.cnrs.fr).

On trouvera plus d’information sur le site de l’ISCC.

Hervé Le Crosnier

Précision : je suis cette année en délégation auprès de l’ISCC (Institut des sciences de la communication du CNRS), et si je partage le positionnement de ce colloque et vous invite à y participer, le texte ci-dessus n’engage que moi.

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