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Palestine, fausses révélations, inquiétants éclairages

Les documents révélés par la chaîne Al-Jazira sur la Palestine (en collaboration avec le quotidien anglais The Guardian) sous le nom de Palestine Papers, dont la publication a commencé le 24 janvier, ont suscité des commentaires hâtifs et parfois faux. L’Autorité palestinienne aurait accepté des concessions sans précédent sur Jérusalem, sur les réfugiés, sur les frontières. Rien n’est plus éloigné de la vérité. En revanche, ces compte-rendus de réunions, à condition de les prendre pour ce qu’ils sont (des documents qui ne disent pas forcément LA vérité), confirment la faiblesse de l’Autorité, le fait qu’il n’existe pas de partenaire israélien pour la paix, ainsi que l’engagement américain aux côtés d’Israël : rien qui bouleversera les lecteurs de ce blog, mais des précisions utiles. Ils éclairent aussi sous un jour assez sinistre la collaboration, en partie connue, des services de renseignement israéliens et palestiniens – d’autant plus sinistre qu’elle ne s’inscrit nullement dans une dynamique de règlement du conflit.

par Alain Gresh, 27 janvier 2011

Pour ceux qui ne l’ont pas lu, Il n’y aura pas d’Etat palestinien (Max Milo, 2010), le livre de Ziyad Clot, raconte l’histoire des négociations de ces dernières années, auxquelles l’auteur a participé, et les raisons profondes de l’échec.

Je ne vais pas refaire ici l’histoire des négociations israélo-palestiniennes telles qu’elles se sont engagées au sommet de Camp David à l’été 2000, entre Yasser Arafat, Ehoud Barak et le président américain William Clinton. Elles se sont poursuivies dans les semaines qui ont suivi, malgré l’éclatement de la seconde Intifada à la fin du mois de septembre. Elles ont culminé avec les négociations de Taba, en janvier 2001, quelques jours avant les élections israéliennes qui ont ramené Ariel Sharon et la droite au pouvoir.

Ces négociations ne se sont pas vraiment achevées par un document précis, mais par des compromis sur des points évoqués par les documents palestiniens et qui sont rappelés dans Les Cent clefs du Proche-Orient (Alain Gresh et Dominique Vidal, Hachette, nouvelle édition à paraître en mars) :

« Les documents élaborés sur les quatre principaux dossiers (territoire, Jérusalem, sécurité, réfugiés) confirment cette appréciation :»

« — La délégation israélienne propose de restituer 94 % de la Cisjordanie (comprenant environ 20 % des colons) et, en échange des 6 % qu’elle annexerait, de céder l’équivalent de 3 % en territoires israéliens, plus 3 % pour le “passage sûr” devant relier la Cisjordanie et Gaza – et qui ne serait pas sous souveraineté israélienne. Elle accepte également le départ des colons du cœur d’Hébron et le démantèlement de Kyriat Arba ainsi que de toutes les colonies en territoire palestinien. Par rapport à Camp David, Israël renonce à la vallée du Jourdain, à Shilo, à l’est d’Ariel, et à quelques points plus isolés comme Kedumim et Bet El, ainsi qu’à une région au nord de la colonie de Modim (qui comprend 50 000 Palestiniens). »

« — La délégation palestinienne consent, elle, à céder 2 % de la Cisjordanie (comprenant environ 65 % des colons), en échange de territoires d’une même valeur (les Israéliens offrent des dunes de sable à Halutza, dans le désert du Néguev, aux confins de Gaza). L’évacuation devrait s’effectuer rapidement – trois ans selon Israël, dix-huit mois selon les Palestiniens. »

« — Les positions se rapprochent aussi sur le partage de souveraineté à Jérusalem-Est, selon le principe du plan Clinton : les quartiers arabes sont intégrés dans l’Etat palestinien, les quartiers juifs annexés par Israël (ce qui entérine la colonisation juive à Jérusalem-Est). Les Palestiniens exigent la souveraineté sur le Haram El-Sharif (l’esplanade des Mosquées), les Israéliens sur l’ensemble du mur occidental (y compris le mur des Lamentations). Les négociateurs envisagent diverses suggestions, dont celle de confier la souveraineté des Lieux saints, pour une période limitée, aux cinq membres du Conseil de sécurité et au Maroc. »

« — Sur la sécurité aussi, les positions convergent. Les Palestiniens concèdent une limitation de l’armement de leur Etat, ainsi que l’installation, sous certaines conditions, de trois stations d’alerte israéliennes. La présence d’une force internationale sur les frontières est acceptée. »

« — La question des plus de 4 millions de réfugiés palestiniens éparpillés entre la Jordanie, la Syrie, le Liban et les territoires autonomes représente la pierre d’achoppement la plus embarrassante. Mais, pour la première fois, Israël reconnaît sa responsabilité dans le drame des réfugiés, accepte de contribuer directement à la solution du problème et affirme que celle-ci doit conduire à l’application de la résolution 194, qui stipule notamment qu’“il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins”. Cinq possibilités seraient offertes aux réfugiés : le retour en Israël ; le retour dans des territoires israéliens cédés par Israël à la Palestine ; le retour dans l’Etat palestinien ; l’installation sur leur lieu de résidence (Jordanie, Syrie, etc.) ; le départ pour un autre pays (plusieurs Etats, dont le Canada, ont déjà fait savoir qu’ils étaient prêts à accepter d’importants contingents de Palestiniens). »

« Israël consent au retour sur son territoire de 40 000 réfugiés. Les Palestiniens estiment, eux, qu’une offre inférieure à 100 000 personnes ne permet pas d’avancer, tout en insistant sur le libre choix des réfugiés et en affirmant qu’ils ne veulent pas remettre en cause le caractère juif de l’Etat d’Israël. Une commission internationale et un fonds international seraient rapidement mis en place pour dédommager les réfugiés. »

Sur cette dernière question, celle des réfugiés, on trouvera dans les archives du blog le document proposé par la délégation israélienne, « Une proposition israélienne oubliée sur les réfugiés palestiniens ».

Bien sûr, entre les propositions du début des années 2000 et celles d’aujourd’hui, il y a des nuances, mais rien de plus. En revanche, le contexte a changé et on se demande, à lire les documents, si l’Autorité en est consciente. La délégation israélienne dirigée par Tzipi Livni, considérée comme plus « modérée » que l’actuel premier ministre, explique clairement qu’il n’est pas question de revenir aux paramètres des années 2000.

C’est ce qu’explique, par exemple, Udi Dekel, lors de la réunion du 29 mai 2008 à Jérusalem (cette réunion se tient après la conférence d’Annapolis qui a promis un Etat palestinien pour la fin de l’année 2008). Il rétorque à la délégation palestinienne, qui met en avant les résultats obtenus lors des négociations de Camp David et de Taba :

« Depuis 2000, des choses sont arrivées et nous ne partons pas du même point. Vous avez commencé une guerre de terreur contre nous et nous avons créé des faits sur le terrain. C’est la réalité avec laquelle nous devons vivre, nous ne pouvons retourner à Camp David. Les circonstances ont énormément changé depuis lors. Les faits ont changé. Nous ne pouvons arrêter le temps et penser que nous sommes en l’an 2000. Le Proche-Orient a changé. »

Quant à la position de l’administration Obama, telle qu’elle se dégage de ces documents, elle est résumée par deux analyses publiées sur le site d’Al-Jazira en anglais : Gregg Carlston, « Deep frustrations with Obama » (24 janvier), et Mark Perry et Ali Abunimah, « The US role as Israel’s enabler » (26 janvier) : non détermination à affronter le gouvernement israélien, sous-estimation de l’importance de Jérusalem, pressions sur les Palestiniens pour qu’ils fassent des concessions, etc.

Alain Gresh

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