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Quand l’Elysée capitule face à sa police

lundi 7 février 2011, par Philippe Leymarie

Loin de ses ambitions mondialistes – G8, G20 – un peu démesurées pour son costume, ou de ses ratages méditerranéens récents, le président français Nicolas Sarkozy bataille dans l’Hexagone pour récupérer son électorat traditionnel, mais s’est mis à dos ces derniers jours sa justice et sa police. Et il n’avait pas fallu plus de trois jours de protestation des policiers des Compagnies républicaines de sécurité (12 000 hommes) – une des principales composantes du maintien de l’ordre en France, avec la gendarmerie mobile (15 000 hommes) – pour que l’Elysée sonne l’heure de la retraite...

Le trio sécuritaire à la tête de l’Etat français – l’actuel président, ex-ministre de l’intérieur ; son directeur de cabinet à la présidence Claude Guéant, ex-directeur de la police nationale ; son plus fidèle exécutant Brice Hortefeux, actuel ministre de l’intérieur – a préféré en effet renoncer prestement à son projet de dissoudre deux des soixante compagnies qui quadrillent le territoire.

Les policiers des CRS – plus appréciés en général comme moniteurs de plages ou sauveteurs en montagne que comme « robocop » anti-manifs – ont su se faire entendre : le lundi 31 janvier, quelques jours après avoir été évoquée, la fermeture de deux compagnies, à Lyon et Marseille, a été annulée, à la suite d’une série de mouvements de forme inédite :

- la compagnie 54, en mission de sécurité à Paris, avait décidé, samedi 29 janvier en assemblée générale, d’entamer une grève de la faim ;
- à Sainte-Foy-les-Lyon, 70 % d’arrêts-maladie avaient été enregistrés dès le milieu de la semaine précédente ;
- dans la 53, autre compagnie marseillaise, une cinquantaine de CRS s’étaient mis en arrêt-maladie ;
- à Bergerac, on a tout fait pour retarder le départ des policiers chargés d’encadrer le match de football Bordeaux-Nice ;
- à Carcassonne, plus de la moitié de la 57 était absente pour maladie ;
- à Perpignan, les hommes de la CRS 58 – qui devaient participer à la sécurisation du match Arles-Avignon-PSG – étaient quasiment tous réputés « malades » ;
- à Strasbourg, des CRS refusaient par solidarité de consommer les plateaux-repas « officiels », etc.

En outre, des menaces se profilaient sur les services d’ordre de plusieurs déplacements officiels et manifestations prévues les jours suivants.

Flics usés

Côté syndical, on craignait la fermeture prochaine de six compagnies – et non de deux – et la suppression, à l’issue d’un vaste plan de redéploiement et de ré-articulation avec la gendarmerie mobile (désormais rattachée également au ministère de l’intérieur), d’une trentaine d’entre elles. Le responsable CRS au sein d’Unité police SGP-FO, principale organisation syndicale [1], a évoqué un « risque de paralysie des services ».

L’ensemble des syndicats se sont plaints au passage du surmenage dont seraient victimes la majorité des policiers CRS :

- course aux résultats ;
- pressions hiérarchiques ;
- intensité des missions hors du ressort de résidence (250 jours de déplacements par an, par exemple, pour la compagnie de Carcassonne ;
- usure physique et psychologique ;
- écrémage des effectifs, de nombreuses compagnies étant déjà passées de six à quatre sections (la 58, par exemple, a perdu vingt hommes en deux ans).

Potentiel opérationnel

Le ministère de l’intérieur a donc renoncé, lundi 31 janvier au soir , à la fermeture de ces deux compagnies de CRS de Lyon et Marseille, après une réunion de « cadrage » à l’Elysée : on se contente finalement, place Beauveau, d’un redéploiement de 280 postes de CRS (prélevés par saupoudrage dans les compagnies : ni vu, ni connu ...) vers des missions de sécurité publique sur le terrain. Du coup, le SGP Police a estimé que le ministre, en renonçant à son projet, s’est tenu « à l’écoute des syndicats », et a « pris la décision politique qui ne touche pas au potentiel opérationnel » des CRS.

Côté gouvernemental, on soutient que, dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques (RGPP), des « efforts sont demandés aux policiers, comme ils l’ont été sans heurts aux gendarmes ». « On ne peut faire comme si nous étions dans une situation où il y avait une croissance majeure », a fait valoir le ministre Hortefeux, concédant que, côté gendarmerie, « des escadrons vont bouger ».

Otage des CRS

Quelques remarques : cette retraite ultra-rapide prouve que l’enjeu était de taille, l’exécutif ne pouvant se permettre, avant le G8 de juin et en ces temps pré-électoraux, d’ouvrir un front… chez ceux qui sont chargés d’ordinaire de le tenir ! Mais l’affaire sent le « clientélisme », la « co-gestion » politico-syndicale, et l’à-peu-près gouvernemental.

Alors que le ministère de l’intérieur semblait vouloir maintenir son projet (en application des directives présidentielles !), c’est l’Elysée qui a sifflé au plus vite la fin de la partie, au risque de paraître otage de ses propres forces de l’ordre.

Pour les policiers des Compagnies républicaines de sécurité, ce mouvement est inédit : les « CRS en lutte » ont gagné, sans se lancer dans une grève (à laquelle ils n’ont pas droit), en utilisant des armes très « société civile », avec le support de syndicats habitués à cogérer les personnels policiers avec la direction du ministère.

Deux fers au feu

Les gendarmes, en revanche, toujours de statut militaire même s’ils ont été versés administrativement (et non plus seulement « pour emploi ») au sein du ministère de l’intérieur, ne peuvent se syndiquer, et sont réputés plus dociles. Mais leur imposant mouvement de protestation de 2001 a prouvé qu’ils peuvent également relever la tête [2].

D’où l’intérêt, pour un pouvoir, surtout s’il est de type démocratique, de pouvoir jouer sur plusieurs instruments de maintien de l’ordre, différents et même concurrents, afin de choisir lequel utiliser, en fonction de la capacité technique, voire de la fiabilité « politique » des personnels, et de la nature du problème à traiter. Mais – en versant au sein du même ministère les gendarmes et les policiers – depuis le 1er janvier 2009, pour des raisons de cohérence technique et avec l’arrière-pensée de réaliser des économies sur les effectifs, le gouvernement a pris le risque de gommer cette dualité, qui était considérée jusqu’ici comme une sorte d’assurance-vie.

MAM, la derviche-tourneur

Au passage – puisqu’elle s’est mise au devant de la scène à propos du maintien de l’ordre (et de ses vacances !) en Tunisie – voici ce qu’écrivait en 2003 Michèle Alliot-Marie, alors à la défense, fustigeant tout idée de rapprochement, à l’adresse de Nicolas Sarkozy qui, en tant que ministre de l’intérieur, portait le projet :

« Plus on rapproche la gendarmerie de la police, plus on encourage les surenchères entre les deux corps et les revendications catégorielles en échelle de perroquet qui conduisent à une spirale inflationniste dommageable pour les finances publiques et périlleuse pour la paix sociale ».

En août 2008, en tant que ministre de l’intérieur, elle est amenée au contraire à défendre le projet au Sénat en ces termes : « Il est désormais indispensable que l’organisation et les moyens budgétaires des deux forces de sécurité relèvent du même ministère (…) afin de parvenir à une plus grande synergie et une meilleure complémentarité des actions au profit de la sécurité intérieure ».

En rase campagne

Aujourd’hui – alors que l’exécutif s’expose à traiter différemment deux forces qui exercent un métier identique –, la capitulation en rase campagne devant le mouvement des CRS risque de relancer à la fois :

- la guéguerre traditionnelle entre ces deux forces aujourd’hui concurrentes, mais persuadées qu’à terme elles seront fusionnées ;
- la protestation autour des fermetures de commissariats de police, également programmées pour les années à venir ;
- et le mécontentement des gendarmes mobiles, qui redoutent de faire les frais de la RGPP (et de la meilleure image dont jouissent les CRS aux yeux du trio Sarkozy-Guéant-Hortefeux).

Huit escadrons de la gendarmerie mobile ont été dissous en 2010, sept fermetures sont programmées pour cette année, ce qui ramènera leur nombre à cent-dix, et fera passer les effectifs sous la barre symbolique des 15 000 hommes. Or, ces gendarmes, plus lourdement armés (avec même des escadrons blindés), plus corvéables, acceptant des conditions de travail rustiques, et habitués aux déploiements outre-mer ou à l’étranger, constituent une force dont un pouvoir peut difficilement se passer, surtout s’il est en butte à une forte opposition politique ou syndicale.

Dans l’immédiat, l’Elysée se concentre cette semaine sur la fronde d’une partie des services de police judiciaire et des personnels des tribunaux, accusés une nouvelle fois – mais bien imprudemment – de « laxisme » par le président ...

Notes

[1] Ce syndicat s’oppose également à la possibilité, ouverte par un vote de l’assemblée nationale, de créer des réservistes armés dans la police nationale : « Comment peut on imaginer qu’au moment où on nous parle de fermetures de services et notamment de plusieurs Compagnies républicaines de sécurité, on puisse prendre de telles décisions ? ».

[2] En décembre 2001, quelques mois avant l’élection présidentielle, les gendarmes avaient manifesté pour la première fois de leur histoire, en uniforme et à bord de véhicules de fonction, réclamant une amélioration de leurs conditions de travail, notamment sur les salaires et les plages de repos.

7 commentaires sur « Quand l’Elysée capitule face à sa police »

  • permalien péon :
    7 février 2011 @20h42   »

    Complètement à côté de la plaque le petit président de quelques Français essaie de ramener la sécurité du pays au niveau et au service d’une phobie de citoyens patrouilleurs nommés par des comités d’édiles et de citoyens "concernés". Le tout dans un environnement bardé de caméras nocturnes. Ce qui lui permettrait au passage de casser l’outil républicain que représente la Gendarmerie Nationale et la Police Nationale. Mieux encore, il (ce minuscule président d’on ne sait quoi) rêve de sociétés privées comme Blackwater et d’autres officines sinistres pouvant rafler, éliminer, enlever incognito sans trop de bavures les indésirables, comme en Irak. Mais , bien sûr, pour l’instant nous sommes en France et il y a des lois que nous verrons amendées et réduites à leur simple appareil par quelques décrets et ordonnances votées en catimini devant 3 députés somnolents fin juillet et début août. Ce pays est en réel danger de rêve éveillé devant ce qui est une violation constante de la Constitution et un parjure permanent de la part de celui qui est censé représenter la France. Quel peine pour ce délit ?

  • permalien grolandais :
    8 février 2011 @05h16   « »
    Et quand l’Élysée devient l’otage des Archives Militaires... ?

    La République du Faubourg-Saint-Honoré a besoin de sa police de proximité, certes. Mais c’est un besoin quotidien et sans autre contrepartie que le statut de celle-ci. Cette police ne sait rien sur l’Élysée.
    Ce n’est pas le cas des Archives Militaires qui savent tout des nombreuses affaires militaro-politiques du pouvoir en place.
    Le lobby militaire tient la présidence par les cheveux, et ce ne sont pas les canons qui sont le plus à craindre.
    Il suffirait d’un wikileaks dans l’armée française pour en finir avec toute une génération d’hommes politiques de Droite. Un wikileaks de gauche... pas trop probable... ou bien un wikileaks d’estrême-droite... les nouvelles technologies ne font pas des miracles que dans les pays arabes...

  • permalien GdeC :
    8 février 2011 @16h53   « »

    On a pu voir que le gouvernement Umpiste a vite rétropédalé quant aux suppressions de CRS... Il ferait bien d’y regarder à deux fois avant de s’attaquer aux juges, car les policiers suivent... Le manque de moyens est partout si criant que les offenses de sarkozy sont devenues insupportabels en regard des conditions de travail...

    Continuer de dresser ainsi si grossièrement la population contre la magistrature en tentant de lui faire porter le chapeau de sa propre incurie ne passera pas : le mensonge de Fillon est gros comme une maison : http://gauchedecombat.wordpress.com/2011/02/07/le-mensonge-de-fillon-est-gros-comme-une-maison/

  • permalien le journal de personne :
    10 février 2011 @08h17   « »

    Merde… je crois que c’est le mot… qu’il faut…
    Pour un guignol de l’info…
    Quelle âme est sans défaut ?
    C’est nous qui sommes des guignols
    Gouvernés par des guignols
    Avec de la merde plein les yeux
    Oui nous sommes trop vieux
    Trop peureux… trop sérieux !
    Nous construisons des palais
    Et habitons des chaumières
    Nous n’entendons même plus le vent souffler
    Parce que nous nous sommes bouchés les oreilles
    Le vent de la révolte ; le cri des assoiffés de justice et de liberté.
    Merde… consensus de merde
    Nous avons réussi à nous mettre d’accord même sur nos désaccords…
    A emboiter le pas à tous les hypnotiseurs qui font passer le sommeil pour l’éveil, la lune pour le soleil et l’œil pour l’oreille !
    L’épée… mais pas la paix… s’il vous plaît !
    Regardez-moi tous ces magistrats… dignes pour s’indigner.
    Qui pour un mot de trop ont bloqué toute la machine judiciaire.
    Pour dire non… tout n’est pas dans tout et réciproquement…
    C’en est assez de faire passer des canards sauvages pour les enfants du bon Dieu.
    Oui je suis un enfant qui reste un enfant.
    Et je crois dur comme fer à la révolution
    A un changement de notre champ de vision
    De notre champ éthique, politique et magnétique
    Je ne voudrais pas être musicienne, mais faire de la musique…ni être physicienne… mais changer les lois de la gravitation universelle autour de l’argent roi… ni être personne... Mais quelqu’un qui se dresse devant sa condition pour dire merde à la puissance et à l’intelligence de ceux qui n’ont aucun intérêt à ce que ça change… oui je sais que je dérange … coupez !
    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/02/merde-on-srappelle/

  • permalien Bérel :
    10 février 2011 @11h59   « »

    Au delà de cette énième polémique politicienne sur la dissolution ou non de deux "Compagnie Républicaine de Sécurité".
    Personne dans le monde fermé politico-médiatique ne s’est inquiété de l’avenir des familles des personnels de ces compagnies : des enfants qui vont à l’école, des femmes qui travaillent !

  • permalien ERIC :
    11 février 2011 @10h58   « »

    nos politiques
    nous prennent pour des couillons,nos chères policiers font ce qu’ils veulent avec le ministre de l’intérieur, toujours entrain de pleurnicher, de comparer avec la gendarmerie ? Moi, j’ai pas de logement de fonction, moi je ne part pas outre-mer ??
    TOUJOURS JALOUX LES POLICIERS !!
    Par contre pour les gros évènements de maintiens de l’ordre, les évènements de Calédonie PAR EXEMPLE ? Notre gouvernement était content de trouver nos pauvres mobiles se taper des 4 mois de déplacement (- de 90 pour les crs) et se taper des 14 ou 15 heures de service (- de 8heures pour les policiers).
    Messieurs les politiques calculaient bien, car les gendarmes coutent + chères que les policiers c’est ce que vos services ont calcules,la pression monte, un 2009 bis pourrait revenir ???

  • permalien marco :
    13 février 2011 @21h54   «

    12000+15000=27000
    Seulement 27000 flics contre nos manifs !
    (A Alger il paraît qu’ils étaient 30000 contre la manif de ce week-end).
    Avec une bonne mobilisation et du courage on peut facilement déborder 27000 bonhommes....

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