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Guerre civile en Libye et options militaires

Alors que le Conseil de sécurité de l’ONU, puis l’Union européenne ont décidé d’un embargo sur les armes et de sanctions contre le régime Kadhafi, la violence de la répression en Libye a incité les pays occidentaux, qui n’envisagent pas d’intervention militaire pour le moment, à entamer une démonstration de force navale, mais en ordre dispersé. Une petite armada converge en direction des côtes libyennes, dans ce qui pourrait, à terme, devenir une véritable opération, mêlant la dissuasion à l’humanitaire, dans des conditions qui restent à préciser.

par Philippe Leymarie, 25 février 2011

(actualisé au 2 mars 2011)

Une vingtaine de navires de guerre se rapprochent des eaux libyennes : le porte-avions américain USS Enterprise, le navire de commandement Mount Whitney, ainsi que le porte-hélicoptères USS Kearsarge (avec 400 marines, et un hôpital de 600 lits) et le le transport amphibie Ponce, qui devaient entrer dans le canal de Suez le 2 mars ; la frégate britannique HMS Cumberland, retour d’océan Indien ; les frégates allemandes Brandenburg et Rheinland-Pfalz, avec un ravitailleur ; la frégate grecque Psara ; le néerlandais Hr Ms Tromp, dérouté depuis la mer Rouge ; ainsi que quatre bâtiments italiens, deux turcs, et trois français : le Bâtiment de projection et de commandement (BPC) Mistral, les frégates Georges Leygues et Tourville.

Les navires des flottes de l’UE ou de l’OTAN présents en Méditerranée, voire en mer Rouge, sont donc mis à contribution pour « montrer leur force » dans les parages de la Libye, sans qu’il s’agisse, pour le moment, d’une intervention militaire à proprement parler. Officiellement, chaque pays européen a surtout à cœur de montrer qu’il est prêt à protéger ses propres ressortissants, bien que la plupart aient déjà été évacués (1)).

Cordon de sécurité

Vendredi dernier, la chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, avait indiqué que l’UE allait prendre des « mesures restrictives » aussi vite que possible pour stopper les violences en Libye. Hilary Clinton, chef du Département d’Etat américain, a indiqué que ce rassemblement naval était motivé par "des raisons humanitaires ou autres". Il faudra plusieurs jours avant que ces forces navales soient - éventuellement - fédérées et placées sous commandement européen ou OTAN.

Des unités de forces spéciales, avec des hélicoptères ou des moyens amphibies, sont ou pourront être prépositionnées sur les bâtiments rassemblés pour l’occasion, et servir en cas d’évolution encore plus dramatique de la situation. Cette présence navale au large, même immobile, peut contribuer à rassurer les populations en butte à la répression du régime, et constituer un moyen de pression parmi d’autres. Les équipages des navires pourraient avoir également à accueillir et sécuriser d’éventuels réfugiés.

Dans la pratique, le déploiement de cette petite armada pourrait également constituer de fait un cordon de sécurité qui découragerait une fuite en masse par la mer de Libyens ou d’immigrés africains vers l’Europe – donnant plus de consistance à l’opération de surveillance « Hermès », entamée (sous la pression notamment de l’Italie, en première ligne) par l’agence européenne Frontex.

Zone d’exclusion

Membre d’un gouvernement qui a beaucoup à se faire pardonner sur ce dossier libyen, le ministre français de la défense d’alors, Alain Juppé, tout en souhaitant « de tout cœur » que M. Kadhafi « vive ses derniers moment de chef d’Etat », avait assuré la semaine dernière qu’une intervention militaire n’était pas d’actualité. Il avait estimé tout de même que, « lorsqu’un gouvernement n’est pas capable de protéger sa population et qu’il l’agresse, la communauté internationale a le devoir d’intervenir ».

Passé aux affaires étrangères, Alain Juppé doute de la pertinence d’une intervention militaire qui serait "mal comprise des masses arabes", et des Libyens eux-mêmes, et qui reviendrait à "faire la guerre", avec "des conséquences à gérer". Il aura sans doute à coeur d’incarner le nouveau cours d’une diplomatie française voulant convaincre qu’elle a (enfin !) pris la mesure du séisme que constitue ce "printemps arabe".

De son côté, le secrétaire général de l’Alliance atlantique, Anders Fogh Rasmussen, avait affirmé la semaine dernière que l’OTAN n’avait pas l’intention non plus d’intervenir, mais en paraissait moins sûr le lendemain. Le Pentagone, comme c’est habituel, a présenté une série d’options militaires au président américain Barack Obama – observation, écoutes, brouillages, actions commando, parachutages, appui aérien, débarquement, etc. – en fonction des priorités déjà formulées par le président US : la protection des ressortissants et des intérêts américains, et la cessation des violences contre les civils. La plupart des responsables du Pentagone seraient peu favorables à l’engagement de forces à terre, en souvenir d’un échec cuisant en Somalie dans les années 1990, et au motif qu’une intervention de type offensif pourrait rendre la répression encore plus dure.

Le Conseil de sécurité, dans la batterie de sanctions adoptées samedi contre le régime libyen - dont une procédure devant la cour internationale de justice pour « crimes contre l’humanité » - n’a pas retenu pour le moment le principe d’une « zone d’exclusion aérienne » : des avions militaires, par exemple européens ou américains, prendraient – sous mandat de l’ONU – le contrôle de l’espace aérien libyen, ce qui pourrait entraver d’éventuels bombardements de la chasse libyenne, mais n’empêcherait pas les combats au sol. Cette mesure demande un consensus politique (qui n’est pas acquis à l’ONU, ni même à l’OTAN), et réclame des préparatifs techniques et juridiques complexes.

Matrice du régime

La guerre civile qui a éclaté en Libye – sur la lancée des mouvements de protestation en Tunisie et en Egypte, ses voisins immédiats – a fait en moins de deux semaines plus de 600 victimes dans la population ; la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Navi Pillay, s’inquiètait vendredi de l’intensification « alarmante » de la répression contre la révolte populaire en Libye, qui a peut-être fait « des milliers de tués et blessés ».

Le régime, qui a perdu le contrôle de la Cyrénaïque, dans l’est, et notamment des villes de Benghazi et Tobrouk, mais aussi de plusieurs cités dans l’Ouest, et de quelques quartiers de Tripoli, n’avait pas hésité à bombarder des zones où se trouvaient des civils, et à faire tirer à balles réelles sur les manifestants (lire Alain Gresh, « Faut-il intervenir militairement en Libye ? »). L’attitude définitive de l’armée – restant aux côtés de Kadhafi, ou s’efforçant d’être neutre, ou encore protégeant la population, voire basculant en faveur des insurgés – reste encore une inconnue des prochaines heures, même si les défections et désertions se sont multipliées ces derniers jours (voir plus loin).

Comme en Egypte, l’armée est la matrice de l’actuel régime libyen : en 1969, de jeunes « officiers libres » – pour la plupart des capitaines de moins de 30 ans –, émules de Nasser, avaient déposé le roi Idriss, « à la tête d’une monarchie corrompue et chancelante », et cela, « sans rencontrer une grande résistance » et « sous les yeux des Britanniques et des Américains qui avaient des bases militaires dans le pays (2) ».

Ubu Roi

Autour de Mouammar Kadhafi, qui avait pris la tête du mouvement, il ne reste plus aujourd’hui que trois anciens membres du Conseil de commandement de la révolution formé à l’époque, qui assurent des tâches de représentation. Les autres ont été neutralisés, ou éliminés par celui qui ne se veut plus que « Guide », mais qui est surtout devenu, quarante ans plus tard, une espèce d’Ubu roi, quand ce n’est pas une sorte de « général Tapioca », à la façon des dictatures militaires latino-américaines des années 1950 (3).

Kadhafi s’est toujours méfié des forces armées libyennes. Elles ont été sérieusement épurées, au fil de la vingtaine de tentatives de coups d’Etat dont elles se seraient rendues coupables depuis 1969. Les généraux qui les commandent sont directement rattachés au « Guide », chef suprême des armées, et articulés avec certaines des tribus qui ont soutenu le régime. L’ensemble représente 60 000 hommes pour l’armée de terre, en majorité des conscrits.

Mal aimée

Les sept brigades qui forment les unités d’élite – dont la Garde de Kadhafi – ont été confiées à des fils ou autres membres de la famille de Kadhafi, ou de sa tribu – les Ghedadfas. Elles représentent la moitié de l’effectif de l’armée de terre, et sont équipées avec du matériel récent, d’origine occidentale. Cinq ou six d’entre elles sont actuellement concentrées autour de Tripoli, la capitale ; la septième, à l’est, a fait défection.

La seconde fraction de l’armée a été récemment privée de son chef (placé en résidence surveillée) ; elle est équipée avec du matériel ancien, souvent ex-soviétique, et insuffisamment entraînée. Ses plus hauts faits d’armes se sont limités à des incursions à répétition au Tchad, dans les années 1970 et 1980.

La relative réserve dont elle semble faire preuve dans le conflit actuel tient à ses traditions, et au fait qu’elle se sent la « mal aimée » du régime. Le commandement en est réservé à l’entourage immédiat du dictateur, et elle est, comme toute la société libyenne, sous la surveillance des Comités révolutionnaires et des Comités populaires – instances d’impulsion et contrôle mises en place par le « Guide », et doublées de milices.

Défections en série

Des désertions ont été signalées de toutes parts. Une des plus spectaculaires avait été celle de deux pilotes de Mirage F1, réfugiés à Malte avec leurs appareils, affirmant qu’ils avaient refusé de tirer sur les civils. Des troupes se sont retirées, soit sur ordre, soit sous la pression de la rue ; la plupart des casernes ont été désertées dans les villes de l’Est, laissant parfois sur place des blindés. Il y aurait eu des scènes de « fraternisation », par exemple à Tobrouk. L’armée et la police dans la ville d’Adjabia, située dans l’est du pays, se sont ralliées à l’insurrection. A Benghazi, devant les caméras de journalistes occidentaux, des responsables policiers ont fait allégeance aux nouvelles autorités.

Dans une dépêche datée de Al-Baïda, dans la région orientale riche en pétrole tombée aux mains des opposants, un correspondant de l’AFP rendait compte la semaine dernière de la défection de plusieurs généraux : « J’ai démissionné et je suis venu à Al-Baïda pour être solidaire de mon peuple », assure le général Salah Mathek, un responsable de la police judiciaire, qui a déserté comme une dizaine de généraux et de colonels. « Ils nous ont ordonnés d’attaquer le peuple et j’ai refusé », explique un autre général, Abdel Aziz al-Busta. « On parle de marcher sur Tripoli. Notre objectif est Tripoli, si Tripoli n’arrive pas à se libérer par lui-même », dit un autre officier, cité par l’AFP.

Mercenaires en stock

Le régime semble avoir eu recours aux mercenaires, pour faire le « sale travail » dans les rues : il s’agirait notamment de Tchadiens ou de Soudanais – des combattants enrôlés dans les fronts de libération divers et variés qui parcourent la région, qui sont actuellement désœuvrés, et pourraient avoir été intéressés par les primes et équipements promis par les recruteurs libyens. Quelques cadavres de mercenaires présumés ont été exhibés.

Il y a des précédents : l’ancienne « Légion islamique », engagée notamment au Tchad aux côtés de l’armée régulière libyenne, au sein de laquelle s’étaient enrôlés dans les années 1970-80 des jeunes Touaregs du Niger, hostiles au régime de Niamey.

A Agadez, au Nord du Niger, il était parfois question à nouveau, ces dernières années, d’enrôlement possible dans des unités spéciales libyennes, avec à la clé des possibilités de naturalisation, d’octroi de bourses et autres avantages matériels que l’on fait miroiter aux jeunes Touaregs qui se présenteraient au camp d’entraînement d’Oubari, dans le sud de la Libye. Le tout enrobé politiquement dans le rêve de Kadhafi, formulé en avril 2005 à Tombouctou (Mali), de créer un Etat du « Grand Sahara », regroupant son pays et la partie septentrionale du Mali et du Niger, territoire ancestral des Touaregs.

Philippe Leymarie

(1) Parmi les étrangers bloqués en Libye, il y aurait également 150 000 Asiatiques, dont une partie seulement ont pu quitter le pays.

(2) Abdelaziz Barrouhi, Jeune Afrique, 9 septembre 2009.

(3) Ce personnage des aventures de Tintin, « tyran cruel et vaniteux », a été inspiré au dessinateur Hergé par le dictateur fascisant de la République Dominicaine, Rafaël Trujillo (1891-1961).

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