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Lettre de Preah Vihear

Au Cambodge, la guerre du temple perdu

Le 22 février 2011, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est a décidé d’envoyer des observateurs indonésiens à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge. Ce geste politique, inédit, souligne la gravité des affrontements survenus entre les deux voisins quinze jours auparavant. Le motif de la querelle ? Un temple millénaire que Phnom Penh s’emploie à valoriser.

par Xavier Monthéard, 7 mars 2011

Au Cambodge, les puissances tutélaires de Preah Vihear sont ébranlées. Depuis mille ans, des statues de pierre veillent sur ce temple khmer situé aux abords immédiats de la Thaïlande. Chef-d’œuvre architectural spectaculairement bâti entre terre et ciel sur un promontoire rocheux, l’édifice est classé par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité depuis le 7 juillet 2008. Les lions, souverains de la jungle et de la montagne, se cambrent toujours fièrement. Mais un des naga, ces représentations de serpents à plusieurs têtes crêtées qui règnent sur l’eau et la plaine, a été mutilé. Son tourmenteur ? Un obus thaïlandais. « Entre le 4 et le 7 février, les tirs de mortier ont frappé le temple à quarante-cinq endroits, détaille sur place l’architecte Hem Sinath. Pas un des cinq gopura [pavillons] n’est demeuré indemne. » En parcourant le site, on peut encore voir de la mitraille fichée dans les murs lézardés.

La vieille pierre n’a pas gémi seule. Une flaque de sang séché rappelle que plusieurs personnes, dont des civils, ont péri durant ces quatre journées. Combien ? Peut-être une dizaine, mais il est impossible de le dire précisément : les chiffres des deux pays ne concordent pas. Car les militaires cambodgiens ont ouvert le feu, eux aussi. Des milliers de villageois, de part et d’autre de la frontière, ont dû être évacués. Le ton est vite monté. Dès le 6 février, le premier ministre thaïlandais Abhisit Vejjajiva pointait du doigt un responsable inattendu... l’Unesco : « Je veux souligner que le classement de Preah Vihear au patrimoine mondial de l’humanité a mené au conflit. Nous continuons donc à désapprouver ce classement (1). » Le 9, le premier ministre cambodgien Hun Sen allait jusqu’à déclarer : « C’est une vraie guerre. Ce n’est pas un affrontement. (...) Le premier ministre thaïlandais Abhisit Vejjajiva doit prendre la responsabilité de ces crimes de guerre (2). » A sa demande, le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies s’est réuni, le 14. Il a appelé à un « cessez-le-feu permanent », et encouragé la médiation de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase, en anglais Asean), dont les deux Etats rivaux sont membres (3). Le 22, sous l’impulsion de M. Marty Natalegawa, son président pour l’année 2011, l’Anase a décidé l’envoi d’observateurs indonésiens des deux côtés de la frontière.

Un calme précaire s’était déjà instauré, troublé par des échanges de tirs sporadiques. Le général Prayuth Chan-ocha, commandant en chef de l’armée royale thaïlandaise, a validé un plan de déploiement – courant jusqu’au 30 mars – de 23 000 soldats, appuyés par des tanks et des avions de chasse F-16. Les troupes cambodgiennes seraient moins nombreuses. « Nous ne disposons que de 6 000 hommes », indique le général Hing Bunheang, dans la base militaire cantonnée au pied du mont où trône le temple de la discorde. « Le Cambodge est petit et pauvre, alors que la riche et vaste Thaïlande dispose de millions de soldats ! Ils veulent prendre notre territoire ! » Le général s’emballe certes quelque peu – l’armée thaïlandaise ne compte que 300 000 militaires (4)–, mais le déséquilibre des forces est réel. Les Cambodgiens en profitent pour accabler l’adversaire : pourquoi provoquer un conflit lorsque l’on se trouve en situation d’infériorité ?

Arrivé sur le site en décembre 2010, Yim Chunmith monte la garde derrière des sacs de sable, au haut de l’escalier monumental qui surplombe le territoire thaïlandais. Ce seront ses premiers mots : « Nous avons des ordres formels : “Pas un pas en avant, pas un pas en arrière ! Ne bougez tout simplement pas. Protégez les lieux.” » A l’autre extrémité du temple, 800 mètres plus au sud, là où le regard plonge vertigineusement vers la plaine khmère, un soldat manchot – son bras droit a été emporté par une mine il y a cinq ans – pointe de sa main valide l’abri de fortune près duquel ses camarades jouent aux cartes : « Notre position est purement défensive. » Le général Bunheang, dont quatre étoiles ornent l’uniforme, s’en remet à M. Hun Sen, que le roi Norodom Sihamoni a élevé au grade de général cinq étoiles ¬en décembre 2009 : « Le premier ministre a ordonné de ne pas riposter. La nuit dernière encore, nous avons reçu des bombes et essuyé des tirs. Mais nous respectons les ordres du premier ministre. »

Surenchères nationalistes

Plus convaincant que ces arguments de propagande, le droit appuie solidement la position du gouvernement de Phnom Penh. Le 15 juin 1962, la Cour de justice internationale a statué, par neuf voix contre trois, que « le temple de Preah Vihear est situé sur un territoire sous souveraineté cambodgienne ». La Cour a fondé sa décision, irréversible, sur les traités frontaliers conclus de 1904 à 1908 entre le Siam (qui adoptera le nom de Thaïlande en 1939) et la France coloniale, laquelle avait établi un protectorat sur le Cambodge en 1863. La Thaïlande, quoique liée par ces traités dont elle est signataire, a régulièrement considéré qu’ils lui avaient été arrachés : pris en tenaille entre les empires britannique et français, « le Siam ne conserve son indépendance qu’au prix du dépeçage des territoires qu’il avait conquis au siècle précédent et de l’abandon de toutes ses ambitions impériales » (5). A Bangkok, ces territoires « perdus » allument un feu nationaliste qui se ravive au gré des circonstances politiques. Un siècle plus tard, dans la durable crise interne thaïlandaise – depuis fin 2007, quatre premiers ministres se sont succédé, six ministres des affaires étrangères... –, les thèmes nationalistes sont de nouveau mobilisés : une carte où la frontière court plus au sud et jouxte immédiatement le temple (disputant une zone de 4,6 km2) est produite.

Le classement du temple au patrimoine mondial de l’humanité, le 7 juillet 2008, déchaîne l’hystérie. Alors qu’au Cambodge la liesse populaire est surmédiatisée, pour le profit politique de M. Hun Sen, le ministre thaïlandais des affaires étrangères, M. Noppadon Pattama, est contraint à la démission. Dès le 15 juillet, des escarmouches éclatent à la frontière. Il en ira de même en octobre, puis en avril 2009, causant plusieurs morts. Difficile de penser que les heurts de février 2011 seront les derniers de cette histoire passionnelle. Le chercheur indépendant Eisel Mazard, spécialiste de cette aire culturelle, estime que « [les militaires] ne considèrent pas simplement la ligne aux alentours du temple comme le problème. Ils estiment illégitime la frontière tout entière. Le temple est une occasion de la contester. Pour bon nombre de nationalistes thaïlandais dans l’armée (ou pour quiconque croit leur propagande), Battambang [nom de l’ancienne province dont dépendait Preah Vihear] est un territoire “perdu” qu’il faut reconquérir. L’opinion que le Cambodge tout entier devrait être une province thaïlandaise n’est pas rare (6). »

Occupation des territoires

La pagode Keo Sikha Kiri Svarak, bâtie en 1998, est nichée quelques kilomètres en contrebas du temple de Preah Vihear. Il y a encore quelques années, les soldats thaïlandais étaient les bienvenus. Plus maintenant. Du 4 au 7 février, la pagode a goûté à la mitraille, elle aussi – 52 impacts, selon les officiels cambodgiens. Des bouddhas sont endommagés. Une balle a percé un bol à offrandes, une autre a blessé un homme... Aidée par de très jeunes bonzes, la police du patrimoine creuse sans relâche des bunkers pour abriter les moines et les défenseurs du site. « Venez voir par là ! » Un guide improvisé, chaussé de tongs et couvert d’un bonnet noir, galope au milieu de la broussaille brûlée, pistolet à la ceinture. En dépit des arbustes secs qui le parsèment, le plateau est particulièrement exposé : le drapeau thaïlandais flotte de l’autre côté du vallon. L’homme pointe un doigt triomphant vers un obus de 81 mm qui « peut causer des dégâts à 200 mètres à la ronde ». L’engin n’a pas explosé.

Avec le temple, la pagode et la montagne fourmillant de gardiens divers – police du patrimoine, police des frontières, militaires, rangers... –, prêts à ouvrir le feu ou à s’enfuir en cas de bombardement, c’est toute l’activité civile qui a déserté la zone. M. Uk Top Botra s’en désole. Car civil, lui l’est. Et M. Botra a du pain sur la planche. Directeur adjoint de l’Autorité nationale pour Preah Vihear (ANPV), il s’occupe du monument comme du site : « Le travail de restauration à accomplir est considérable, et les contraintes d’entretien et de préservation sont accrues du fait de la localisation du temple. Acheminer l’eau et la nourriture pour les ouvriers est déjà une tâche en soi ! » La route qu’empruntent les véhicules pour grimper les 625 mètres de dénivelé est en effet plus que raide. Et, par endroits, elle évoque encore une piste. « Les derniers grands travaux de restauration avaient été menés par une équipe française, en 1929, poursuit M. Botra. A présent, l’ANPV dispose de vingt archéologues, mais de seulement quatre architectes. Les recruter s’avère difficile. Ils sont mieux payés dans le privé et, ici, on vit loin de sa famille, dans des conditions de travail rudes. » Sans parler des risques. Quand M. Botra fait visiter « son » temple, il montre un linteau fendu par une roquette, signale que la rupture d’un câble de soutènement menace l’équilibre d’une structure...

Même souci pour le nombre de visiteurs, en chute libre. Le directeur général de l’ANPV, le professeur Hang Soth, en comptait encore 200 à 300 par jour en 2010. « Ce nombre avait déjà beaucoup régressé depuis la fermeture de la frontière, après les incidents de 2008. Pour l’instant, nous ne pouvons encourager nos ressortissants à se rendre ici. » Il sort de sa poche un petit carnet. « Voici les chiffres des grenades expédiées d’en face : le 9 février, deux ; le 10, une ; le 11, deux ; le 12, cinq ; le 13, trente-deux ; le 14, douze ; le 15, plus de cent ! Ce temple a survécu à toutes les guerres, mais n’est toujours pas en sécurité. Sa destruction, ce serait la destruction de nos cœurs... Nous le plaçons au même niveau qu’Angkor. Il représente les ancêtres, l’âme et la culture khmères. »

M. Soth n’est pourtant pas découragé. D’autant moins que, depuis le début des affrontements avec la Thaïlande, l’ANPV a été placée sous la tutelle du conseil des ministres. M. Suos Yara, sous-secrétaire d’Etat chargé de la conservation et du développement des affaires de Preah Vihear, insiste sur les réalisations de son gouvernement : « Les obus thaïlandais ont touché les habitations des villageois, mais cela ne nous empêchera pas de mener à bien la construction d’une nouvelle commune, l’écovillage Hun Sen. Sur les 4 300 hectares qu’elle couvrira, nous avons déjà achevé 217 kilomètres de routes. L’école est construite. Le terrain, déminé. Quatre millions de dollars ont été dépensés. Nous faisons plus que ce que nous disons ! Les gens et le gouvernement avancent ensemble. »

Qui sont ces heureux bénéficiaires de la manne gouvernementale ? Environ 2 500 familles regroupées par un nouveau découpage administratif. La zone résidentielle comptera des fermiers pauvres, les familles des militaires, celles du personnel de déminage – la région est truffée de bombes à sous-munitions depuis la période khmère rouge –, et les pionniers attirés par les ambitieux objectifs affichés. « Cet écovillage, au pied du temple de Preah Vihear, sera un modèle, poursuit M. Yara. Il sera “vert”, avec 0 % d’émissions de carbone. Il se consacrera à l’agriculture biologique. Il harmonisera la vie des personnes et le patrimoine dont nous héritons, via un tourisme respectueux et des activités d’artisanat. » Chaque famille a été dotée d’un lopin de 50 mètres sur 100, et de 6 mètres cubes de bois de charpente. Elle pourra conjuguer maraîchage, gîte pour touristes, restauration... M. Botra, quant à lui, insiste sur l’aménagement de la zone tampon créée pour se conformer aux régulations de l’Unesco : « La reforestation a commencé, de même qu’un nouvel examen des sols. Car, si près du temple, des découvertes archéologiques sont bien sûr possibles. Nous avons déjà exhumé des pièces de céramique. »

Tous ces travaux d’aménagement visent à désenclaver le temple de Preah Vihear, situé à seulement 140 kilomètres d’Angkor. Depuis octobre 2008, 140 millions de dollars ont été consacrés à des chantiers routiers, notamment pour la route n° 6 passant par Kampong Thom, financée par un prêt chinois. « Il fallait huit heures auparavant pour se rendre à Preah Vihear depuis Siem Reap [Angkor]. Trois à présent », précise M. Yara. Infrastructures et valorisation du site vont de pair. L’escalier historique, assemblage de rochers taillés à même le sol et de blocs de pierre acheminés par les anciens Khmers, grimpait de 0 à 650 mètres sur près d’un kilomètre. Usé par les siècles, mangé par la végétation, il demandait des heures d’une rude marche sous le soleil. L’architecte Sinath a supervisé la construction d’un escalier en bois qui le double et raccourcit considérablement l’ascension. « Nous comptons par ailleurs restaurer l’escalier historique, dès que nous en aurons les moyens. Pour cela, nous aurons besoin de la 3D et d’une assistance étrangère. »

Internationaliser les lieux, les ouvrir aux experts comme aux touristes du monde entier, représente la meilleure garantie de sauvegarde du temple... et permet en même temps au gouvernement cambodgien d’assurer définitivement son droit à mettre en valeur les alentours. Vue de Thaïlande, cette stratégie cohérente rend effectif ce qui n’a jamais été accepté par les nationalistes : l’arrêt de la Cour de justice internationale en 1962. L’espoir d’un revers de fortune qui ramènerait « magiquement » le temple vers Bangkok s’amenuise. Chaque kilomètre de route construit, chaque pierre posée, chaque visite d’un collaborateur étranger réveille la rancœur enfouie dans les fantasmes territoriaux. Quand les télévisions filment un panneau indiquant : « Je suis fier d’être né khmer » qui côtoie le drapeau cambodgien et celui de l’Unesco aux portes d’entrée du temple, le ressentiment se transforme en fureur.

Au pied de l’escalier monumental qui descend vers la frontière se trouvait un marché, brûlé par des tirs thaïlandais en avril 2009. Ny, un jeune homme appartenant à la police des frontières, vit dans ces parages depuis cinq ans. Son groupe est composé d’une quinzaine d’hommes, attablés ce matin autour d’une maigre pitance. Leur salaire mensuel ne s’élève qu’à 50 dollars. Mais Ny est fier d’être gardien du temple, fier de s’être trouvé là, au début du mois de février. Son téléphone portable a conservé la mémoire de ces journées : un mauvais film amateur crachote surtout les bruits de tirs. Il se dirige vers le poste frontière, fermé, et les barbelés qui séparent les deux pays. « Les Thaïlandais sont juste là », souffle-t-il. Côté cambodgien, en des temps plus heureux, on a étiqueté les arbres : Dalbergia cochinchinensis. Renseignement pris, ils font partie des espèces menacées. Leur nom vulgaire ? « Bois de rose du Siam ».

Xavier Monthéard

(1) The Nation, Bangkok, 7 février 2011.

(2) The Phnom Penh Post, 9 février 2011.

(3) L’Anase comprend la Birmanie, Brunei, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam.

(4) Anthony H. Cordesman et Robert Hammond, « The military balance in Asia : 1990-2010. A quantitative analysis », Center for Strategic and International Studies, Washington, DC, 2011, p. 68. Ce nombre ne tient pas compte des paramilitaires.

(5) Guy Lubeigt, « Réflexions sur l’espace frontalier birmano-siamois et ses enjeux traditionnels (XIIIe-XIXe siècle), dans Nguyên Thê Anh et Alain Forest (sous la dir. de), Guerre et paix en Asie du Sud-Est, L’Harmattan, Paris, 1998, p. 35.

(6) Eisel Mazard, « Cambodia is not a province of Thailand », New Mandala (site), 19 août 2010.

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