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Libye : les enjeux d’une zone d’exclusion aérienne

En « acceptant la programmation d’une zone d’interdiction aérienne au-dessus de la Libye » (selon la formule d’Alain Juppé, le ministre français des affaires étrangères, de passage au Caire dimanche), et en déclarant soutenir pleinement le Conseil national libyen, créé par les représentants de l’insurrection, la France entend se placer en première ligne de la mobilisation internationale anti-Kadhafi. Une opération rattrapage un peu voyante, de la part d’un gouvernement qui avait été à la traîne face au « printemps arabe ». Et menée au risque de l’accusation d’ingérence ; et de la contradiction avec l’exécutif américain, qui paraît peu pressé de créer une no-fly zone équivalente à une entrée en guerre frontale avec le régime libyen…

par Philippe Leymarie, 7 mars 2011

(Actualisé au 9 mars 2011)

La France, avec la Grande-Bretagne, travaille sur un projet de résolution qui serait soumis au Conseil de sécurité de l’ONU, imposant une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Cette mesure semble rencontrer l’adhésion d’institutions comme la Ligue arabe (qui a prévu une réunion de crise le 12 mars ), le Conseil de coopération du Golfe et l’Organisation de la conférence islamique. De leur côté, les Occidentaux vont se concerter les 10 et 11 mars à Bruxelles, au sein de l’Otan et de l’Union européenne.

Face aux bombardements de l’aviation de chasse de Kadhafi, la création d’une « zone d’exclusion aérienne » (« no-fly zone », ou NFZ) serait-elle la potion magique, susceptible de rencontrer le plus grand consensus international, sans prendre le risque physique et politique d’une intervention à terre ?

Suffirait-il de priver la Libye officielle de son espace aérien, de faire à sa place la « police du ciel », pour que ce qui reste d’Etat libyen ne puisse plus ni bombarder, ni observer, ni transporter quoi que ce soit par la voie des airs ? Que cet Etat ne puisse plus recevoir le secours d’armements, munitions, voire de mercenaires venus de l’extérieur ? Et que soit facilitée au contraire la tâche aux défenseurs des « zones libérées » de l’est du pays, qui seraient « couverts » (en tout cas, pour ce qui vient du ciel), ravitaillés, soignés ?

Etablir cette no fly zone pour empêcher le colonel Kadhafi de bombarder son peuple, « c’est compliqué », a reconnu par exemple l’ex-ministre de la défense Paul Quilès (1). Mais, pour l’ancien ministre socialiste, « à quoi sert l’armée, à quoi servent les dépenses militaires, à quoi servent les plans de l’OTAN, à quoi servent ces réflexions coûteuses si on n’est pas capables de monter une telle opération ? ».

Pas si simple ! Et d’abord parce que la mise en œuvre d’une no-fly zone impliquerait – comme l’a rappelé en début de semaine dernière le général Mattis, patron du Central command américain – la destruction préalable ou au moins concomitante des moyens de défense anti-aérienne dont disposent les forces fidèles au « Guide » (les radars, la DCA, les batteries de missiles Sam, etc.). Et donc d’entrer en guerre – ce qui renvoie à des considérations plus politiques…

Mauvaise idée

Voyez ce qu’en dit par exemple le journaliste américain Thomas E. Ricks - le contraire pourtant d’un pacifiste (2), qui énumère dans Foreign Policy – à l’adresse du public américain surtout – les six raisons (résumées ci-dessous) pour lesquelles l’établissement d’une telle zone serait une « mauvaise idée » :

 comme il faut au préalable détruire ses infrastructures antiaériennes et de communication, cela revient à entrer en guerre avec Kadhafi (« En avons-nous envie ? ») ;
 « Humm », une autre guerre américaine avec un Etat arabe, « est-ce vraiment souhaitable » ?
 jusqu’à quand voulons-nous continuer cet état de guerre, que ferons-nous avec les opposants, avec les équipages fait prisonniers ?
 et si nous entrons en guerre avec ce gouvernement, pourquoi ne pas « finir le travail » plus vite, en ciblant directement le régime et ses centres de commandement – ce qui rendrait la no-fly zone caduque ? Et pourquoi pas des troupes au sol, tant qu’on y est ? (« Je préférerais encore … »)
 « Vous voyez ce que je veux dire ? »
 enfin, les exemples de no-fly zone (Irak et même Serbie) ne sont pas probants, selon Thomas E. Ricks.

Bonne idée … limitée

Wayne White, chercheur au Middle East Institute, estime que la plupart des réserves à l’égard de cette mesure d’exclusion aérienne tomberaient si la no-fly zone était géographiquement limitée par exemple aux secteurs « libérés » de l’est du pays : les moyens nécessaires seraient réduits ; les destructions des infrastructures anti-aériennes du régime Kadhafi seraient également circonscrites ; une implication (actuellement problématique) de l’OTAN ne serait plus nécessaire ; dans un cadre ainsi plus limité, autour des Etats-Unis, quelques pays européens comme le Royaume-Uni ou la France ne pourraient se dérober (au risque, pour eux, d’affronter la colère des millions de Libyens, des défenseurs des droits humains, de la communauté internationale).

En revanche, selon White, ne pas établir cette NFZ à l’est revient à :

 laisser les insurgés à la merci des avions, hélicoptères et armes lourdes de Kadhafi ;
 laisser bombarder des zones d’extraction et d’exportation des hydrocarbures, ce qui risque de compromettre pour longtemps la production libyenne, de prolonger la tension sur les marchés du brut, d’infliger des dommages environnementaux, etc. ;
 sans parler des dommages sur le plan politique, pour toute la région (qui sortent du cadre de cet article).

Usine à gaz politico-militaire

En tout état de cause, avant de pouvoir lancer une telle opération, il faut en passer par une série d’étapes :

 obtenir un feu vert préalable du Conseil de sécurité des Nations unies, ce qui n’est pas gagné (il faudra convaincre ou obtenir la neutralité de la Chine et de la Russie) ;
 désigner un « opérateur » : soit l’OTAN, soit l’Union européenne, soit une coalition ad hoc (emmenée comme d’habitude par les Etats-Unis), soit les Etats-Unis seuls, etc. ;
 se mettre d’accord sur les frontières de la zone d’exclusion, ses limites dans le temps, les types d’avions concernés par la mesure, les règles d’engagement des militaires chargés de faire respecter l’interdiction, etc.
 définir une chaîne de commandement articulée en fonction de l’ensemble de ces critères ;
 une telle mesure, qui permettrait de faire respecter l’embargo sur les armes décidé à l’encontre de Tripoli, et qui pourrait au moins limiter la capacité d’action des forces fidèles à Kadhafi, n’est pas une garantie de la chute du régime, contrairement à ce que croient certains : ainsi la zone d’exclusion imposée par les Américains sur le nord et le sud irakiens, dans les années 1990 et jusqu’en 2003, n’avait pas empêché le régime de Saddam Hussein de se maintenir et de réprimer son opposition. Et il avait fallu attendre onze ans, et envoyer cent cinquante mille hommes à terre pour le faire tomber.

On avait dit les Américains tentés fin février par cette mesure d’exclusion aérienne, mais il n’est pas sûr qu’ils soient disposés à s’engager trop avant. Le Pentagone a néanmoins fait converger vers la Libye des moyens amphibies significatifs (avec 2 000 marines), et dispose de bases aériennes de l’OTAN en Méditerranée ; en outre, le porte-avions Enterprise pourrait être dirigé vers les côtes libyennes, et constituer un instrument utile pour faire respecter justement une éventuelle zone d’exclusion aérienne (3).

« Gamme complète »

Le porte-parole du Pentagone, le colonel de marines Dave Lapan, avait reconnu mardi 1er mars que les Etats-Unis « sont en train de repositionner leurs forces navales et aériennes dans la région » pour préparer « une gamme complète d’options », à la demande du président Obama, dans le cadre de ce qui n’est qu’une « phase de planification et préparation » pour une intervention en Libye.

Les opérations pourraient être dirigées depuis Naples où se trouvent à la fois le Commandement des forces navales des Etats-Unis en Europe, le quartier général des forces navales du Commandement Africa (Africom) et celui de la Force conjointe alliée (OTAN), le tout sous la houlette d’un amiral unique, l’américain Sam J. Locklear. Outre la no-fly zone, les autres options pourraient être une coupure des télécommunications libyennes, pour isoler Tripoli et ses centres de commandement ; ou encore l’ouverture de « couloirs humanitaires », qui devraient être sécurisés par des éléments débarqués à terre… Avec la possibilité, ou le danger d’un engagement au sol à plus long terme ...

Mais les Américains ont actuellement une foule de crises à gérer : Afghanistan, Pakistan, Irak, Iran, l’agitation autour du Golfe et au Yémen, les post-révolutions en Egypte et en Tunisie, le sempiternel dossier israélo-palestinien, la piraterie au large de la Somalie, le terrorisme au Sahel ou ailleurs, sans parler de la Corée, etc… Le secrétaire américain à la défense, Robert Gates, entendu mercredi 2 mars par un comité de la Chambre des représentants, a été très prudent et on ne peut plus clair : une no-fly zone revient à lancer une invasion américaine par les airs. « Ça commence par une attaque contre la Libye pour détruire ses capacités de défense aérienne. C’est ainsi qu’on aménage du zone d’exclusion aérienne. Et alors, vous pouvez faire circuler vos avions sans craindre que vos hommes ne soient abattus. »

Implications techniques

Sur un plan technique, l’établissement d’une NFZ nécessite également des moyens de contrôle importants :

 des moyens radars, soit en mer – ceux des frégates antiaériennes, par exemple, aptes à surveiller des portions de zones côtières –, soit en l’air, à bord d’AWACS à l’échelle de tout un pays, ou de Hawkeye (embarqués sur les porte-avions américains ou le Charles de Gaulle français) pour un théâtre plus limité, ou encore par satellites (seuls les Américains et quelques Européens disposent de ces technologies de surveillance depuis les airs ou l’espace) ;
 des escadrilles de chasse, pour exercer la police du ciel, avec assez d’appareils pour « tenir le ciel » en permanence, jour et nuit, et des moyens de ravitaillement en vol (qui, là encore, sont l’apanage de quelques pays seulement, dont les moyens sont déjà mobilisés en Afghanistan, dans le Golfe, etc.) ;
 outre d’éventuels porte-aéronefs (qu’il faudra assurer d’un flux de soutien constant), les bases aériennes de l’OTAN en Italie, Espagne, Crète et Chypre pourraient être mises à contribution, comme lors de l’instauration d’une no-fly zone au dessus de la Bosnie en 1994-1995 (4) ; la base de Solenzara, en Corse, pourrait également servir ;
 l’envoi de porte-avions au large des côtés libyennes serait le signal avant-coureur de la mise en œuvre d’une zone d’exclusion : deux bâtiments sont mobilisables à 72 heures, l’Enterprise américain, en attente en mer Rouge ; et le Charles de Gaulle français, actuellement à quai à Toulon.

Bal des ingérences

Reste que l’exclusion est une mesure de force, d’ingérence. Toute aérienne soit-elle, c’est-à-dire en apparence virtuelle, dans le coton des nuages, elle touche une corde sensible : la souveraineté de l’Etat, de la nation… sur quoi la cohabitation – ou la division – du monde est bâtie. Cela reste un dénominateur commun minimum - même si la multilatéralisation, le système de l’ONU et les autres institutions régionales, continentales, mondiales ont eu pour effet d’encadrer cette autonomie des Etats. Ainsi, la Chine, la Russie, l’Inde sont réticentes, voire franchement opposées à ce qu’elles considèrent comme de l’ingérence pure et simple.

La Ligue arabe, qui refuse en principe une intervention militaire directe venue de l’extérieur en Libye, avait proposé mercredi 3 mars d’instaurer elle-même cette zone d’exclusion, en liaison avec l’Union africaine : une louable initiative régionale, peut-être ; mais aucun des Etats membres des deux organisations (76 Etats en tout) ne serait capable, sur le plan technique, de la mettre en œuvre – seul ou en coopération –, en tout cas avec une garantie d’efficacité minimale.

Restent donc, comme acteurs éventuels, les Européens, avec le support ou sous le parapluie des Américains. Robert Gates affirmait d’ailleurs dans une interview au Wall Street Journal et au Weekly Standard la semaine dernière que « la France et l’Italie ont les structures qui permettraient de mettre en acte l’opération (NDLR : d’exclusion aérienne) plus rapidement ».

Londres et Paris ont lancé des préparatifs communs en vue de l’éventuelle création de cette zone d’exclusion. Mais à un stade exploratoire. En début de semaine dernière, Alain Juppé, nouveau ministre français des affaires étrangères, avait d’ailleurs affirmé : « La France ne pense pas que dans le contexte actuel une intervention militaire des puissances de l’OTAN serait bien reçue au sud de la Méditerranée, et qu’elle pourrait être contre-productive ». Une position répétée au Caire, dimanche dernier - mais le ministre n’avait pas connaissance encore du soutien affiché par plusieurs organisations régionales arabes ou islamiques.

Quant à l’Allemagne, selon Guido Westerwelle, chef de sa diplomatie, elle ne veut ni participer, ni même débattre d’une intervention militaire. Membre de l’OTAN, la Turquie y est également opposée : « L’OTAN ne peut intervenir militairement que lorsqu’un pays allié est attaqué », a prévenu le premier ministre turc Erdogan.

Philippe Leymarie

(1) Il reprenait, sur RFI le 3 mars, une formule de l’amiral Mike Mullen, chef d’état-major américain, pour qui la mise en place d’une telle zone serait « extraordinairement compliquée ».

(2) Thomas E. Ricks a été chargé des questions militaires au Washington Post de 2000 à 2008. Il est l’auteur de The Gamble : General David Petraeus and the American Military Adventure in Iraq, 2006-2008, Penguin Books, New York, 2009.

(3) Mais pas indispensable : les avions de chasse basés en Europe du Sud (France, Espagne, Italie, Malte) sont à une heure et quelque des côtes libyennes, et ravitaillables en vol.

(4) Cette opération, sur trente trois mois, avait nécessité plus de 100 000 sorties d’appareils de l’OTAN, par moitié chasseurs, l’autre en avions de ravitaillement ou d’observation. Quatre avions de chasse serbes avaient été abattus. Cf. « NATO weighing Libyan no-fly zone », de Slobodan Lekic (The Associated Press-AP).

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