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De l’Irak à l’Arabie saoudite

Aucun Etat du monde arabe n’échappe à la contestation. On a assisté à des manifestations à Oman et au Koweït, même si la situation la plus dramatique est en Libye, au Yémen et à Bahreïn. En Irak aussi, les protestations se multiplient tandis que la Toile saoudienne bruisse de rumeurs d’action pour le vendredi 11 mars.

par Alain Gresh, 10 mars 2011

En Irak même, « libéré » il y a huit ans par les troupes américaines, le gouvernement de M. Nouri Al-Maliki est contesté et ne trouve à répondre, « démocratiquement » évidemment, que par la répression et en faisant envahir les sièges de deux partis d’opposition, dont le Parti communiste, par sa police. Le chroniqueur Robert Dreyfuss a pu écrire dans The Nation un article où il dressait un parallèle entre Maliki et Moubarak « Iraq’s Revolt : Is Maliki Mubarak ? » (7 mars). « Durant deux semaines, Maliki a déchaîné la force totale de ses milices privées contre les manifestants, tuant des dizaines de personnes, bloquant les rues avec des barricades pour empêcher les rassemblements pacifiques, etc. »

Au Kurdistan, « libéré », lui, depuis 1991, se confirme l’arbitraire du pouvoir des deux partis qui se le partagent et dont la presse occidentale ne se lasse pas de chanter les louanges depuis vingt ans. Bernard Kouchner inventa même pour eux le droit d’ingérence humanitaire. Mais il semble que les Kurdes eux-mêmes se lassent de ces partis rongés par le népotisme, l’autoritarisme, la corruption. Pour répondre aux manifestations, le Parti démocratique du Kurdistan et l’Union patriotique kurde n’hésitent pas à utiliser les mêmes méthodes que les dictatures, faisant attaquer les manifestants par des gangs armés (« Iraqi Kurdistan : Prevent Attacks on Protesters, Human Rights Watach, 7 mars) ou fermant des stations de radio indépendantes (« CPJ condemns attack on radio station in Iraqi Kurdistan », 8 mars). On trouvera ici images et textes sur ces événements.

La monarchie saoudienne semble aussi nerveuse en cette veille de vendredi 11 mars, alors que des appels à manifester ont circulé sur le Net. Ce jour sera le neuvième anniversaire d’un événement qui a marqué le pays, l’incendie d’une école de filles à La Mecque.

« Tôt dans la matinée du 11 mars (2001), un incendie éclate dans l’école de filles n° 31, à La Mecque. Une quinzaine d’adolescentes, entre 12 et 17 ans, trouvent la mort dans cette tragédie. La direction de l’enseignement des filles publie dans l’après-midi un communiqué, aussitôt relayé par la télévision officielle, faisant assumer aux victimes leur destin : “Les blessées et les morts ont été provoquées par la bousculade des étudiantes et non par le feu.” »

(...) « Plus de la moitié des 5 millions de scolaires sont des filles et elles dominent en nombre, y compris à l’université, où elles réussissent souvent mieux que les garçons, même si certains secteurs leur restent encore fermés. Pourtant, l’affaire de l’école n° 31 allait mettre au jour les carences du système ».

« L’essayiste Raid Qutsi les éclaire dans une tribune intitulée “La tragédie de l’école doit sonner l’alarme”. Huit cents élèves fréquentaient le collège, dont les capacités avaient été prévues pour 250 ; le bâtiment était loué depuis treize ans, alors que légalement cette location ne peut excéder dix ans. D’autre part, l’édifice était vétuste, ne disposait ni de sorties de secours ni d’alarme incendie. Dans les jours suivants, la presse fut submergée de reportages sur l’état de délabrement des bâtiments scolaires, sur l’incompétence de la direction de l’enseignement des filles, sur les programmes inadaptés au monde moderne, sur une pédagogie fondée sur l’apprentissage par cœur. »

Cette tragédie a marqué la naissance d’une opinion publique en Arabie (lire « Balbutiements de l’opinion publique en Arabie saoudite », Le Monde diplomatique, mai 2002.) Le prince héritier Abdallah, devenu roi en 2005, tentera de réformer le pays et ses institutions, d’instaurer un climat plus ouvert, mais il se heurtera à de nombreux obstacles : gérontocratie, corruption, faiblesse de l’administration, etc. Désormais, l’incertitude pèse sur la succession du roi, âgé de plus de 85 ans et dont l’héritier (son frère Sultan) est presque aussi vieux et malade que lui.

Les manifestations dans le monde arabe et, surtout, le lâchage du président Moubarak par les Etats-Unis ont suscité une forte inquiétude à Riyad (lire « Ce que change le réveil arabe », Le Monde diplomatique, en kiosques).

C’est dans ce cadre que se sont multipliés les appels au roi, dont trois ont eu un certain écho. Le premier s’intitule « Demands of Saudi Youth for the Future of the Nation » (5 mars). Il demande la libération de tous les prisonniers de conscience, l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, la lutte contre la corruption, la création d’emplois, l’association des jeunes aux institutions, l’ouverture de cinémas et de théâtres, etc.

Une seconde pétition s’intitule « Vers un Etat de droit et d’institutions ». Elle demande des élections parlementaires, une séparation des fonctions du roi et du premier ministre et la libération de tous les prisonniers politiques. Plus de 1 500 personnes l’ont signée, dont certains islamistes qui s’étaient opposés à la promotion des femmes par le roi Abdallah (lire « Saudi Arabia : Free Cleric Who Backs Change », Human Rights Watch, 28 février).

Quant à la troisième pétition, publiée le 26 février sous le titre Déclaration nationale pour la réforme, elle a été signée par 330 personnes incluant de nombreux réformistes libéraux.

On a même vu un prince, le millionnaire Walid Bin Talal, un neveu du roi et l’un des hommes les plus riches du monde, plaider pour la réforme et soutenir son père Talal, le frère d’Abdallah, un des apôtres les plus persistants de la réforme (« A Saudi Prince’s Plea for Reform », par Alwaleed Bin Talal Bin Abdulaziz Al-Saud, The New York Times, 24 février).

A ces textes se sont ajoutées d’autres expressions de protestation, de petites manifestations, notamment chez les chiites, l’appel à former un parti politique dont certains des promoteurs ont été arrêtés, l’arrestation puis la libération d’un religieux chiite, etc. Et, surtout, des appels sur Facebook à des manifestations importantes le 11 mars.

Face à cette montée des mécontentements, le roi a d’abord répondu par un plan social de plusieurs dizaines de milliards de dollars, et l’augmentation du salaire des fonctionnaires de 15%. Le gouvernement a aussi annoncé sa volonté de faire passer le nombre de Saoudiens travaillant de 3,9 millions à 5,04 en deux ans et à augmenter le nombre de fonctionnaires de 75 000.

Par ailleurs, en plus des arrestations mentionnées, le pouvoir a multiplié les déclarations condamnant toute manifestation. Le 5 mars, le ministère de l’intérieur publiait un communiqué affirmant que les manifestations, rassemblements et sit-in étaient interdits dans le royaume et que les forces de l’ordre étaient habilitées à prendre toutes les mesures nécessaires contre ceux qui violaient la loi. Le 6 mars, le conseil des grands oulémas adoptait un communiqué pour condamner toute protestation comme contraire à l’islam (sur le rôle des oulémas, on pourra lire le remarquable livre que vient de publier Nabil Mouline, Les Clercs de l’islam. Autorité religieuse et pouvoir politique en Arabie Saoudite, XVIIIe-XXIe siècle, PUF). Le 7 mars, le conseil consultatif (majliss al-choura) publiait une déclaration allant dans le même sens. Et le 9 mars, en réponse à des déclarations du gouvernement américain affirmant le droit à manifester, le ministre saoudien des affaires étrangères convoquait une conférence de presse pour dire que le royaume rejetait toute ingérence extérieure.

Toutes ces déclarations décourageront-elles les protestataires ? Le remaniement ministériel que l’on annonce manifestera-t-il une volonté d’ouverture ? Quoi qu’il en soit, la vague qui submerge actuellement le monde arabe ne s’arrêtera pas aux portes de la monarchie saoudienne.

Alain Gresh

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