Le Monde diplomatique
Accueil du site > Défense en ligne > Nucléaire militaire : à quand le débat ? (III)

Nucléaire militaire : à quand le débat ? (III)

mercredi 16 mars 2011, par Philippe Leymarie

Sur la lancée des catastrophes au Japon, on se fait peur avec le nucléaire civil. Mais quid du militaire ? La « dissuasion » – qui absorbe un cinquième du budget des armées – reste l’alpha et l’oméga de la défense française, même si elle paraît en mal d’ennemi identifié. Mais, comme au sujet de l’Afghanistan ou de l’abandon de la défense européenne au profit d’un retour dans le giron américain de l’OTAN, pas de débat, ou presque, en France. Pas plus que sur le « bouclier » antimissile concocté par Washington, autour duquel les Européens vont bien devoir se positionner...

Le nucléaire français, civil comme militaire, est toujours resté mystérieux et opaque, apanage de l’Etat, maintenu sous le manteau du secret défense. C’est d’autant plus le cas pour les réacteurs des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) ou des obus nucléaires de la composante aérienne de la dissuasion (Rafale et Mirage 2000), même si, tout au long de la chaîne industrielle et militaire qui y concourt, on assure que toutes les précautions sont prises, les matériels renouvelés à temps, les délais de maintenance respectés, les procédures de contrôle et de décision rodées, recoupées, multipliées, etc.

En Grande-Bretagne, grâce à la déclassification récente d’un rapport de novembre 2009 sur le renouvellement des sous-marins nucléaires, on sait que les machines actuelles – 7 SNA et 4 SNLE – sont dangereuses, ou en tout cas « potentiellement vulnérables », comme l’écrivent ses experts du ministère de la défense de Londres (MOD). Le site Zone militaire signale que le rapport, initialement réservé aux « UK eyes only », a été sérieusement expurgé, avant d’être divulgué (PDF).

Le contre-amiral Andrew McFarlane, responsable de la sécurité nucléaire au ministère de la défense, y estime que « les pratiques britanniques actuelles sont très loin des bonnes pratiques couramment admises » ailleurs. Les réacteurs à eau pressurisée pourraient être sujets à « une défaillance structurelle du circuit primaire » : en cas de « libération de produits de fission hautement radioactifs » (c’est-à-dire, de fuite), il existerait « un risque significatif pour la vie de ceux qui sont à proximité et un danger pour la sécurité du public dans un rayon de 1,5 km autour » du submersible. Ces problèmes de réacteur pourraient aussi causer « la perte du contrôle de l’immersion », avec risque d’être envoyé par le fond !

Posture blairiste

Lors d’un colloque organisé fin janvier à Paris par la sénatrice communiste Michelle Demessine, il a été rappelé, par exemple, que la batterie d’accords signés en novembre dernier entre Paris et Londres – laquelle comporte pour la première fois un volet sur la dissuasion – revient pour la France à prendre en charge une partie des coûts de recherche britanniques dans le domaine nucléaire.

On comprend mieux, à la lecture de ce qui précède, pourquoi les Britanniques ont été intéressés par cette joint venture [1] Cette « entente frugale » a l’avantage, pour les Britanniques, de mettre de fait l’Europe hors jeu – ce qui est une constante de la diplomatie de Londres. L’accord permet à la Grande-Bretagne de renvoyer à plus tard une décision sur un démantèlement de son dispositif nucléaire, pour lequel plaidaient d’anciens responsables de la défense de ce pays, une opinion réticente, et… un budget militaire en baisse de 8 % cette année, avant d’autres révisions déchirantes.

Côté français, on peut se satisfaire d’avoir découplé, même en très petite partie, le dispositif britannique, jusqu’ici entièrement dépendant du parrain américain (qui fournit à son allié « caniche » les missiles Polaris, les plans, brevets, etc.). Et d’avoir, en s’alliant avec la seule autre puissance nucléaire européenne, mis à l’abri – si l’on peut dire – son propre dispositif de dissuasion, Paris remettant ainsi à plus tard un débat sur la dénucléarisation française. Et évitant donc de faire un geste supplémentaire en matière de désarmement (au risque d’un isolement diplomatique croissant, qui peut lui coûter cher).

Paris, bien que réintégré au commandement militaire de l’OTAN, ne participe pas à son comité des plans nucléaires, très largement dominé là encore par les Américains qui en sont le bras armé quasi unique. L’organisation transatlantique a entrepris à son tour une « revue des enjeux nucléaires », qui devrait déboucher à la fin de cette année. Entre-temps, une réunion à Paris des cinq puissances nucléaires traditionnelles est annoncée pour septembre prochain.

Ultra-suiviste, l’OTAN avait réaffirmé, lors de son sommet de novembre dernier à Lisbonne, que « tant qu’il y aurait des armes nucléaires, elle resterait une alliance nucléaire » : une mention exigée, et obtenue par la partie française. Dans le contexte européen, la posture très « blairiste » de Nicolas Sarkozy, le président français, a détonné, au moment où les quatre pays accueillant des armes nucléaires tactiques américaines en demandent au contraire le retrait.

Assurance tous risques ?

Ce n’est pas la tendance lourde du moment, considère le chercheur Bruno Tertrais [2], pour qui le « global zero » défendu par Barack Obama « a fait un flop ». Selon lui, « le vrai but d’Obama n’est pas le désarmement nucléaire, mais la lutte contre le terrorisme nucléaire ». L’affaiblissement de sa majorité au sénat interdira désormais au numéro un américain ce type de rhétorique. En outre, ses partenaires européens sont divisés sur le nucléaire : entre pays, et parfois même à l’intérieur des pays (comme en Allemagne).

Faute de débat sur un éventuel désarmement nucléaire français, partiel ou total, on ne pose pas non plus la question du transfert éventuel des crédits nucléaires sur le secteur conventionnel. L’engagement en Afghanistan a montré que les besoins peuvent être pressants : faute des matériels adéquats, il a fallu équiper les forces françaises en urgence (« crash programs »), en procédant à de coûteux achats sur étagères, pour les mettre à l’abri des mines posées par les talibans et leur fournir quelques drones d’observation.

Les partisans de la dissuasion rappellent qu’il n’y a pas eu de guerre entre grandes puissances depuis soixante-cinq ans : l’arme nucléaire, une sorte d’assurance tous risques, conçue pour ne pas avoir à être utilisée, y a largement contribué. Ils font remarquer que l’arsenal français actuel – qui a été réduit par étapes depuis vingt ans, au point d’être ramené à ce que les spécialistes appellent une « stricte suffisance » – n’est pas surdimensionné : un SNLE en moins, par exemple, et il n’y aura plus la possibilité d’assurer en permanence une patrouille à la mer. Ou que les 3 milliards d’euros annuels qui seraient libérés par une sortie du nucléaire militaire iraient sans doute au remboursement de la dette publique, et non à l’équipement des armées…

Maître du feu

Pour Alain Joxe [3], cette arme nucléaire ne sert à rien dans les conflits réels. « On ne peut s’en servir : une petite salve est déjà effrayante ! » Face aux soulèvements, on recourt aux kalachnikov, aux drones, pas aux bombes atomiques. Il ne sert à rien de donner l’illusion que la France a la même taille que de vraies grandes puissances comme l’Inde, alors que les Etats-Unis eux-mêmes perdent de l’influence, que la souveraineté bancaire paraît aussi forte ou supérieure à celle des Etats (et « on ne peut leur balancer une arme nucléaire ! »). Le chercheur conclut : « Comment se débarrasser de ce mythe », qui n’est plus adapté aux réalités du monde ?

« En dehors des cercles spécialisés, on ne sait plus très bien à quoi sert la dissuasion », renchérit Paul Quilès, ancien ministre socialiste de la défense : « Une assurance contre quoi exactement ? » Mais il invite à la prudence : « Opposer le monde réel du nucléaire au virtuel du désarmement, c’est porter le discrédit à la posture de type Obama, qui change tout de même du style Bush ». En France, « le président est maître du feu nucléaire, mais un parlement, des députés, pour quoi faire ? ».

L’Iran, pour Jacques Fath, responsable des relations internationales au PCF, a droit au développement du nucléaire civil ; il doit appliquer le Traité de non-prolifération (TNP), mais cela ne vaut que si son respect est exigé de tous, alors que certains pays se moquent des résolutions internationales depuis des dizaines d’années. Il faut remettre l’ONU au centre, refonder le système des Nations unies, « acquis décisif du XXe siècle », menacé aujourd’hui par les G8, G20, Davos, OTAN, etc., estime Jacques Fath.

Bouclier virtuel

« Le nucléaire militaire, arme de puissance, structure toute la géopolitique internationale. Le remettre en question, c’est s’en prendre à l’ordre du monde », fait valoir Arielle Denis, co-présidente du Mouvement de la Paix. Le TNP, soi-disant universel, est inégalitaire, violé par un de ses signataires (Iran), foulé aux pieds par les Etats nucléaires qui n’y ont jamais adhéré (Israël, Inde, Pakistan). Pourtant, d’anciens responsables de la nucléarisation du monde (les Henry Kissinger et d’autres) en sont venus à la prise de conscience que conserver ces arsenaux, aujourd’hui, est devenu dangereux...

A quoi s’ajoutent des interrogations sur le programme antimissile adopté également au sommet de l’OTAN de novembre à Lisbonne : selon le Mouvement de la Paix, il va « coûter cher, relancer la course aux armements, et porter un coup final à l’indépendance européenne ». On ne comprend d’ailleurs toujours pas très bien, au stade actuel, comment, pourquoi, et avec qui sera mené ce projet, même si on voit bien les profits qu’en attend le lobby militaro-industriel du nucléaire, élément moteur de l’économie américaine. Certes, il sert de message à l’Iran : « Vos missiles ne serviront à rien, on pourra les arrêter. » Mais on ne sait toujours pas si cette garantie de dissuasion sera valable pour toute l’Europe.

Pour l’heure, le bouclier antimissile est virtuel. Les 200 millions de dollars de budget annoncés par l’OTAN ne représentent que le coût de la liaison entre le système préparé par les Américains, avec les moyens antimissiles des Européens. Mais cela en vaut-il la peine, alors qu’existe déjà un dispositif de dissuasion nucléaire ? Est-ce, là aussi, une alternative adaptée et crédible, face aux types de menaces qui se profilent ? Beaucoup plus de questions que de réponses...

Notes

[1] Dans un entretien accordé au quotidien Le Télégramme, le chef d’état-major de la marine française a précisé qu’un sous-marin français est passé récemment « sous commandement britannique dans le grand Nord pour surveiller de plus près les Russes » – une démarche qui « témoigne d’un niveau de confiance élevé entre les pays concernés ».

[2] Membre de la Fondation pour la recherche stratégique, auteur de La Menace nucléaire, Armand Colin, Paris, 2011, 160 pages, 14,90 euros.

[3] Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et président du Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d’études stratégiques (CIRPES).

11 commentaires sur « Nucléaire militaire : à quand le débat ? (III) »

  • permalien une bille :
    16 mars 2011 @12h24   »

    L’avantage du nucléaire militaire par rapport au nucléaire civil, c’est que sont usage et sa maintenance ont donné lieu à beaucoup moins d’incidents (connus).

  • permalien parkway :
    16 mars 2011 @12h55   « »

    il faut tout de même comprendre que la dissuasion nucléaire permet d’enrichir grassement une minorité de décideurs et d’industriels.

    Alors, pourquoi s’en priver ?

    un débat ??? pour quoi faire ?

    Nos politico-industriels sont contre...

    donc que.

  • permalien Gosselent :
    16 mars 2011 @13h44   « »

    @ une bille - 16 mars @12h24

    L’avantage du nucléaire militaire par rapport au nucléaire civil, c’est que sont usage et sa maintenance ont donné lieu à beaucoup moins d’incidents (connus).

    Une des principales causes des incidents dans le nucléaire civil, c’est justement l’application dans le civil de modes de fonctionnements typiquement militaires, notamment l’arrogance et le manque de transparence.

  • permalien asterix :
    16 mars 2011 @15h39   « »

    A vous lire on en déduirait que si la recherche de profit à plus ou moins court terme est une cause, elle ne serait que secondaire.

    Pauvres gaulois qui, après s’être fait déposséder de leur patrimoine industriel au profit des gros copains qui maintenant les informent, de leur lien historique de sans-culote, la conscription, de leurs acquis sociaux et j’en passe ...

    En sont toujours à se bagarrer entre eux comme si autour de leur village, ils n’y avait pas de romains.

    Je vous invite à relire le témoignage de la mouche :
    ne nous laissez plus seuls à combattre

  • permalien une bille :
    17 mars 2011 @08h34   « »

    Gosselent : « Une des principales causes des incidents dans le nucléaire civil, (...) »

    Une autre cause, est peut-être l’intégration du nucléaire dans l’économie de marché, avec ses impératifs de coûts fixes, de gestion des stocks et de spéculation sur les cours.

    Alors que la seule chose qu’on demande au militaire, c’est d’être une menace crédible.

  • permalien le journal de personne :
    17 mars 2011 @11h19   « »

    Apocalyps o
    Suis-je bête ?
    Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ?
    C’est la vision des nombres. Nous allons à l’Esprit.
    C’est très-certain, c’est oracle, ce que je dis.
    Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire.

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/03/apocalypso/

  • permalien gosselent :
    17 mars 2011 @18h07   « »

    @ une bille - 17 mars @08h34


    Alors que la seule chose qu’on demande au militaire, c’est d’être une menace crédible.

    C’est bien mon avis : à force de gérer militairement le nucléaire civil, le nucléaire civil est lui aussi perçu comme "une menace crédible"

  • permalien cultive ton jardin :
    18 mars 2011 @14h07   « »

    Ne négligeons pas le fait que, pour les opposants au nucléaire militaire, celui-ci a servi de repoussoir, rendant ACCEPTABLE a contrario le nucléaire civil.

    La situation actuelle (opposition mollassonne, voire soutien au nucléaire dans les partis "de gauche) est le résultat de cette escroquerie intellectuelle.

  • permalien gosselent :
    18 mars 2011 @17h45   « »

    @ cultive ton jardin - 18 mars @14h07

    Ne négligeons pas le fait que, pour les opposants au nucléaire militaire, celui-ci a servi de repoussoir, rendant ACCEPTABLE a contrario le nucléaire civil.

    C’est pas faux, mais c’est une posture qui date plutôt des années 60, il me semble. Dès la fin des années 70, dès les premiers incidents, on a de nouveau - à raison - assimiler la gestion du nucléaire civil à une gestion militaire.
    Cela dit, c’est vrai aussi que l’AIEA est restée focalisée depuis 2001 sur les armes de destruction massive et la contrebande nucléaire militaire type Iran ou Corrée du Nord, sans améliorer la gouvernance de la filière nucléaire civile, supposée effectivement être un contrepoint acceptable per se. Finalement le premier accident nucléaire du XXIe siècle n’est ni Nord-Coréen ni Iranien, mais - surprise - il est Japonais.

    La situation actuelle (opposition mollassonne, voire soutien au nucléaire dans les partis "de gauche) est le résultat de cette escroquerie intellectuelle.

    Qu’on soit pour ou contre le nucléaire, on va devoir vivre avec encore quelques temps, autant que ce soit avec le moins de risques possibles, ou en tout cas avec le moins de risques inconnus possibles.

    La question est plutôt : par quel bout on commence à démanteler ?
    Pour être pertinent, il faut une meilleure transparence sur les risques, puisque c’est l’élément chiffré qui manque le plus actuellement : tout le discours de défense du nucléaire repose sur combien ça coûte et combien ça rapporte, sans intégrer les risques.

    Une fois les risques pris en compte, les coûts des centrales les plus anciennes vont flamber, ça donnera une meilleure idée de par où commencer le dégraissage de la filière.

  • permalien SAINT ETIENNE Claude :
    31 mai 2011 @18h50   « »

    Nous aurions fait tout cela pour rien ?
    Nous étant les cobayes de la république, chair à neutrons des temps modernes.
    Nous y avons tous laissés notre santé, nous et notre descendance marquée à jamais dans ses gènes.
    N’en déplaise à certains, des accidents masqués en incident ont bien eu lieu au cours de ces 200 essais, ne serait-ce que l’impact sur l’homme.
    Rassurez vous le mindef et le ministère de la santé nous ont certifiés que les tonnes de sang que nous avons aimablement donné lors des séances de dons gratuits sont propres (sang dispersé dans les hôpitaux au fil du temps). Aussi indemne de souillures radio-induites ou porteuses de gènes modifiés que l’était celui des prisonniers au début du sida eu égard à ce syndrome.
    Je suis fier d’être Français et de vivre dans ce beau pays ou tout est mieux qu’ailleurs, nous avons l’eau du robinet la plus propres du monde et les essais nucléaires les plus propres du monde.

  • permalien esha :
    12 octobre 2011 @16h02   «

    La France est signataire du TNP à ce que je sache ? A côté de ça, elle s’offre de nouveaux sous-marins nucléaires (les SNLE-NG), de nouvelles bombes atomiques (400 têtes nucléaires TN75), de nouveaux avions armés de bombes atomiques, et tous les derniers missiles M51 en remplacement des M45 qui étaient eux aussi tout neufs...Et quant la France viole le droit international qui la sanctionne ??? C’est toujours plus facile d’aller enseigner la justice ailleurs que de l’appliquer en son sein !!!!!

    Sortir du nucléaire, est-ce possible ? (nucléaire + civil) Ce sera le thème d’une émission ce vendredi 14/10 à 19h sur le média numérique Opinews. Pas besoin de vous déplacer, tout se fait depuis vos ordinateurs avec 3 modes d’intervention possible 1/webcam (5 sur la même interface) 2/ Mode radio 3/ Tchat instantané. Venez-nous faire part de vos lumières ;-)

Ajouter un commentaire