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En Libye, le Pentagone à la manœuvre

L’intervention militaire internationale dans le ciel libyen a été jusqu’ici majoritairement américaine, notamment pour des raisons techniques : la France, qui aspirait à un rôle moteur avec la Grande-Bretagne, était mal outillée pour assurer dans l’urgence la coordination d’une coalition multinationale incluant un partenaire aussi dominant que les Etats-Unis. Mais l’US Air Force et l’US Navy, qui exercent le commandement opérationnel et ont assuré plus de la moitié des frappes, vont passer la main à l’OTAN – ce que la France avait cherché jusqu’au bout à éviter…

par Philippe Leymarie, 23 mars 2011

Actualisé au 25 mars 2011

En dépit d’un lancement en fanfare, la participation française aux combats a été relativement modérée, et cantonnée pour l’essentiel à la région de Benghazi, avec des frappes très sélectives, qui ont détruit moins d’une dizaine de blindés, une piste d’aviation, ainsi qu’un aéronef de l’armée libyenne. L’état-major français insiste cependant sur le « rôle majeur » joué par ses forces, et sur la baisse importante du nombre des victimes civiles, qui était le but recherché. Il a fait valoir également que « la délivrance de l’armement est loin d’être systématique » (1), en raison de la dispersion des forces pro-Kadhafi et de leur imbrication avec la population civile.

Le commandement stratégique de l’opération, côté français, est assuré par le Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), installé dans les sous-sols du ministère de la défense, à Paris. Les vols sont coordonnés par le commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes (CDAOA), basé à Lyon. L’entrée en ligne depuis mardi du Charles-de-Gaulle, seul porte-avions européen à propulsion nucléaire, a donné plus de visibilité au dispositif français.

Mais, explique la lettre TTU, spécialisée dans les questions de défense (2), « concrètement, pour la France, l’implication de l’OTAN dans les opérations va obliger à systématiquement effectuer de lourdes planifications et à coordonner les opérations (partage des cibles, des temps et des altitudes de vol...). Le retrait américain va, quant à lui, impliquer le transfert des commandements du Mount Whitney et de Stuttgart vers trois pôles : Naples (qui comprend notamment l’état-major de composante maritime), Izmir (CC Air HQ) et Mons (siège du commandement militaire global de l’OTAN) ».

Rôle-clé

A propos du commandement de l’opération, que les Etats-Unis ne souhaitent plus exercer, la Maison Blanche avait annoncé au milieu de la semaine que les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne sont tombés d’accord pour que l’OTAN puisse « jouer un rôle clef » dans le commandement de l’opération militaire de la coalition internationale en Libye. L’Elysée reconnaissait, un ton en dessous, que Barack Obama et Nicolas Sarkozy « se sont entendus sur les modalités d’utilisation des structures de commandement de l’OTAN en soutien de la coalition ».

La diplomatie française avait cherché à éviter l’implication de l’OTAN, jugée trop marquée politiquement (« occidentale » ), au risque d’effrayer les pays arabes et africains. De plus, selon une position constante de Paris, la vocation de l’OTAN n’est pas d’intervenir au sud de la Méditerranée, notamment en Afrique.

Pour compenser cet échec, Paris a proposé que soit mise en place une « instance de pilotage politique » de l’opération, qui réunira les ministres des affaires étrangères des Etats intervenants ainsi que ceux de la Ligue arabe : ce « groupe de contact », dont la création est considérée comme une victoire par les Français, se réunira pour la première fois mardi prochain, à Londres.

Dressant le bilan du Conseil européen, vendredi matin à Bruxelles, le président français Nicolas Sarkozy a assuré que « le commandement politique n’est pas transféré à l’OTAN ». En outre, pour le moment, faute d’un consensus, « la mission principale des frappes reste à la coalition, et non à l’OTAN », la coalition internationale gardant « la main-mise sur les opérations militaires ». En Libye, a-t-il encore affirmé, « il y avait deux solutions : soit c’étaient les Etats-Unis qui coordonnaient l’opération, soit c’était la machinerie de l’OTAN ».

« En l’état actuel, vont subsister une opération de la coalition et une opération de l’OTAN », a reconnu le secrétaire général de l’Otan, Anders Fogh Rasmussen. Les discussions se poursuivent pour « élargir » le mandat de l’alliance aux missions encore dévolues à la coalition, a-t-il ajouté. « La décision de l’OTAN d’assumer le commandement et le contrôle de la zone d’exclusion aérienne, en plus de l’embargo sur les armes déjà en place, est une importante avancée », a estimé le porte-parole du premier ministre britannique David Cameron.

Aube de l’Odyssée

Jusqu’ici, la participation américaine a été largement dominante. Le Pentagone a été le premier à communiquer sur la situation ou sur les buts de guerre, ces derniers jours :

— c’est le chef d’état-major américain, l’amiral Mike Mullen, qui avait annoncé par exemple dimanche 20 mars que la zone d’exclusion aérienne était effective sur tout le territoire libyen (même si, quelques jours plus tard, un Rafale français a détruit sur la base aérienne de Misrati un avion d’entraînement qui venait de s’y poser).

— c’est l’amiral américain Samuel Locklear qui a affirmé, mardi dernier, que les forces loyales au colonel Mouammar Kadhafi continuent de s’en prendre aux populations civiles.

— c’est le vice-amiral Bill Gortney, un haut-responsable du Pentagone, qui a indiqué que plus de 350 avions des 11 pays de la coalition sont impliqués dans les opérations aériennes en Libye, dont un peu plus de la moitié sont américains.

Le nom de code de la partie américaine de l’opération (Odyssey Dawn, « Aube de l’Odyssée ») est largement plus connu dans le monde que celui des Français (Harmattan) ou des Britanniques (Ellamy) ; il a vocation à intégrer sous cette étiquette les diverses participations nationales. Et c’est le tir de plus de cent-vingt missiles de croisière Tomahawk, samedi 19 mars au soir, depuis des navires et sous-marins de l’US Navy, pour neutraliser les défenses aériennes libyennes, qui avait donné le vrai coup d’envoi à l’opération, même si – sur la lancée du « sommet de l’Elysée », et à titre surtout symbolique – l’armée de l’air française avait été choisie pour effectuer les premiers survols du territoire, dans la région de Benghazi (3). Depuis, les chasseurs et navires américains ont assuré l’essentiel des frappes aériennes.

US Africa command

Les Américains ont exercé également le commandement global de l’opération multinationale, confié officiellement au général Carter F. Ham, chef depuis quelques semaines de l’Africa Command (Africom). Mais il s’agit essentiellement d’un habillage politique, ce commandement américain pour l’Afrique – de création récente et plus orienté vers la formation et le développement que vers l’opérationnel militaire – n’ayant pas les moyens de conduire lui-même l’intervention. Il est d’ailleurs basé à Stuttgart, en Allemagne, et non sur le continent africain (où aucun pays n’avait souhaité l’accueillir).

L’Operational Control (OPCON) – c’est-à-dire le commandement effectif – a été assuré depuis l’état-major des forces américaines en Europe de Ramstein (Allemagne) par l’amiral James G. Stavridis, également commandant des forces de l’OTAN (SHAPE), lui-même relié aux quartiers généraux aériens de Lyon (France) et Northwood (Grande-Bretagne). En mer, le commandement opérationnel a été confié à l’amiral Samuel J. Locklear, chef des forces navales américaines en Europe, également patron du Joint Force Command (OTAN) basé à Naples), et actuellement embarqué à bord du Mount Whitney, navire de commandement de la 6e flotte de l’US Navy (Méditerranée) : la Joint Task Force Odyssey Dawn a pris sous son aile l’ensemble des unités navales de la coalition (une vingtaine d’unités actuellement). Cinq officiers de liaison français, cinq britanniques, deux italiens et deux canadiens sont à bord du Mount Whitney.

Le chef d’état-major Mike Mullen a reconnu, au cours de l’émission de TV « Face the Nation », le « rôle leader » des Américains en Libye, pendant la première phase de l’intervention, pour des raisons d’efficacité opérationnelle. Il a affirmé que les état-majors et les forces américaines se positionneront en « arrière-plan », en « soutien » dans les prochains jours, pour laisser leurs alliés européens et arabes « assumer la responsabilité de la mise en œuvre de la zone d’exclusion aérienne ».

Sort de Kadhafi

Concernant les « buts de guerre », on oscille toujours entre la stricte « protection des populations civiles » prévue par la résolution 1973 et la nécessité de venir à bout de Kadhafi et de son régime. Le débat a rebondi à l’annonce de plusieurs frappes ayant touché le complexe résidentiel du numéro un libyen, à Tripoli, dimanche et lundi :

— en visite au Chili, Barack Obama a assuré que « la position américaine est que Kadhafi doit partir » ;

— mais le secrétaire américain à la défense Robert Gates a écarté l’idée d’une frappe qui ciblerait Kadhafi en personne, et fait valoir qu’il serait « mal avisé de fixer des objectifs que nous ne pourrions pas forcément atteindre » ;

— les ministres britanniques des affaires étrangères (William Hague) et de la défense (Liam Fox) ont laissé entendre lundi que cibler directement Kadhafi avec une frappe militaire était une « possibilité » (alors que le général David Richards, leur chef d’état-major, estimait que les forces de la coalition ne devaient pas prendre directement pour cible le « Guide » libyen) ;

— le premier ministre belge, Yves Leterme, est persuadé que l’objectif de « déloger » Kadhafi du pouvoir a été « clairement énoncé » par la communauté internationale ;

— rappelant vendredi à Bruxelles qu’une intervention au sol en Libye était « explicitement exclue », le chef de l’État français a appelé à une stricte application de la résolution 1973 de l’ONU, et estimé que « l’avenir de la Libye, les choix politiques de la Libye (...), c’est le problème des Libyens, ce n’est pas notre problème... Ce qui se passe en Libye crée une jurisprudence, et peut créer la confiance » chez les peuples arabes.

Sur CNN, l’ancien chef d’état-major américain Richard Myers a résumé ces ambiguïtés : « La vérité est que nul ne sait quel critère marque la fin de l’opération. »

Double casquette

L’OTAN, remise en selle en dépit des résistances de la France et de la Turquie, avait fini par valider mardi les plans dressés depuis plusieurs jours par ses militaires pour contribuer à la zone d’interdiction de vol dans l’espace aérien libyen, et au respect de l’embargo sur les armes, « tous les alliés s’étant engagés à s’acquitter de leurs responsabilités en vertu de la résolution des Nations Unies pour arrêter la violence intolérable contre des civils libyens », déclarait alors son secrétaire général A. F. Rasmussen, qui laissait deviner une levée des réserves de la Turquie, jusqu’ici hostile à cette validation.

C’est le commandant des opérations de l’OTAN, l’amiral Stavridis, qui aura la charge d’activer les navires de l’organisation et ses avions dans la Méditerranée centrale : « Ils mèneront des opérations de surveillance, et, si nécessaire, pourront interdire les navires soupçonnés de transporter des armes illicites ou des mercenaires », explique Rasmussen.

L’Italie exigeait que l’OTAN prenne la main, menaçant de ne plus autoriser l’utilisation de ses bases aériennes. De son côté, la Norvège avait suspendu la participation de ses F-16 à la « No Fly Zone » au-dessus de la Libye « tant que la structure de commandement n’est pas définie ». Et les Pays-Bas conditionnaient leur entrée en ligne à « l’exercice d’un commandement et d’un contrôle par l’OTAN ».

On notera que cette relève transatlantique, censée être exclusivement militaire et non politique, ne dépaysera pas les Américains, puisque l’amiral Stavridis et l’amiral Locklear ont la double casquette Etats-Unis-OTAN. A l’Assemblée nationale, à Paris, socialistes et communistes s’étaient déclarés hostiles, mardi dernier, à cette entrée en scène de l’OTAN.

L’Union européenne, sous l’impulsion de la France, des pays baltes ou de Malte s’était posé la question de sa participation à une opération de contrôle de l’embargo (pensant également à la question de l’immigration clandestine). Mais la Haute-représentante pour la politique extérieure de l’Union, la britannique Catherine Ashton, avait souhaité éviter toute duplication avec l’OTAN ; et le Royaume-Uni, ainsi que l’Allemagne et l’Italie avaient préféré que la planification et la conduite de l’opération soient assurées par le commandement militaire de l’organisation transatlantique, s’attirant ce commentaire de notre confrère du site Bruxelles2 :

« Si à quelques dizaines de milles de ses côtes, l’Europe doit encore recourir aux moyens américains ou turcs pour assurer une fonction qui relève davantage de la fonction de “gardes-côtes” que de celle d’une force offensive, on peut douter de la volonté de sortir d’un certain infantilisme latent. Ce manque d’autonomie, qui apparait au moment où l’Amérique d’Obama ne considère plus vraiment l’Europe comme une de ses priorités stratégiques, est aussi dangereux. »

Philippe Leymarie

(1) Pour la première fois, jeudi, un appareil français a tiré un missile de croisière Scalp sur un objectif libyen.

(2) TTU n°795, 24 mars 2011.

(3) Les reconnaissances de l’armée de l’air française ont commencé « dès le 4 mars » au-dessus de la Libye, soit quinze jours avant le début de l’offensive alliée, a révélé mardi dernier le premier ministre français, François Fillon, à la tribune de l’Assemblée nationale.

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