En kiosques : décembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

« Choisir un chef »

La sondomanie française, reflet des institutions

par Alain Garrigou, 1er avril 2011

Il est un point sur lequel il semble que l’accord se soit fait… sans chiffres précis, même si on parle de mille par an : on fait plus de sondages en France que partout ailleurs. Il suffit de voyager ou de parcourir la presse étrangère pour s’en persuader. Il y est beaucoup moins question de sondages que dans l’actualité française ; ici, la vie politique en est quelque peu obsédée. On a suggéré un pathos spécifique en parlant de sondomanie, de sondagite ou en évoquant une addiction. Il existe bien en effet une propension à ne pouvoir parler politique qu’à travers les sondages. Leurs défenseurs pourraient défendre l’avance française en la matière. Il y a même des journalistes européens pour regarder avec envie la précision chiffrée des commentaires journalistiques français. N’est-ce pas la politique scientifique que certains républicains modérés appelaient de leurs vœux il y a un siècle ? Pourtant ces chiffres ne sont pas précis. Ils sont même souvent accusés d’être totalement faux.

On ne peut expliquer une telle situation par un caractère national. L’histoire suggère un début de réponse. Le crédit des sondages a été établi par les élections depuis les prouesses de George H. Gallup, lors du choix (binaire) entre les candidats Franklin D. Roosevelt et Alf Landon à l’élection présidentielle, en 1936, aux Etats-Unis. En France, la tentative échoua avec le premier référendum de 1946 : le oui fut donné majoritaire alors que le non l’emporta (1). Cela réussit en 1965 avec l’élection du président de la République au suffrage universel. Une consultation facile à sonder : la lutte se présentait largement comme celle du général De Gaulle contre tous les autres candidats. La prouesse fut d’annoncer le ballottage du président sortant et non les scores de ses suivants car, pour le coup, les chiffres n’étaient pas très justes, donnant 25 % à François Mitterrand qui en eut 30, et 20 % pour Jean Lecanuet qui en eut 15. Le ballottage du général De Gaulle, une question largement binaire en somme. Quant aux autres élections, leur caractère local ou la difficulté de convertir des scores en sièges limite l’usage des sondages. Voila pourquoi les régimes parlementaires en font un usage plus modéré. Quant aux Etats-Unis, l’élection présidentielle les stimule mais le caractère fédéral de l’élection les rend complexes et risqués.

Course hippique ou débat d’idées

Il faut donc s’intéresser aux traits institutionnels des pays pour comprendre l’importance des sondages. Peut-être ne font-ils à cet égard qu’amplifier ces traits. En adoptant, en 1962, l’élection du président au suffrage universel, le peuple français et le général De Gaulle ont préparé le terrain à l’inflation sondagière française. La prouesse de 1965 n’est donc pas fortuite mais inscrite dans le système politique inauguré alors. Si on en revient à son coup d’essai, dans sa pureté in statu nascendi, il faut comprendre la pente de l’institution. Un témoin particulièrement lucide, Marie de Flavigny, sous le pseudonyme de Daniel Stern, la perçait déjà lors de sa première adoption en 1848 : « A partir du jour où l’Assemblée abandonna le droit de nommer le président de la République, l’attention du pays se détourna d’elle et de ses débats. » Et de citer des mesures aussi graves que l’abolition de l’esclavage, l’abolition de la peine de mort en matière politique, le droit d’association et la liberté d’enseignement. Au profit de quoi ? Verdict cruel : « On eut dit qu’il n’y avait plus pour la France qu’un seul intérêt ; on n’entendait qu’une seule question sur toutes les bouches : qui sera président de la République (2) ? » Cela ne dépeint-il pas la politique dans la France d’aujourd’hui ? Au point que, non seulement les médias sont de plus en plus exclusivement obsédés par l’élection présidentielle, mais toutes les autres élections ne sont dès lors plus qualifiées que d’intermédiaires — et les électeurs les désertent, comme l’ont amplement montré les élections cantonales de mars dernier.

Dans cette course de chevaux, la principale préoccupation politique des citoyens sondés n’est pas de penser leur destin, de discuter d’idées, de solutions, mais de choisir un chef. On pourrait presque dire que le principal souci des sondés est de vider la citoyenneté de son sens. Cette ruse de la raison n’est pas si facile à admettre puisqu’elle va contre l’évidence vécue. Comment perdrai-je ma liberté en m’exprimant ? Le sondé ne choisit pas son mode d’expression, il ne choisit pas les questions et les explications qu’on en fait. On ne peut ignorer que les sondages sont aussi une manière pour parler à la place des citoyens. Il faut donc voir une réaction du bon sens commun dans le sondo-sceptisme si répandu dans le pays qui fait le plus de sondages. Les doxosophes, savants apparents de l’apparence, comme le disait Pierre Bourdieu, ont pris une importance à la mesure de la prolifération des sondages.

Alain Garrigou

(1) Le vote portait sur le premier projet de Constitution d’après-guerre.

(2) Daniel Stern, Histoire de la Révolution de 1848, Paris, Balland, 1985, p. 709.

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016