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« Choisir un chef »

La sondomanie française, reflet des institutions

vendredi 1er avril 2011, par Alain Garrigou

Il est un point sur lequel il semble que l’accord se soit fait… sans chiffres précis, même si on parle de mille par an : on fait plus de sondages en France que partout ailleurs. Il suffit de voyager ou de parcourir la presse étrangère pour s’en persuader. Il y est beaucoup moins question de sondages que dans l’actualité française ; ici, la vie politique en est quelque peu obsédée. On a suggéré un pathos spécifique en parlant de sondomanie, de sondagite ou en évoquant une addiction. Il existe bien en effet une propension à ne pouvoir parler politique qu’à travers les sondages. Leurs défenseurs pourraient défendre l’avance française en la matière. Il y a même des journalistes européens pour regarder avec envie la précision chiffrée des commentaires journalistiques français. N’est-ce pas la politique scientifique que certains républicains modérés appelaient de leurs vœux il y a un siècle ? Pourtant ces chiffres ne sont pas précis. Ils sont même souvent accusés d’être totalement faux.

On ne peut expliquer une telle situation par un caractère national. L’histoire suggère un début de réponse. Le crédit des sondages a été établi par les élections depuis les prouesses de George H. Gallup, lors du choix (binaire) entre les candidats Franklin D. Roosevelt et Alf Landon à l’élection présidentielle, en 1936, aux Etats-Unis. En France, la tentative échoua avec le premier référendum de 1946 : le oui fut donné majoritaire alors que le non l’emporta [1]. Cela réussit en 1965 avec l’élection du président de la République au suffrage universel. Une consultation facile à sonder : la lutte se présentait largement comme celle du général de Gaulle contre tous les autres candidats. La prouesse fut d’annoncer le ballottage du président sortant et non les scores de ses suivants car, pour le coup, les chiffres n’étaient pas très justes, donnant 25 % à François Mitterrand qui en eut 30, et 20 % pour Jean Lecanuet qui en eut 15. Le ballottage du général de Gaulle, une question largement binaire en somme. Quant aux autres élections, leur caractère local ou la difficulté de convertir des scores en sièges limite l’usage des sondages. Voila pourquoi les régimes parlementaires en font un usage plus modéré. Quant aux Etats-Unis, l’élection présidentielle les stimule mais le caractère fédéral de l’élection les rend complexes et risqués.

Course hippique ou débat d’idées

Il faut donc s’intéresser aux traits institutionnels des pays pour comprendre l’importance des sondages. Peut-être ne font-ils à cet égard qu’amplifier ces traits. En adoptant, en 1962, l’élection du président au suffrage universel, le peuple français et le général de Gaulle ont préparé le terrain à l’inflation sondagière française. La prouesse de 1965 n’est donc pas fortuite mais inscrite dans le système politique inauguré alors. Si on en revient à son coup d’essai, dans sa pureté in statu nascendi, il faut comprendre la pente de l’institution. Un témoin particulièrement lucide, Marie de Flavigny, sous le pseudonyme de Daniel Stern, la perçait déjà lors de sa première adoption en 1848 : « A partir du jour où l’Assemblée abandonna le droit de nommer le président de la République, l’attention du pays se détourna d’elle et de ses débats. » Et de citer des mesures aussi graves que l’abolition de l’esclavage, l’abolition de la peine de mort en matière politique, le droit d’association et la liberté d’enseignement. Au profit de quoi ? Verdict cruel : « On eut dit qu’il n’y avait plus pour la France qu’un seul intérêt ; on n’entendait qu’une seule question sur toutes les bouches : qui sera président de la République [2] ? » Cela ne dépeint-il pas la politique dans la France d’aujourd’hui ? Au point que, non seulement les médias sont de plus en plus exclusivement obsédés par l’élection présidentielle, mais toutes les autres élections ne sont dès lors plus qualifiées que d’intermédiaires — et les électeurs les désertent, comme l’ont amplement montré les élections cantonales de mars dernier.

Dans cette course de chevaux, la principale préoccupation politique des citoyens sondés n’est pas de penser leur destin, de discuter d’idées, de solutions, mais de choisir un chef. On pourrait presque dire que le principal souci des sondés est de vider la citoyenneté de son sens. Cette ruse de la raison n’est pas si facile à admettre puisqu’elle va contre l’évidence vécue. Comment perdrai-je ma liberté en m’exprimant ? Le sondé ne choisit pas son mode d’expression, il ne choisit pas les questions et les explications qu’on en fait. On ne peut ignorer que les sondages sont aussi une manière pour parler à la place des citoyens. Il faut donc voir une réaction du bon sens commun dans le sondo-sceptisme si répandu dans le pays qui fait le plus de sondages. Les doxosophes, savants apparents de l’apparence, comme le disait Pierre Bourdieu, ont pris une importance à la mesure de la prolifération des sondages.

Notes

[1] Le vote portait sur le premier projet de Constitution d’après-guerre.

[2] Daniel Stern, Histoire de la Révolution de 1848, Paris, Balland, 1985, p. 709.

7 commentaires sur « La sondomanie française, reflet des institutions »

  • permalien poisson :
    1er avril 2011 @17h45   »

    Les sondages révèlent ce que l’on veut bien en laisser penser car ils sont souvent source d’objectivité que lorsque le fait sondé a déjà pris ses effets et qu il est difficile de définir le phénomène qu’ il est censé représenter.

  • permalien Bernard :
    1er avril 2011 @19h57   « »

    Il est évident que les sondages sont une tentative de mathématiser les phénomènes sociaux aux profits de quelques uns, pour qui le dire scientifique suppose le fait qu’ils sachent. C’est une erreure politique et culturel. Ils cherchent, ceux qui se couchent devant cette illusion, a transformer ce qu’ils pensent en opignion, en caractère de raison. Le fait se sait de dire que ce qui est de la pensée se pense sans fait. Les sondeurs construisent les faits de sorte que les questions posées aboutissent à la réponse qu’ils désirent si secrètement. Ils éliment par tous les moyens les nons réponses comme s’il était interdit de ne pas avoir d’avis. Pourtant ne pas avoir d’avis, en est un, et nous avons le droit(qu’ils évitent) de ne pas formuler ce quelque chose qu’ils attendent sur un quelque chose qu’ils nous posent et ne nous intérresse pas.Ils voudraient que les sondées aient un avis sur tout. C’est une faute que leur langage trahi en ce terme qu’ils invoquent, puisqu’un vrai sondage est ce qui se cherche sans savoir ce que l’on va trouvé. Les géologues nous le dise avec pertinence et modestie.
    Dans cette situation, les sondés que nous sommes potentiellement, diront qu’il n’est pas possible avec des principes aussi simplistes, de prévoir ce que nous ferons, ce que nous achèterons. Leur non-science qu’ils souhaitent imposer comme telle se disolvera dans leur ignorance dont les sciences humaines ; qui ne craignent pas la complexité de nos attitudes ; cherchent à nous en protéger des conséquences néfastes.

  • permalien le journal de personne :
    1er avril 2011 @20h38   « »

    Les enfumées
    A- Première question : êtes-vous pour les sondages ?
    B- (après réflexion) : non

    A- Deuxième question : êtes-vous contre les sondages
    B- (après réflexion) : oui

    A- Troisième question : êtes-vous pour ou contre les sondages ?
    B- (après réflexion) : merde !

    Êtes-vous pour ou contre qu’on vous prenne pour un con ?
    Le sondage, ce n’est pas une opinion qu’on fige, mais une escroquerie de haute voltige,
    qui se substitue à moi pour élire, compter et opiner…
    Je préfère encore me shooter à l’héro matin, midi et soir, avorter ce que je devrais enfanter,
    renoncer à ma féminité que d’avoir l’illusion de penser quelque chose que je n’aurais jamais pensé,
    de choisir quelqu’un que je n’aurais jamais choisi, de vivre une vie que je n’aurais jamais vécue…
    Je préfère encore y laisser ma peau plutôt que de répondre à la requête d’un collabo.
    Si le pouvoir avait le pouvoir... Il interdirait tout sondage d’opinion !

    http://www.lejournaldepersonne.com/...

  • permalien Yvan :
    1er avril 2011 @21h13   « »

    Les gouvernants n’ont pas attendu Gallup pour sonder l’opinion, déjà en 1895, Gustave Lebon dans sa "psychologie des foules" se lamentait que la politique soit soumise aux caprices passionnels et versatiles de l’opinion publique :

    Jadis, et ce jadis n’est pas fort loin, l’action des gouvernements, l’influence de quelques écrivains et d’un tout petit nombre de journaux constituaient les vrais régulateurs de l’opinion. Aujourd’hui, les écrivains ont perdu toute influence, et les journaux ne font plus que refléter l’opinion. Quant aux hommes d’État, loin de la diriger, ils ne cherchent qu’à la suivre. Ils ont une crainte de l’opinion qui va parfois jusqu’à la terreur et ôte toute fixité à leur ligne de conduite.
    L’opinion des foules tend donc à devenir de plus en plus le révélateur suprême de la politique. Elle arrive aujourd’hui à imposer des alliances, comme nous l’avons vu récemment pour l’alliance russe, exclusivement sortie d’un mouvement populaire. C’est un symptôme bien curieux de voir de nos jours papes, rois et empereurs, se soumettre au mécanisme de l’interview, pour exposer leur pensée, sur un sujet donné, au jugement des foules. On a pu dire jadis que la politique n’était pas chose de sentiment. Pourrait-on le dire encore aujourd’hui où elle a de plus en plus pour guide les impulsions de foules mobiles qui ne connaissent pas la raison, et que le sentiment seul peut guider ?

    ... et donc que l’homme politique devait se vendre comme un produit ménager :

    Les hommes d’État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par l’annonce, savent la valeur de l’affirmation.
  • permalien gosselent :
    2 avril 2011 @18h19   « »
    Cartésianisme et Boules de Cristal

    Le cartésianisme atavique des Français doit être pour quelque chose dans leur appétit pour les outils de prédiction.
    Les sondages ne sont pas l’apanage de la France. Aux USA, les années paires sont des années électorales (soit au Congrés, soit à la Présidence). Les Instituts de sondages américains prennent des congés les années impaires. Pendant les années paires il n’y a pas de temps pour des congés tant la consommation de sondages est effrénée.
    Par contre, un outil de recrutement comme la graphologie est une particularité française cosidérée comme du charlatanisme ailleurs.

  • permalien marc :
    2 avril 2011 @20h39   « »

    doxosophe ? cf. def. euphémisante par A. Accardo = en français familier : cireurs de pompes

  • permalien cazueladepolo :
    3 avril 2011 @00h57   «
    De la primauté de la demande sur l’offre

    En politique comme dans le monde de la culture, celui qui offre, de nos jours, ne se réfère qu’à une demande mesurée "scientifiquement" pour élaborer son produit. Ou comment la confiance en notre propre pensée et en la capacité de l’autre à la comprendre et à l’approuvée sont balayées par l’envie de popularité. Popularité elle-même nécessaire pour la reproduction des capitaux de tout ordre de celui qui énonce une pensée, au risque de tomber du côté de ceux qui ne sont bons qu’à exprimer une demande, eux-même pousser de toutes parts vers la dépendance intellectuelle nécessaire à la reproduction de la dépendance économique.

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