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L’OTAN superstar en Libye

Depuis ce jeudi à 6 h GMT, l’OTAN — alliance transatlantique à dominante américaine, étiquetée « occidentale » — assume le commandement militaire de l’ensemble des opérations de la « communauté internationale » contre le régime libyen : les bombardements en appui aux troupes insurgées, le respect de la zone d’exclusion aérienne, le contrôle de l’embargo sur les armes. C’est ce que souhaitaient les Etats-Unis, qui ne voulaient plus apparaître en première ligne. Et c’est le contraire de ce pour quoi les diplomates français militaient depuis plusieurs semaines, en tout cas en paroles. Mais déjà, le couple franco-britannique — qui prétend conserver le « pilotage politique » de l’intervention par le truchement d’un « groupe de contact » assez fumeux — évoque la possibilité de fournir des armes aux insurgés.

par Philippe Leymarie, 31 mars 2011

Faut-il fournir des armements à la rébellion ? Cette mesure fait partie des pistes envisagées depuis quelques semaines, dans les cercles spécialisés, pour hâter la chute du régime Kadhafi, alors que - vient de reconnaître l’amiral Mike Mullen, chef d’état-major des armées américaines - les capacités de l’armée du « Guide » « n’ont été réduites que de 20 à 25% » pour le moment, son armée n’ayant « pas encore atteint le point de rupture » (en dépit du millier de missions de bombardement conduites par les avions de la coalition depuis le début de l’intervention le 19 mars, et du tir de 200 missiles de croisière Tomahawk).

Il s’agit, avec ce projet d’armer les insurgés, d’éviter l’enlisement, une hantise en matière d’intervention multinationale : la Finul est déployée au Liban depuis 1978, la K-For au Kosovo depuis 1999, l’ISAF en Afghanistan depuis 2002, l’Onuci en Côte d’Ivoire depuis 2004, etc. Une longévité rarement gage de réussite.

En dehors de ralliements espérés (ou suscités) de proches du « Guide » Mouammar Kadhafi, ou de l’éventualité qu’une partie de son armée se retourne contre lui, la livraison d’armements, susceptible d’aider les insurgés à recréer un rapport de forces favorable, est la principale « technique » pouvant hâter un dénouement. Elle est un substitut à l’envoi de troupes au sol :

— qui n’a pas été prévu par la résolution 1973 ;
— qui aurait un effet désastreux en Afrique et dans le monde islamique, surtout si ces soldats n’étaient qu’occidentaux ;
— qui n’est pas souhaité (en tout cas officiellement) par les insurgés ;
— et qui est jugé trop dangereux pour les troupes en question.

Résolution souple

Les Etats-Unis « n’excluent pas » de possibles livraisons d’armes, ainsi que l’a déclaré le président Barack Obama en début de semaine, assurant qu’il ne « disait pas non plus que cela allait se faire ». Il est vrai qu’ils sont orfèvres en la matière (Asie, Amérique latine). On explique d’ailleurs, au département d’Etat, que la résolution de l’ONU est assez « souple » pour permettre une telle aide en matériel. Le Pentagone, en liaison avec la CIA, n’a pas manqué d’en étudier les modalités pratiques : les voies d’acheminement ne manquent pas, via l’Egypte notamment.

De hauts responsables américains ont d’ailleurs indiqué à l’agence Reuters, mercredi 30 mars, que le président Obama avait signé, ces dernières semaines, un décret confidentiel autorisant des opérations secrètes de la CIA en Libye pour soutenir les insurgés. Et selon The New York Times, de « petits groupes » d’agents de la CIA sont déployés en Libye pour prendre contact avec la rébellion et guider les frappes de la coalition.

Londres et Paris, le duo conservateur qui a pris la tête de la coalition anti-Kadhafi, y est favorable. Mercredi, le premier ministre britannique David Cameron n’a pas exclu d’armer les rebelles. La chaîne américaine ABC assure que « des dizaines de membres des forces spéciales britanniques et d’agents du service d’espionnage MI6 travaillent en Libye », en particulier pour recueillir des renseignements sur les positions des forces loyalistes.

Limite technique

« Nous sommes prêts à en discuter avec nos partenaires », avait indiqué de son côté le ministre français des Affaires étrangères, M. Alain Juppé, qui a cependant reconnu mardi à Londres — à l’issue de la première réunion du « groupe de contact » qui revendique le pilotage politique de l’intervention contre Kadhafi — que « ce n’est pas ce que prévoit la résolution 1973 ».

Jeudi matin, lors d’un point de presse à Paris, le ministre de la défense Gérard Longuet a assuré « qu’une telle assistance n’est pas à l’ordre du jour parce qu’elle n’est pas compatible avec la résolution 1973 » : cette « limite technique ne permet pas aujourd’hui l’envoi de troupes au sol », si elle n’empêche pas l’appui aux bombardements depuis le sol. Ce principe « n’est pas remis en cause à cette heure ».

La France, qui vient d’installer à Benghazi, siège du Conseil national de transition libyen, un diplomate de haut rang (1) semble cependant avoir pris les devants : profitant de rotations à vocation « humanitaire » de navires de la marine nationale française, la DGSE — le service de renseignement et d’action extérieure — aurait livré discrètement à Benghazi, dès la mi-mars, quelques canons de 105 mm et des batteries antiaériennes mobiles (2).

Présence voyante

Des opérations de ce type ne sont pas sans risques :

— elles impliquent la présence, qui peut être trop voyante, de formateurs ou « conseillers », pour mettre en œuvre ces matériels, dont les insurgés ne connaissent pas le maniement ;
— le risque existe qu’une partie de ces armes tombent dans des mains non désirées, par exemple celles d’activistes d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) (3) — « C’est un risque non négligeable, quand un Etat se délite », a reconnu Gérard Longuet lors de son point de presse ;
— sur un plan politique, c’est la voie ouverte aux accusations « d’ingérence » (que la Russie n’a pas manqué de formuler, aussitôt connue cette éventualité), ou à une désagrégation de la coalition (la Turquie, l’Italie, la Norvège, le Danemark, la Belgique se sont déjà prononcés contre).

Paradoxe : c’est Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’OTAN qui — pour des raisons surtout tactiques, afin de préserver l’unité de sa coalition — a dû mettre les pendules à l’heure, à l’issue de la réunion de Londres : « La résolution 1973 est très claire : elle exige l’imposition d’un embargo sur les armes. Nous sommes donc là pour protéger les populations, pas pour les armer. »

Embargo qui, si l’on en croit les nouvelles « idées » émises à Paris, Londres et Washington, pourrait donc être violé par ceux-là mêmes qui se sont donné pour mission de le faire voter et de le faire respecter… mais seulement à l’encontre d’un camp. A Washington, on fait valoir que l’embargo s’applique contre le régime de Kadhafi, et ne concernerait pas l’autre camp. En revanche, pour le représentant portugais à New-York, en charge du Comité des sanctions de l’ONU, l’embargo sur les armes est total et s’applique à tout le monde. Bref, au train où vont les débats, il faudra arracher au Conseil de sécurité une nouvelle résolution sur mesure…

« Echelle horrible »

Les Américains se désengagent-ils ? L’abandon du commandement de l’opération qu’ils avaient eux-mêmes baptisée « Aube de l’Odyssée » peut le faire penser. Il a été théorisé par le président Obama, à l’occasion d’une allocution prononcée à l’université de la défense de Washington (4) à quelques heures de la tenue de la conférence de Londres, dont voici quelques extraits :

— « Je suis absolument d’accord pour dire que l’Amérique ne doit pas faire la police partout dans le monde… Mais cela ne doit pas être un argument pour ne jamais intervenir » ;
— « Nous étions confrontés à la perspective d’un massacre de la population par Kadhafi à une échelle horrible. Ignorer cette situation et la responsabilité de l’Amérique en tant que leader aurait été une trahison de nos valeurs et de ce que nous sommes » ;
— « Le coût de la non intervention aurait été plus lourd que celui de l’intervention » ;
— « Participer au renversement de Kadhafi par la force est inacceptable », a cependant affirmé le numéro un américain, qui s’est défendu d’engager son pays dans un nouvel engrenage militaire ;
— « La recherche d’un consensus à l’ONU et le montage de la coalition nous ont pris 31 jours » ; « S’il n’y avait eu les Français et les Britanniques, il ne se serait probablement rien passé » (alors qu’il avait fallu un an de débats au temps du président Clinton, pour se mettre d’accord sur une intervention en Bosnie, a-t-il souligné).
— « Exercer le leadership ne consiste pas à agir seuls, mais à pousser les autres afin qu’ils prennent leur part du fardeau », a-t-il insisté (à l’adresse notamment des républicains, attachés au rôle « impérial » des Etats-Unis).

Opération transfert

Dans ce discours, Barack Obama a bien précisé qu’il avait pris bien soin d’éviter d’agir de manière unilatérale, privilégiant le partage du fardeau et le transfert du commandement de l’opération à ses alliés de l’OTAN. Durant ces deux dernières semaines, l’armée américaine avait assumé le commandement opérationnel de la coalition, et assuré à elle seule plus de la moitié des frappes contre les centres de commandement, batteries antiaériennes et convois blindés des troupes loyales à Mouammar Kadhafi.

Le transfert du commandement n’est qu’un désengagement partiel, le président Obama ayant affirmé que les Etats-Unis restaient en soutien, y compris en matière de neutralisation de centres de communications, de renseignement, de transport et ravitaillement logistiques : « En raison de ce transfert à une coalition basée sur l’OTAN, les risques et coûts pour les contribuables américains seront significativement réduits », a-t-il plaidé. Les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne assuraient jusqu’ici les quatre cinquièmes des sorties aériennes.

Effectif depuis jeudi 31 mars à 6 heures GMT, le transfert de l’ensemble des responsabilités opérationnelles a concerné dans un premier temps les moyens militaires, essentiellement aériens, de la Belgique, du Canada, du Danemark, d’Espagne, du Royaume-Uni et des Pays-Bas.

L’Alliance atlantique, qui assurait déjà depuis plusieurs jours deux autres missions — le contrôle de l’embargo sur les armes et l’imposition de la zone d’interdiction aérienne — planifie désormais les frappes en soutien aux insurgés libyens.

En famille

Le centre d’opérations aériennes combinées de l’OTAN (CAOCC) de Poggio Renatico, dans le nord de l’Italie, a commencé à émettre les ordres opérationnels sous forme de plans de vol pour les unités engagées dans la campagne aérienne en Libye, mettant en œuvre les directives du Commandement aérien d’Izmir (ACC), en Turquie, en liaison avec le commandement maritime (MCC) et le commandement inter-armes de l’opération (JFC) basés à Naples, en Sicile.

Selon l’état-major français, la « bascule » s’est faite sans heurt, en raison de la longue expérience de travail sous procédures OTAN des principaux pays concernés. En outre, la nouvelle chaîne de commandement est un décalque de l’ancien dispositif de coordination assuré par les forces américaines en Europe. L’amiral James Stavridis, qui supervise l’ensemble de l’intervention en tant que commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR)… faisait de même, ces deux dernières semaines, en tant que commandant des forces américaines en Europe.

Quant au général canadien Charles Bouchard, nommé ces derniers jours commandant de l’opération OTAN en Libye, il a effectué l’essentiel de sa carrière dans les état-majors américains, et il est l’adjoint en titre de l’amiral Samuel Locklear, chef du commandement conjoint (JOC) de l’Alliance à Naples… qui commandait ces dernières semaines l’opération américaine « Odyssey Dawn » (Aube de l’Odyssée) depuis le Mount Whitney, navire-amiral de la 6ème flotte. On reste en famille…

Philippe Leymarie

(1) M. Antoine Sivan, ancien sous-directeur pour le Moyen-Orient au ministère des affaires étrangères.

(2) Cf. Le Canard enchaîné, 16 mars 2011.

(3) L’amiral James Stavridis, commandant des forces américaines en Europe, a évoqué récemment des « signes » de leur présence au milieu des insurgés libyens.

(4) Même son ex-adversaire à l’élection présidentielle de 2008, le républicain John McCain, a vanté « l’excellence » de ce discours.

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