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Kazakhstan - Asie centrale - Dictature

Elections au pays du « Sultan de la lumière »

Dimanche 3 avril, l’ex-république soviétique d’Asie centrale élit son Président. Une farce électorale que Noursoultan Nazarbaïev a imposée deux ans avant le terme de son mandat, sans aucune justification. Le « khan kazakh » (« sultan kazakh »), à la tête du pays depuis 1989, doit faire des envieux au Proche-Orient. Son secret : un peu de redistribution de la manne pétrolière et de bonnes vieilles recettes soviétiques, à commencer par un culte de la personnalité découvert sur le tard.

par Régis Genté, 3 avril 2011

Fiat lux, et la lumière fut… et les rayons de lumière (« Nour », en kazakh) jaillirent un peu partout au Kazakhstan. Un peu partout dans le nom des institutions et de certains lieux. Entre flagornerie d’affidés et décisions de conseillers, à partir de 2007 l’entourage du Président Noursoultan Nazarbaïev se mit à tout va à emprunter le « Nour » du prénom du chef de l’Etat pour rebaptiser toutes choses. « Les blagues ont alors commencé à fuser sur internet, du genre : Comme cela, on aura de la vitamine D pour nos hivers bien gris ! », raconte Adil Nourmakov, un jeune politologue et blogueur. Fin 2006, le parti présidentiel “Otan” [“Patrie”] était renommé “Nour Otan” [“Les rayons de lumière de la patrie”]. Nous ne le savions pas à l’époque, mais c’était le premier d’une belle série. Aujourd’hui, l’entrée principale du quartier général de “Nour Otan” donne sur la “Nour Zhol” [“Le chemin de la lumière”], récemment encore appelée “Chemin vert”, la perspective centrale de la nouvelle capitale Astana. Vous voyez, à deux pas de la nouvelle mosquée récemment rebaptisée “Nour Astana”. »

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Les nationalités en Asie centrale
Carte : Philippe Rekacewicz, 2000, mise à jour en 2010.

Astana, qui veut simplement dire « Capitale » en kazakh, pourrait être rebaptisée « Noursoultan », quelques députés y travaillent. « Il faut renommer Astana du vivant de M. Nazarbaïev. Pourquoi attendre sa mort ? C’est grâce à lui qu’existe cette ville, avec ses superbes édifices tantôt ultra-modernes à l’occidentale, tantôt au style plus oriental. Il y a quinze ans ici, ce n’était qu’une steppe laissée aux loups », affirme Sat Tokpakbaïev, l’un de ces hommes politiques. Et lorsqu’on lui demande si son initiative n’est pas de nature à classer définitivement son pays dans la catégorie « régimes autoritaires », le député rétorque qu’aux Etats-Unis « la capitale a été baptisée d’après le nom du Président Washington et qu’il y existe une Jacksonville et une Lincolnville ».

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A Karaganda, poster célébrant le grand programme de développement « Kazakhstan 2030 », présenté comme une illustration du génie de M. Nazarbaïev
Photo : Régis Genté, 2008.

L’initiative sera-t-elle récompensée par un « oui » du Président ? On ne saurait l’exclure. En 2003, M. Nazarbaïev déclarait au Wall Street Journal : « Dans les pays Orientaux, ils respectent beaucoup leurs leaders et certaines personnes m’ont approché et m’ont dit qu’ils aimeraient ériger un monument pour moi, comme ils le font au Turkménistan pour Turkmenbachi (Saparmourad Nyazov). J’ai demandé pourquoi ? Ceci [Astana] est le monument. Mes réalisations sont mon monument. » Déjà, l’acte de naissance de la nouvelle capitale du Kazakhstan n’est plus officiellement le 10 décembre 1997, jour où fut signé le décret entérinant une décision d’ordre géopolitique, mais le 6 juillet 1998… Ainsi, les dix ans d’Astana purent être fêtés en même temps que les 70 printemps de son fondateur.

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Astana, Un « monument » à la gloire de M. Nazarbaïev
Photo : Ré. Ge. 2010.

Si ce culte de la personnalité semble avoir pris un coup d’accélérateur ces dernières années, c’est que les semences avait été jetées dans la steppe kazakhe dès les années 1990. Elles tardèrent toutefois à germer apparemment à cause de l’opposition de Sarah Nazarbaïeva, l’épouse du chef de l’Etat. Selon son ex-gendre, Rakhat Aliev, en exil à Vienne depuis 2007 après avoir été trop gourmand politiquement, c’est elle qui a dissuadé son mari de saturer l’horizon de ses portraits géants. Comme au Turkménistan voisin par exemple. Pas de statues en or non plus.

Toutefois, l’or sert le culte de ce khan des temps modernes. Au beau milieu de « Nour Zhol », à Astana, se dresse la tour Bayterek, aux formes inspirées de l’arbre de vie des légendes kazakhes. L’édifice de 97 mètres de haut, structure métallique dominée par un globe de verre doré, est l’attraction touristique de la capitale, même si les Kazakhstanais l’ont rebaptisé « la sucette », avec leur humour hérité de l’époque soviétique. Le samedi, les jeunes mariés, les kazakhs ethniques essentiellement, viennent s’y faire photographier dans des poses romantiques. Mais surtout, ils viennent apposer leurs mains gantées dans le bloc en or marqué de l’empreinte de celle du Président, face à Akorda, sa résidence. C’est l’occasion de faire des vœux.

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Dans la tour Bayterek, les jeunes mariés célèbrent le culte du président
Photo : Ré. Ge. 2011.

Au moment où les mains touchent le bloc en or, retentit l’hymne national, aux paroles retouchées par M. Nazarbaïev lui-même. On peut voir ses annotations en marge du texte vénéré dans une vitrine du « Musée du premier Président de la république du Kazakhstan », à Astana. Les groupes d’écoliers et de collégiens défilent inlassablement dans ce musée dédié à ce président à part, qui s’est lui même octroyé ce titre de « premier Président de la république » avant de devenir, en juin 2010, « leader de la nation ». Distinctions qui lui donnent des droits que n’auront plus ses successeurs et qui lui assurent une large immunité.

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Les jeunes mariés apposent leurs mains dans le bloc en or marqué de l’empreinte de celle du Président
Photo : Ré. Ge. 2011.

Mais parmi tous ses titres, c’est peut-être surtout celui de « grand-père » qui produit le plus d’effets dans l’esprit des 16 millions de ses compatriotes. C’est bien ce qui inquiète Bakhytzhan Toregozhina, qui dirige une ONG de protection de la jeunesse : « Nous avons des enfants qui, le matin, à la crèche, commencent par écouter l’hymne du Kazakhstan. Et on explique à ces petits enfants que l’auteur est Noursoultan Nazarbaïev. On leur demande de l’appeler grand-père. Certains croient vraiment que Noursoultan Nazarbaïev est un homme à qui ils doivent d’être nés. » Plus tard, à l’école ou à l’université, les jeunes Kazakhstanais doivent étudier les adresses à la nation que Grand-papa prononce chaque année devant le parlement, chantant l’avenir radieux de la glorieuse nation du Kazakhstan.

Régis Genté est journaliste. Basé à Tbilissi, il couvre le Caucase et l’Asie centrale.

Régis Genté

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