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Trop de musulmans ?

par Alain Gresh, 5 avril 2011

On peut l’espérer, le ministre de l’intérieur Claude Guéant sera condamné, comme son prédécesseur, pour racisme. En déplacement à Nantes, lundi 4 avril, le ministre chargé des cultes a déclaré :

« En 1905, il y avait très peu de musulmans en France, aujourd’hui il y en a entre 5 et 10 millions. Cet accroissement du nombre de fidèles et un certain nombre de comportements posent problème », a-t-il fait savoir, en faisant référence notamment aux prières de rue, qui « choquent un certain nombre de concitoyens ». « Les responsables des grandes religions ont bien conscience que ce type de pratiques leur porte préjudice », a poursuivi le ministre (« Guéant : la loi de 1905 “ne sera pas modifiée”, LeMonde.fr, 4 avril 2011).

Au moment où se tient la journée de l’UMP sur l’islam (pardon, sur la laïcité), il serait vain de croire à des dérapages. Sur tous les fronts, le pouvoir pense qu’il faut relancer les polémiques sur l’islam, histoire de détourner l’opinion des problèmes réels de la société. Il est regrettable de voir souvent des responsables de gauche contribuer à cette stratégie en faisant de chaque incident dans une école ou une banlieue l’élément d’une stratégie islamiste de conquête de notre beau pays. Faut-il s’étonner alors que des administratifs et des enseignants décident de contrôler la longueur des jupes de leurs élèves ? Ou que le ministre de l’éducation prétende interdire à des femmes portant le foulard d’accompagner des sorties scolaires ?

Comment Guéant sait-il qu’il existe entre 5 et 10 millions de musulmans ? A-t-il fait une étude des prénoms qui transforment automatiquement tout Mohammed ou Fatma en un ou une musulmane ? Comme tout David ou Sarah serait un ou une juive ? Cette assignation à une identité (qui fait dire à un ami « musulman » n’ayant aucun rapport avec la religion qu’il se définit comme « musulman athée ») rappelle de plus en plus l’antisémitisme des années 1930. A l’époque aussi la crise économique et sociale permettait de dénoncer un bouc émissaire bien commode ; on sait ce qu’il en est advenu.

Mais revenons sur ce nombre agité comme une menace. Le site SaphirNews publie un intéressant dialogue avec le sociologue Patrick Simon (Hanan Ben Rhouma, « Mosquées : à 2,1 ou 5 millions, les musulmans manquent toujours de places », 21 mars 2011).

« La France aurait-elle perdu la moitié de ses habitants musulmans ? Selon l’étude “Trajectoires et Origines” réalisée par l’Institut national des études démographiques (INED) et l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) en 2008-2009, le nombre de musulmans en France est estimé à 2,1 millions et non plus 5 à 6 millions, souvent avancés par la classe politique, les économistes et les médias. Ces chiffres, passés inaperçus en octobre dernier, font désormais l’objet de discussions, en plein débat sur l’islam. Pour Patrick Simon, socio-démographe à l’INED et un des contributeurs de l’étude, le chiffre des musulmans en France ne change rien à la nature du débat politicien. »

Comment l’étude de l’INED a-t-elle défini un musulman ?

Patrick Simon : « Nous avons défini les musulmans à partir d’une question directe sur la religion, formulée ainsi : “Avez-vous une religion ?” et, en cas de réponse positive : “Laquelle ?”. Sont considérées comme “musulmanes” toutes les personnes ayant fait référence à l’islam dans leur réponse, quelles que soient leurs origines ou leurs pratiques. Certains n’avaient pas de parents “musulmans” (déclarés par eux comme musulmans) mais se sont dits musulmans. D’autres, plus nombreux, ont eu un ou deux parents musulmans mais se sont déclarés sans religion ou, plus rarement, d’une autre confession. Les personnes de “culture musulmane”, c’est-à-dire venant d’une famille musulmane mais se déclarant sans religion, ne sont donc pas compris dans notre population. En revanche, on observe une proportion non négligeable de personnes se déclarant musulmanes et pour qui la religion n’a pas d’importance dans leur vie et qui n’ont pas de pratique religieuse. Ces derniers peuvent être également qualifiés de “musulmans culturels”. Ils sont néanmoins comptabilisés, car ils se sont déclarés comme “musulmans”. »

Pourquoi ce chiffre est-il si faible ?

« Le chiffre de 2,1 millions que nous obtenons diffère des estimations habituelles pour plusieurs raisons. Tout d’abord, nous ne recueillons l’information que pour les personnes âgées de 18 à 50 ans mais le chiffre total de musulmans inclut également les plus de 50 ans et les moins de 18 ans. Par ailleurs, la plupart des estimations sont fondées sur l’origine des personnes et non sur leur déclaration en matière de religion. Sont considérés comme “musulmans” tous les immigrés venant d’un pays à dominante musulmane ainsi que tous les descendants de ces immigrés nés en France. Cela est relativement inexact : d’une part, parce que de nombreux pays à dominante musulmane comprennent des minorités non musulmanes ; d’autre part, parce que tous les habitants de ces pays ne se considèrent pas nécessairement comme ayant une religion. »

« C’est encore plus vrai pour les descendants nés en France. Entre 20 et 30 % des descendants d’immigrés du Maghreb nés en France se disent sans religion. Doivent-ils être considérés de “culture musulmane” ? C’est une question intéressante du point de vue de la sociologie de la religion mais, d’un point de vue démographique, nous avons retenu une définition plus étroite où nous respectons la déclaration des personnes. Il en va de même pour les catholiques. »

« Les chiffres de 5 ou 6 millions sont surestimés, mais l’enjeu d’arriver au “vrai” chiffre du nombre de musulmans en France est assez limité. S’il s’agit de montrer que l’islam est devenu une religion importante en France : même 2,1 millions de musulmans suffisent à valider cette idée puisque l’islam se trouve être la deuxième religion après le catholicisme. Il est plus intéressant de notre point de vue de travailler sur la transmission religieuse, le profil de ceux qui se disent très religieux ou moins religieux, les pratiques qui y sont associées et les “chances de vie” déterminées par l’investissement religieux. Notre enquête aborde très directement la question des discriminations et il est démontré que les personnes se déclarant musulmanes y sont plus exposées que les autres. Il s’agit de comprendre pourquoi et comment. »

En août 2009, l’Institut français de l’opinion publique (IFOP) a publié une étude (« Enquête sur l’implantation et l’évolution de l’Islam en France ») dans laquelle sont analysées les données cumulées dans les sondages globaux entre 2005 et 2009, soit 135 enquêtes ; et les enquêtes réalisées depuis 1989 auprès des « personnes d’origine musulmane ». L’Ifop reconnaît qu’il « n’existe pas de statistiques permettant de construire à proprement parler, un échantillon sur quotas de cette population » (âge, sexes, professions, etc.) et qu’il a donc fallu extrapoler.

Les musulmans (définis comme tels par eux-mêmes) se divisent en trois catégories : croyants et pratiquants pour 33 % (contre 16 % pour les catholiques) ; croyants pour 38 % (contre 57 %) ; d’origine musulmane pour 28 % (contre 27 %) en 2007. Ils pratiquent nettement plus, notamment la prière du vendredi, qui est en progression chez les plus jeunes. Elle est passée de 13 % à 20 %. Le port du foulard est beaucoup plus répandu chez les plus de 50 ans (30 %) que chez les moins de 35 ans (8 %).

Un autre élément important, leur jeunesse : les moins de 15 ans représentent 35 % des musulmans (contre 16 % pour l’ensemble de la population) et les 15-24 ans 28 % (contre 16 %). En revanche, les vieux sont moins nombreux : les plus de 50 ans représentent 13 % des musulmans (contre 42 % pour l’ensemble des Français) – notons alors que si on intègre aux chiffres de l’INED les moins de 18 ans et les plus de 50 ans, on arrive au chiffre d’environ 4,5 millions.

Enfin, dernière caractéristique et peut-être la plus importante, la sur-représentation des catégories populaires chez les musulmans : les employés, ouvriers et inactifs (étudiants, chômeurs, etc.) représentent plus de 70 % des musulmans (contre 45,5 % de l’ensemble de la population).

Des chiffres à méditer. Il est temps de se rappeler ce que disait Jaurès en 1905 : « Nous devons apaiser la question religieuse pour poser la question sociale. »

Alain Gresh

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