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Le prix d’une guerre

vendredi 15 avril 2011, par Philippe Leymarie

Les guerres, combien ça coûte – et par exemple celle que mène la France en Libye ? Cette question, volontiers considérée comme « triviale » à l’heure des grandes envolées humanitaro-onusiennes, a reçu de l’actuel ministre français de la défense, Gérard Longuet, une réponse fort churchillienne : « Ça coûtera beaucoup moins cher que le déshonneur de voir un peuple se faire massacrer. » Tant de soudaine sollicitude pour les peuples souffrants de la planète ne manque pas d’émouvoir. Mais n’empêche pas de tenter une estimation des coûts et surcoûts de ce que la communauté militaire nomme les « opérations extérieures »…

C’est un propos de Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances du roi Louis XIV : « Celui qui fait la guerre à meilleur marché est assurément supérieur à l’autre » [1]. Les soucis des gestionnaires actuels ne sont pas moindres. Eric Querenet de Breville, sous-directeur à la Direction du budget, se plaignait récemment devant des députés de ne pouvoir discerner les contours financiers des « opex » [2] : « La budgétisation et le financement des opérations extérieures sont un exercice difficile, qui s’apparente à du tir sur une cible mobile, se déformant dans le temps, dont la position nous est notifiée par le ministre de la défense sans qu’on puisse la vérifier, et dont la taille est approximative, puisqu’il s’agit d’une dépense évaluative ».

Jean-Paul Hébert [3], rappelait que les « coûts » dont on parle à propos des « opex » sont en réalité des surcoûts : il s’agit de la différence imputable à l’opération examinée par rapport au coût de l’unité en fonctionnement « normal », sur le territoire national.

Faute d’avoir accès aux documents comptables officiels, cet économiste spécialiste des questions de défense avait dû dépouiller cinquante trois rapports parlementaires pour tenter de rédiger un article sur « le coût des opex françaises » (Arès n°60, décembre 2008) : ces rapports fournissaient des informations parfois contradictoires, entre lesquelles il avait dû arbitrer. Au total, il estimait à 20 milliards les surcoûts en question, entre 1976 et 2008, soit entre 1,5 et 2 % du budget de la défense voté en loi de finances initiale.

Le jeu des relèves

Ce montant, qui a eu tendance à gonfler au début des années 1990, puis à partir de 2000, n’incluait que les engagements exceptionnels et réputés provisoires (même s’ils ont duré plus de vingt ans, comme au Tchad…), et non les frais occasionnés par les autres stationnements hors Hexagone : les 17 000 hommes en « forces de souveraineté » (en 2007), essentiellement dans les Dom-Tom ; et les 6 000 hommes des « forces de présence » (les bases permanentes en Afrique).

En ce début 2011, l’effectif des militaires directement engagés en « opex » est de 13 000 hommes environ, ce qui ne comprend pas les personnels d’état-major et de soutien des centres de commandement et bases dans l’Hexagone, mobilisés pour l’occasion. En outre, les militaires en « opex » sont relevés d’habitude tous les quatre mois (6 mois pour l’Afghanistan, 20 jours pour les pilotes), ce qui multiplie les effectifs …

Par ailleurs, les personnels dans les bases permanentes bénéficient d’une « indemnité de sujétion pour service à l’étranger », et les militaires en « opex » d’une prime de combat, avec pour tous des régimes particuliers de permissions. L’évaluation des surcoûts est encore rendue plus complexe à propos du matériel : on peut l’évaluer en quantité, mais est-ce à la valeur d’acquisition à l’origine, ou à leur valeur de remplacement ? En outre, le matériel est beaucoup plus sollicité, avec un taux d’usure et donc un coût de maintien en condition opérationnelle (MCO) plus important ; enfin, une partie est perdue au combat, ou laissée sur place (armement, véhicules, infrastructures), avec là encore un choix difficile entre valeur de remplacement ou valeur d’inventaire…

A la louche

Sans prétendre atteindre un tel degré de finesse financière, on peut tenter de cerner grossièrement les coûts des trois conflits les plus chauds du moment, auxquels participent les armées françaises : Côte d’Ivoire, Libye, Afghanistan (les autres opex « lourdes » mais moins actives sont le Liban et le Tchad). Et d’abord de la plus spectaculaire – la Libye – sachant que :

— l’heure de vol d’un chasseur Rafale est évaluée entre 12 000 et 20 000 euros (selon ce qu’on y inclut) ;

— une quarantaine de chasseurs français sont engagés dans les frappes en Libye depuis un mois (seize sur le porte-avions Charles de Gaulle, vingt-quatre sur la base de Solenzara en Corse) ;

— une vingtaine d’avions-radars, de ravitaillement ou de transport tactique (basés à Istres, Avord, Orléans) sont également mobilisés ;

— l’ensemble de ces appareils effectuent environ trente sorties par jour (soit neuf cents sorties environ, côté français, depuis le déclenchement des frappes) ;

— 3 200 militaires (2 600 sur les bateaux, 600 sur les bases à terre) interviennent directement ;

— l’heure de fonctionnement du porte-avions et de son escorte (présents sur zone depuis plus de trois semaines) peut être évaluée à 45 000 euros, environ (soit près d’un million par jour) ;

— un missile de croisière Scalp (équivalent du Tomahawk américain) vaut 750 000 euros (il en a été tiré onze par l’aviation française), les A2SM 150 à 200 000 euros, les bombes guidées GBU 50 000 euros l’unité ;

— une partie des heures de vol et des tirs peuvent être comptabilisés dans les quotas d’entraînement, quitte bien sûr à « lisser » ensuite au maximum les dépenses sur ces postes ;

— le tout dans un contexte de forte augmentation du coût des carburants (25 dollars de plus le baril, depuis la révolte en Tunisie)

Bref, sachant tout cela, et à la louche, on arrive à un coût (qui n’est qu’en partie un « surcoût » …) d’un montant d’un million et demi d’euros, en moyenne, par journée d’intervention en Libye, pour ce qui est des hommes et des matériels, compte non tenu des munitions (dont l’usage est très variable suivant les jours ou périodes).

Tendance à l’enlisement

Les Américains (dominants durant les deux premières semaines) s’étant retirés des frappes et ayant passé le commandement opérationnel à l’OTAN, la France et la Grande-Bretagne assurent pratiquement la moitié des actions offensives dans le ciel libyen. Pour la France seule, qui se veut leader « politique » de l’opération, la participation se monte à 20 % environ de l’effort général (lors de l’intervention au Kosovo, qui avait duré quatre-vingts jours, la France avait assuré un dixième de l’effort de la coalition).

En ces temps de restrictions budgétaires, et de baisse tendancielle de la plupart des crédits de défense, en tout cas dans les Etats européens, on est en droit de s’interroger sur le financement de surcoûts dus à des « aventures » militaires qui (comme c’est presque toujours le cas) ont, au surplus, tendance à s’enliser : l’opération en Afghanistan depuis 2002, Licorne en Côte d’Ivoire depuis 2004, l’actuelle intervention au Liban depuis 2008…

Dans l’immédiat, assure-ton officiellement, l’enveloppe « opex » prévue par avance dans le budget 2011 (soit 900 millions d’euros, contre 861 en 2010) épongerait le surcoût libyen … si du moins l’engagement ne s’éternise pas – car cela pourrait poser, notamment à l’armée de l’air, des problèmes sur les aéronefs, les personnels, et les munitions.

Le « Bush français »

Selon le porte-parole du ministère de la défense, « le niveau actuel des engagements français ne représente pas un pic, et reste en phase avec les moyens et le contrat opérationnel des armées », tel qu’il est défini par le Livre blanc de la défense, paru en 2008 [4]. Et on fait valoir que, pour renforcer Licorne en Côte d’Ivoire (passée de 900 à 1 800 hommes en quelques semaines), il a suffi de différer la relève d’unités sur place, et de prélever des compagnies déployées sur les bases au Gabon et au Tchad. Le coût annuel de la présence en Côte d’Ivoire en 2010 a été de 150 millions d’euros, et de 450 millions au bas mot pour l’engagement en Afghanistan.

Le surcoût d’ensemble des « opex » devrait cependant dépasser le milliard d’euros cette année (assez loin des 70 à 80 milliards de dollars de rallonge que l’ex-président américain George W. Bush demandait chaque année au Sénat pour financer ses guerres en Irak et en Afghanistan…). Une ardoise qui s’ajoutera à la considérable dette publique française, mais qui – pour celui qu’aux Etats-Unis on commence justement à appeler le « Bush français » – peut paraître modeste, si on la rapproche de retombées « immatérielles » : des guerres pour fabriquer du consensus hexagonal, et un président-chef de guerre pour tenter d’en cueillir les fruits, à un an de l’élection présidentielle [5] et faire oublier le social ; du grain à moudre pour les armées ; une vitrine pour les exportations (et notamment pour l’invendable Rafale de Dassault, à deux mois du Salon aéronautique du Bourget)…

Notes

[1] Cité par « Mon blog défense », 8 avril 2011.

[2] Audition du 5 mai 2009, mission d’évaluation et de contrôle du financement des opérations militaires extérieures, Assemblée nationale.

[3] Chercheur à l’EPHESS, où il animait un séminaire sur l’industrie de l’armement, jusqu’à son décès en juillet 2010.

[4] Cf. Nathalie Guibert, « Le temps, principal ennemi de l’armée française », Le Monde, 9 avril 2011.

[5] La classe politique, à quelques extrêmes près, ne trouve rien à y redire.

15 commentaires sur « Le prix d’une guerre »

  • permalien
    15 avril 2011 @20h28   »

    M Longuet était un jour (voir après la cohabitation de 1986) accusé d’avoir volé les deniers publics Français...Il a été interdit d’éligibilité pendant 5 ans ? Vous allez dire et alors ila payé ? Mais justement il est encore mal placé pour défendre les intérêts du peuple Libyen ?Encore moins d’être un Churchull Français !!!

  • permalien venturii :
    16 avril 2011 @00h14   « »

    Sans compter que pour ce prix-là de 1 milliard d’euros, on va savoir quinze ans plus tôt que prévu combien les Khadafi ont versé pour la campagne présidentielle de Sarkozy en 2007.

  • permalien 1b6le :
    16 avril 2011 @10h11   « »

    Difficile évaluation du « surcoût » ! 1.5 million € par jour paraît peu si on compare à 0.75 million UN missile SCALP. En fin de "compte" n’est-ce pas juste un chèque en blanc ?

  • permalien Gracchus :
    16 avril 2011 @13h02   « »
    Déjà à sec...

    Selon le Washington Post, l’OTAN est déjà, moins d’un mois après le début des opérations en Libye, à court de certaines munitions.

    Il s’agirait en particulier des bombes à guidage laser, ce qui laisse donc présager qu’on va utiliser des bombes plus rudimentaires, moins onéreuses. Et par conséquent que la fable des "frappes chirurgicales" va rapidement céder la place au lamento hypocrites sur les inévitables "dégâts collatéraux".

  • permalien Nathan :
    16 avril 2011 @15h36   « »

    L’auteur de l’article a raison. Un centime payé pour cette intervention grotesque est un centime de trop. Authentique insurrection, révolution de palais ou conflit tribal... on s’en fout. Ce n’est pas nos oignons. D’autant plus que comme dans l’ensemble du monde arabe, la peste islamique risque encore de remplacer le choléra des dictatures féodales ou progressistes. Bref, tout cet argent ferait mieux d’être investi en France.

    Cela dit, maintenant que les Français sont présents dans le ciel libyen sous l’égide de l’Otan, le mieux serait :

    1. De liquider les forces kadhafistes et la famille Kadhafi au plus vite.

    2. D’avoir une part importante dans les projets de reconstruction.

    3. D’avoir des concessions pétrolières supplémentaires pour bons services rendus.

    4. De contraindre Total et Vinci à payer des impôts en France de manière à ce que les Français en profitent, puisque ce sont ces derniers qui financent cette intervention.

    5. D’empêcher les flux migratoires vers l’Europe... Oups, excusez-moi, on ne dit plus Europe mais "Espace Schengen". C’est beau, n’est-ce pas ? Et puis ça fait rêver. C’est une sorte zone franche extensible à l’infini. On songe à y intégrer prochainement le Balouchistan. Et puis, on y entre comme dans un moulin. Pour y déposer sa valise en carton, il suffit de repérer le pays le plus laxiste, le maillon faible, dans ce cas-ci l’Italie, les autres membres de l’espace Schengen n’ayant pas le droit d’établir une police des frontières en vertu du traité de Schengen. On se demande parfois à quoi servent les eurocrates de Bruxelles. Eh bien, à ça...

    http://www.lepoint.fr/monde/immigra...

    Et dire que j’écris ces lignes d’un grand pays démocratique où l’on n’a pas hésité à prendre mes empreintes digitales à la frontière alors que je ne suis qu’un vulgaire touriste.

  • permalien Shiv7 :
    16 avril 2011 @16h59   « »

    @ Nathan

    Et dire que j’écris ces lignes d’un grand pays démocratique où l’on n’a pas hésité à prendre mes empreintes digitales à la frontière alors que je ne suis qu’un vulgaire touriste.

    Je vous sens admiratif, voilà un pays qui sait y faire.., il est vrai qu’on est jamais trop prudent, on pourrait du reste injecter une puce électronique à ceux qui se présentes aux frontières comme requérant, (et à tout les résidents susceptible de virer terroriste), ne croyez vous pas ?

  • permalien Ym :
    16 avril 2011 @19h52   « »

    et implicitement combien ça rapporte ? il ne faudrait pas en profiter pour gazer les retours sur investissements ! c’est le deuxieme temps du moteur de l’Histoire ( sinon me raconte pas d’histoires !). je me rappelle quand Finkielkraut était la tete de liste d’une armée de ricaneurs face à la désignation d’un complexe militaro industriel

  • permalien Oualahila Ar Tesninam :
    17 avril 2011 @00h58   « »

    Un seul mot Monsieur Philippe Leymarie pour ce papier : Bravo !
    Car voilà bien une bonne question en effet !
    A l’heure où certains persistent à tenter de continuer de convaincre le Français lambda que si la France n’est commercialement plus compétitive - il serait peut-être temps de s’en apercevoir - ce serait du fait du poids des dépenses publiques dites "sociales", voire même dites "de confort" selon certains reptiles propagandistes à la solde d’un pouvoir liberticide et antisocial du style de ce "charmant garçon" de Jean-Marie Colombani qui sévit toutes les semaines sur France Culture, (Un comble...) il est en effet bon de se poser ce type de question.
    Combien en effet coûte cette guerre au contribuable français ? Combien me direz-vous coûte aussi celle d’Afghanistan initiée par le parti dit "Socialiste" ? Combien coûte également la présence militaire néo-coloniale française en Afrique comme en Côte d’Ivoire ?
    A l’heure où les valets du capital s’évertuent à tenter de nous convaincre que ce sont les pauvres, les chômeurs, les retraités, les malades, qui coûtent cher à la société, il est en effet intéressant de se poser ce type de question...

  • permalien José Medina :
    17 avril 2011 @09h03   « »

    A combien de postes d’enseignant pour nos enfants et petits-enfants, ces surcoûts peuvent-ils correspondre ? A combien de postes d’infirmières et d’infirmiers ? etc.

  • permalien ukrainiennne :
    18 avril 2011 @15h03   « »

    Kadhafi a annoncé l’arrêt des licences pour les entreprises françaises (15% d’import du pétrole en France). C’est pour ça la France est là.
    Sarkozy protège surtout les intérêts des élites financières en France

  • permalien Brice :
    18 avril 2011 @15h29   « »

    et implicitement combien ça rapporte ?

    La question est très intéressante, c’est certainement encore plus dur à évaluer que le coût...
    Ce qui est sûr c’est que ca ne rapportera rien au français moyen, ni au riche d’ailleurs, et encore moins au pauvre.
    Seules les banques ou grosses industries toucheront le pactole.

  • permalien Simon :
    21 avril 2011 @16h34   « »

    Si les dirigeants européens étaient soucieux des Africains, ils utiliseraient cet argent pour améliorer la qualité de l’éducaution et de la santé et financeraient des projets d’agriculture moderne. C’est un gâchis pour les contribuables français.

  • permalien K. :
    23 avril 2011 @13h46   « »

    De “St-Trospet” au désert libyen.

  • permalien Oualahila Ar Tesninam :
    1er mai 2011 @15h28   « »

    Suivant les hypothèses basses et hautes l’opération en Libye coûterait à la France à la louche entre un million et demi d’euros et six millions d’euros [*] en moyenne par jour. L’opération a débuté le 19 mars et a donc coûté à la date d’hier à la France entre 64 500 000 € et 258 000 000 € si je m’abuse. Sachant que la France supporte 25% des opérations environ et compte tenu des résultats obtenus depuis environ un mois et demi, ça laisse rêveur…

    [*] Selon le Colonel Michel GOYA citant Georges Dienekes, "Le coût de la guerre en Libye", 24 mars 2011.

  • permalien dingo :
    2 mai 2011 @14h00   «

    Nous sommes entrés dans cette organisation en acceptant d’être des serfs et croire que nous serons invités à table pour manger avec les autres dans les plats que nous avons lavés est tout simplement crédule, pire, stupide. Quand l’UA reconnaît la victoire de Ouattara sans même tenir compte des conclusions contraires de ses propres observateurs envoyés sur le terrain, juste pour faire plaisir à nos anciens maîtres, comment peut-on nous respecter ? Lorsque le président Sud-Africain Zuma déclare que Ouattara n’a pas gagné les élections et change à 180° après un tour à Paris, on peut se demander ce que valent ces dirigeants qui représentent et parlent au nom de 1 milliard d’Africains.

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