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L’autocritique de M. Alain Juppé

par Alain Gresh, 19 avril 2011

Un colloque s’est tenu le 16 avril à l’Institut du monde arabe, et à l’initiative du ministère français des affaires étrangères, sur le thème : « Printemps arabe : enjeux et espoirs d’un changement ». C’est M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères et européennes, qui a tiré les conclusions dans un discours qui mérite une attention d’autant plus grande qu’il constitue une véritable autocritique, exercice auquel répugnent en général nos responsables politiques.

Le ministre a d’abord reconnu que la France avait été surprise par le printemps arabe et qu’elle avait trop longtemps fermé les yeux sur les pratiques autoritaires des gouvernements arabes :

« Il faut bien le reconnaître, pour nous tous, ce “printemps” a constitué une surprise. Trop longtemps, nous avons pensé que les régimes autoritaires étaient les seuls remparts contre l’extrémisme dans le monde arabe. Trop longtemps, nous avons brandi le prétexte de la menace islamiste pour justifier une certaine complaisance à l’égard de gouvernements qui bafouaient la liberté et freinaient le développement de leur pays. »

« Et voilà que soudain, dans la ville de Sidi Bouzid, en dehors de toute mouvance politique ou religieuse, un jeune homme s’immole par le feu. Voilà que soudain, de proche en proche, la flamme de la liberté se propage dans toute la région. C’est la jeunesse d’Egypte qui se lève, la Libye qui se révolte, les peuples arabes qui se soulèvent contre l’oppression. Ce sont les citoyens qui revendiquent leur dignité et crient leur aspiration à la liberté individuelle, au respect de la personne et à la libre expression de leurs opinions – toutes ces valeurs universelles chères à la France, pas seulement à la France puisqu’elles transcendent les civilisations, les cultures et les frontières et qu’elles font aussi le bien commun de l’Organisation des Nations unies. » (...)

« Ce “printemps arabe” ne doit pas nous faire peur. Si j’ai parlé tout à l’heure d’enthousiasme et d’inquiétude, c’était pour me borner à un constat et non exprimer une conviction personnelle. » Le ministre répondait aux inquiétudes que traduisent les sondages effectués en France et en Europe.

« Il est le fruit d’un courage hors du commun. Avons-nous oublié le prix de la liberté et de la démocratie, nous qui, il y a 70 ans, nous sommes battus pour défendre ces valeurs ? Avons-nous oublié ce qu’il en coûte de sang versé et de vies sacrifiées quand on s’élève contre la barbarie, quand on défie un tyran comme les libyens le font aujourd’hui ? »

« Ce “printemps arabe” est le fruit de la responsabilité. J’en veux pour preuve l’attitude des jeunes Egyptiens de la place Tahrir. Je les ai rencontrés le mois dernier, lors de ma visite au Caire. Je les ai écoutés me parler de leurs projets, de leurs espoirs, de leurs craintes. J’ai été impressionné par leur calme, mais aussi par leur refus de se laisser confisquer une victoire qui est celle de leur peuple, et non celle d’un parti ou d’une religion. Je me suis laissé gagner par leur enthousiasme, par leur rêve d’une Egypte réconciliée, démocratique, capable de donner du travail à sa jeunesse. Je me suis dit : “Et si les peuples arabes réussissaient ?”. (...) Oui, pour nous tous, ce “printemps arabe” est un immense espoir. Mais c’est aussi un immense défi. »

Le ministre a aussi reconnu que la politique de boycott des forces d’opposition dans le monde arabe n’avait pas été fructueuse, qu’il fallait parler avec tout le monde, y compris les groupes islamiques, en premier lieu les Frères musulmans.

« C’est enfin le sens du message que j’ai adressé à nos ambassadeurs dans les pays arabes que j’ai réunis hier à Paris, en leur demandant d’élargir le spectre de leurs interlocuteurs à l’ensemble des acteurs de la société civile. Trop longtemps, nous nous sommes consciemment ou inconsciemment un peu trop limités dans nos contacts, limités aux gens en place si je puis dire. Je crois que nous devons parler, échanger nos idées avec tous ceux qui respectent les règles du jeu démocratique et bien sûr le principe fondamental du refus de toute violence. Et je souhaite que ce dialogue s’ouvre sans complexe aux courants islamiques, dès lors que les principes que je viens d’évoquer, les règles du jeu démocratique, le refus de toute violence sont respectés de part et d’autre. »

« M. Ben Salem [un membre du parti tunisen Al-Nahda présent au colloque] nous a dit tout à l’heure que les islamistes allaient nous surprendre. Chiche ! Surprenez-nous, je ne demande que cela. Et nous allons nous aussi vous surprendre, parce que nous ne sommes pas du tout dans une disposition d’esprit qui consiste à stigmatiser le monde musulman ou la religion musulmane, mais, bien au contraire, à dialoguer avec elle. Et je vous fais même une proposition : parlons ensemble de ce qu’est la laïcité, pour vous, pour nous, peut-être pourrons-nous nous retrouver sur un terrain commun. La France dispose d’un formidable outil diplomatique pour y parvenir et je voudrais saluer nos ambassadeurs de la région Afrique du Nord – Moyen-Orient dont j’ai dit qu’ils s’étaient réunis hier à Paris et qui ont assisté avec beaucoup d’assiduité à ce colloque. Nous devons simplement réorienter nos instruments en ce sens, qu’ils soient politiques, économiques ou culturels. Aujourd’hui, c’est toute notre politique à l’égard du monde arabe que nous devons repenser. »

Comment le ministre conciliera cette stratégie avec le discours islamophobe tenu par le gouvernement auquel il appartient reste encore à voir.

Le ministre a justifié la politique de la France en Libye et expliqué les bases légales de l’intervention militaire :

« Cela m’amène à une question sur laquelle je souhaite m’exprimer sans ambiguïté. Notre politique n’a pas pour objectif de conduire à des changements de régime. Nous n’avons pas l’intention de décider de la nature et de la répartition des compétences internes de pays qui sont indépendants. Nous nous exprimons, nous condamnons, nous intervenons sur le seul fondement du droit international et, en particulier, de la mise en œuvre du principe nouveau, adopté en 2005 par l’organisation des Nations unies et inscrit pour la première fois dans une résolution du Conseil de sécurité, je veux parler du principe de responsabilité de protéger, dont je rappelle ce qu’il est : au terme de ce principe adopté par les Nations unies à l’unanimité, les gouvernements ont pour responsabilité de protéger leur peuple contre les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et les génocides. Et s’ils ne le font pas, la communauté internationale se reconnaît le droit de se substituer à eux. C’est la raison pour laquelle notre action en Libye se déroule dans le cadre strict posé par les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, ce qui ne nous empêche pas naturellement de demander le départ de Kadhafi, parce que nous considérons que son maintien au pouvoir n’apparaît plus compatible avec la protection des citoyens libyens. »

Quelques minutes plus tôt, le ministre avait déclaré :

« Le troisième enjeu, c’est de changer notre regard sur le monde arabe. Nous, Français, pensions très bien connaître ces sociétés, avec lesquelles nos liens sont anciens et solides. Mais le “printemps arabe” nous a pris au dépourvu et nous a montré que nous en ignorions des pans entiers. Aujourd’hui, nous avons besoin de la vision des entrepreneurs et des responsables associatifs. Nous avons besoin de la vision des artistes et étudiants. Nous avons besoin de la vision des blogueurs, de ceux qui disent “non” et des nouveaux acteurs qui émergent. »

M. Juppé a souligné l’importance d’accompagner le printemps arabe, notamment dans le domaine économique et social :

« Ne nous y trompons pas : si dans six mois, dans un an, nous n’apportons pas de réponses aux attentes des populations, si dans six mois, dans un an, les jeunes demeurent privés de perspectives et les peuples sont plongés dans une pauvreté plus grande encore que celle qu’ils connaissaient jusqu’à présent, rien ne pourra les empêcher de céder à la tentation des extrêmes. Rien ne pourra les empêcher de se jeter dans les bras des radicaux de tout bord. »

« C’est donc notre responsabilité à tous de conjuguer nos efforts pour faire émerger une zone de stabilité et de prospérité dans cette région du monde. C’est notre responsabilité et notre intérêt à tous d’enrichir encore cette “mémoire des deux rives” née de notre destin commun, de permettre cette “rencontre fondamentale entre l’Orient et l’Occident” que le grand orientaliste français Jacques Berque appelait de ses vœux (D’où je venais). »

La question à laquelle le ministre ne répond pas est de savoir si nous imposerons à ces Etats les mêmes politiques qu’au cours des deux dernières décennies, politiques fondées sur l’ouverture des marchés et sur une libéralisation de l’économie qui n’a profité qu’aux plus riches et aux corrompus.

Sur le conflit israélo-palestinien, le ministre est resté vague :

« Je pense bien sûr d’abord au conflit israélo-palestinien. Les aspirations du peuple palestinien ne sont pas moins légitimes que celles des autres peuples de la rive sud. Israël, pour sa part, a le droit de vivre en sécurité et en paix. C’est pourquoi, au cours des prochains mois, l’idée d’un Etat palestinien démocratique, viable, continu, vivant en paix et en sécurité aux côtés de l’Etat d’Israël, doit quitter le registre de l’incantation pour devenir une réalité. Nous connaissons tous les grands paramètres d’une solution : ils doivent désormais être mis en œuvre. La France ne ménagera pas ses efforts en ce sens. » Et la question reste posée : Paris votera-t-il en faveur de l’admission d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967 aux Nations unies en septembre ?

Alain Gresh

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