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Tourisme de catastrophe

A Tchernobyl, la fascination du désastre

dimanche 24 avril 2011, par Christine Bergé

26 avril, jour d’anniversaire funeste pour un lieu qui cherche à fuir les mémoires. Qui désire encore se souvenir ? La date exacte d’une catastrophe nucléaire est un euphémisme, car le temps concerné s’étire vers nous, pollue notre présent et pollue l’avenir. A l’heure où nous pressentons que Fukushima étendra aussi, comme une tache d’huile, le lieu du désastre pour des décennies incertaines, revenons vers Tchernobyl, où l’on observe un bien curieux usage des lieux : le tourisme du désastre.

La saison des frissons

Les premiers touristes aisés de la fin du XVIIIe siècle avaient déjà le béguin pour les vestiges, les lieux oubliés et les terres arides. L’attrait pour la beauté des ruines n’est pas nouveau. Mais nous avons franchi un cran de plus dans cette fascination. Eprouver le vertige factice d’un temps où l’humanité aura disparu fait aujourd’hui partie des comportements ordinaires. Chacun peut aller regarder sur Internet les vidéos de son choix, pour se faire le film de la fin du monde. L’effondrement total de nos civilisations appartient déjà à notre monde culturel, à portée de simulation. Le tourisme à Tchernobyl, débuté en secret, en temps de fraude, a fini par rejoindre cette banalisation : le voilà officiellement organisé, offert comme un sucre d’orge aux amateurs de l’extrême.

L’innocuité apparente de ce phénomène social, heureusement répercuté par les journaux, se décline en termes de faits inéluctables : « Vingt-cinq ans après la catastrophe, les autorités ukrainiennes veulent attirer les touristes au cœur de la zone entourant le sarcophage », lisons-nous dans Courrier International le 7 janvier 2011 [1]. « Fin décembre 2010, le ministère des Situations d’urgence ukrainien a présenté au gouvernement une carte du site comportant des itinéraires sans risque. Dès cette année, le secrétariat d’Etat aux Stations balnéaires et au Tourisme va ainsi pouvoir proposer des parcours aux visiteurs, et l’année prochaine, lorsque le pays accueillera l’Euro 2012 de football, un million de touristes sont attendus. »

Ce qui frappe, à la lecture de ces présentations, c’est la façon dont « Tchernobyl », lieu des horreurs nucléaires, point de départ d’effondrements sociaux et d’éradications des espaces naturels, est accolé à des termes comme « itinéraire », « station balnéaire », « parcours », « football », qui évoquent la joie des vacances. La juxtaposition de tels termes forme déjà en soi un déni. On cherche le moyen d’organiser des parcours safe dans lesquels la prise de dose sera sans risque, où le frisson face au néant anticipé sera bien à portée d’une bourse moyenne. On fait donc un calcul économique pour monnayer l’un des plus grands crimes industriels commis par le monde nucléaire.

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Timbre commémoratif du vingtième anniversaire, Bélarus

Le verrou historique

Cette façon dont le phénomène touristique nous apparaît à la fois comme inéluctable et comme économiquement bénéfique, est la meilleure manière de fabriquer ce que j’appellerai un verrou historique, c’est à dire une interdiction de penser l’événement dans son temps. L’image qui illustre l’article en question montre deux appareils captant le fond de la réalité visuelle : la centrale de Tchernobyl, prise dans son corset de fer, avec sa cheminée. Au premier plan, un compteur Geiger, tenu par le guide ; un peu en retrait, un appareil photo, tenu par une touriste souriante. La légende dit que le compteur montre « un niveau de rayonnement 37 fois plus haut que la normale ». Le compteur est l’organe de la maîtrise : mesurer le rayonnement radioactif, même sans rien connaître de la nature des radionucléïdes qui entourent la jeune touriste, donne le sentiment d’avoir prise sur quelque chose. L’appareil photo, lui, permet de fixer le souvenir : j’étais à Tchernobyl.

Tout se passe comme si le tourisme permettait de fixer l’état catastrophique des lieux dans un cadre allant de la mesure technique au souvenir de vacances. Le verrou historique, par voie touristique, tente ici de cautionner l’idée que la catastrophe est localisable.

Gérer le danger

De fait, lisons-nous dans le même article, le gouvernement ukrainien a pris le train en marche, pour éviter le pire : les excursions clandestines, bien monnayées, pourvoyant aux touristes les senteurs sauvages de larges bouquets de radionucléïdes.

Il faut bien éviter le pire, récupérer les bénéfices, et garder l’autorité sur la distribution des périls. Les fameuses taches de contamination peuvent, semblent-il, être contournées, au profit d’itinéraires au-dessus de tout soupçon. L’Etat assume sa mission : la mesure des lieux, à l’aide de bornes de contrôle de la radioactivité. La technique gère le danger. Les touristes autorisés, encadrés, peuvent donc circuler dans une aire unique au monde, reconquise par les bêtes sauvages, où les constructions civilisées poursuivent leur effondrement, tandis que crépite légèrement le compteur à isotopes. Moyennant la gestion des dangers, avec un « régime spécial », les abords de la centrales deviendront « une des zones les plus attractives de la planète » [2].

La gestion appartient ainsi au verrou historique, car elle fait passer les lieux d’un état d’immobilité catastrophée (personne n’était censé venir dans la zone interdite) à un état de mouvement panoptique (tout le monde est autorisé à venir en voir un maximum). L’interdiction n’avait rien de religieux, ou de moral : il s’agissait d’une précaution sanitaire basique, évidente. La santé des touristes devient, dans cette logique de la gestion, l’enjeu fondamental des parcours autorisés. La gestion élimine le message moral, humain, que pouvait encore recueillir la zone d’exclusion  : l’interdit pouvait encore véhiculer quelque réflexion sur le franchissement historique accompli par la catastrophe. Les plus hautes autorités s’accordent bien pour mettre en haut de l’échelle des valeurs le « potentiel économique », comme le reconnaît Helen Clark, administratrice du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et coordinatrice de l’ONU pour la coopération internationale pour Tchernobyl. La gestion démocratise le tourisme du désastre, évitant les surenchères pour braver l’interdit.

L’aventurière des zones mortes

On pourrait se demander dans quelle mesure les premières prises de vue sur les lieux, les tout-premiers reportages de voyageurs et journalistes peuvent éventuellement servir de cadre à ce tourisme isotopique. Ce n’est pas encore Tchernoland, il doit bien y avoir autre chose que le sens du frisson. Il faut se demander si la destination touristique contient, comme pour d’autres lieux d’éco-tourisme, une vocation pédagogique.

Pour aborder les lieux, notre imaginaire dispose déjà d’au moins un modèle mythique : Elena Filatova, Ukrainienne née en 1974, campe un intéressant personnage initiatique/initiateur. Sanglée de cuir noir, de jour comme de nuit, munie de son compteur Geiger, elle parcourt à bord d’une moto de solide calibre les routes vides, dans un rayon de 250 kilomètres autour de la centrale. Ses reportages, publiés sur Internet, montrent une volonté de mémoire et de réflexion, au cours des années, sur l’extension du territoire contaminé.

Le père d’Elena, physicien nucléaire, lui a ouvert très tôt les yeux sur le monde des centrales. Elle a fait son premier voyage en 1992, un an après l’effondrement du monde soviétique. Au-delà de son rêve de motarde, rouler à grande allure sur des routes libres de tout autre véhicule et de toute police, ce qui anime la jeune femme est d’« observer, d’année en année, comment le monde matériel se dissout dans le néant » [3].

Les photos sont belles : dépouillées, comme les paysages traversés, la couleur un peu sépia semble avoir atteint le cœur des choses. Au bord des routes gris clair, même les panneaux qui portent les trois pales du sigle nucléaire sont rongés par la rouille. La nostalgie envahit le corps des bâtiments comme une fatigue mortelle, les façades courbent l’échine, on voit à vif les côtes des fermes, les toitures pleurent leurs larmes de tuile rouge. Le sentiment de désolation profonde pénètre jusque dans la végétation, abondante pourtant, qui semble maigre et sèche, lianes inextricables, fûts étroits de bouleaux, même au printemps. Les arbres poussent à travers les planchers des maisons abandonnées, à travers le béton dans les immeubles des villes. Dans les villes désertées, le travail des hommes est réduit à néant. Une banque à ciel ouvert a perdu son escalier : fracassé, il gît au fond d’une pièce étroite comme une prison. Une forme de surréalisme atomique laisse voisiner des formations émouvantes : un jeune arbre pousse dans une poubelle, un squelette de chien reste lové dans les draps d’un lit d’enfant.

On découvre alors qu’en regardant ces photos, on entre dans une autre dimension du temps. Quelle dimension ? Car il ne s’agit pas seulement ici de tourisme. La solitude de la photographe est essentielle à la portée de son regard. Pas de groupe de touristes, pour protéger ce regard. Le dépouillement des « paysages » leur enlève le caractère de paysage. Même les sangliers, qui nagent dans un petit lac, semblent fuir quelque chose.

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Timbre commémoratif du dixième anniversaire, Ukraine

Parmi les fantômes de l’Histoire

Dans son journal, en juin 2006, Elena écrit : « Tchernobyl est facilement oublié parce qu’il n’est connu que de nous. Les premières années après l’accident, nous ne voulions pas partager notre histoire avec le reste du monde, et maintenant, nous ne pouvons plus la partager, nous nous la rappelons à peine nous-mêmes. Tout ce qui nous reste de cette tragédie est le souvenir, affaibli et défiguré par le temps. Dans le futur, l’indifférence des gens étouffera les quelques braises restantes, jusqu’à ce qu’elles s’éteignent. Après cela, Tchernobyl ne restera que dans la connaissance de quelques éminents personnages et l’unique propriété de la nature [4]. »

Ecrire sur le tourisme d’aujourd’hui à Tchernobyl, c’est garder encore quelques braises vivantes et les ranimer. Là-bas, dans les bourgades vides, les monuments commémorent des temps disparus. Voici un mémorial de la seconde guerre mondiale. En voici un autre de la « Grande Guerre Patriotique ». Quand la statue va-t-elle sombrer ? Voici un monument de la Guerre Civile « En 1921, écrit Elena, l’Armée Rouge écrasa l’Armée Blanche à cet endroit. » L’herbe et le sable escaladent déjà l’escalier qui monte vers la pierre symbolique.

Combien de villes et villages morts ? Plus de 2000, dans un rayon de 250 kilomètres autour du réacteur maudit. Mais la ruine ne cesse de s’étendre, de se propager. Les gens s’en vont. Un trou noir dévore lentement les fosses de l’Histoire. Comme les pillards ont peur de dévaliser les églises, ces dernières sont encore un peu entretenues par les communautés avoisinantes. L’aventurière mesure une image de Christ radioactif, ainsi que la légère radioactivité d’une Bible restée ouverte à la page où l’âge de l’absinthe a été prédit [5].

L’âge de l’absinthe

La contamination prend le nom ukrainien d’une herbe amère, l’armoise ou absinthe (chernobyl). Le nom signifie littéralement la douleur noire [6]. Elena Filatova écrit qu’il a disparu des dictionnaires...

Sous le rayonnement des micro-roentgens, l’asphalte s’allume encore : il pétille de 500 à 3000 à l’heure. « Etre vivante alors que tout est mort autour de moi m’apporte un nouveau ressenti. Je me sens beaucoup plus vivante », écrit Elena [7]. Comprenons que l’âge de l’herbe amère, c’est celui d’une sortie de l’Histoire. Ici, à Tchernobyl, il ne se passe rien, « le caractère mathématique du temps a perdu toute signification ».

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Timbre commémoratif du cinquième anniversaire, URSS

C’est que les lieux sont entrés dans l’âge immémorial des isotopes nucléaires. Ils s’enfoncent progressivement dans l’invisible. Peu à peu, arbres et poteaux électriques obstruent les routes, les rendant impraticables, les ponts s’écroulent. Ce n’est certainement pas ici que passeront les touristes, avec les autocars. Par où passeront-ils donc, devons-nous demander ? Au printemps 2008, d’autres voyageurs se sont aventurés solitairement sur ces mêmes chemins. Avec Elena, ils ont noté qu’il devient de plus en plus difficile d’atteindre ces villes et villages morts. On les regarde de loin.

Le tourisme officiel à Tchernobyl va donc s’installer à distance raisonnable entre les mythes médiatiques qui préfigurent le désastre nucléaire (les films comme Aurora, ou Le Nuage) et le réel pourrissement de la situation géographique (l’abandon des lieux). Car pour préserver la mémoire, comme le désire Elena Filatova, il faut passer entre les branches, fouiller sous les lianes inextricables de l’absinthe. « Tchernobyl est un avertissement à l’humanité, dit-elle en mai 2008. Cet avertissement ignoré ou incompris, nous sommes voués à refaire cette erreur encore et encore [8]. »

Dans l’apocalypse de Saint-Jean (VIII,11), l’âge de l’amertume est celui d’une nuée rouge et brillante apparue dans le ciel. Montés sur les toits des plus hauts immeubles, les gens regardaient avec étonnement l’astre de feu qui jaillissait hors du réacteur. Et maintenant, dans les forêts, des loups oranges, brûlés à force d’avoir piétiné le sol à la recherche de quelque proie, laissent pourrir leur fourrure radioactive. Et les hommes qui sont morts dans les brasiers invisibles, foudroyés par le mal des rayons, ont été enterrés loin des cimetières. Avec eux, enterrés aussi, les hôpitaux et les maisons où ils ont été soignés. Enterrée, elle aussi, la terre qui avait soutenu tout cela. La terre rendue amère par les rayons.

Qui va à Tchernobyl ?

Les premiers chasseurs, photographes, scientifiques, ont bien montré que l’on survivait sur les terres interdites. Il faut bien sonder l’évolution de la vie extrême, constater de visu les mutations. De rares habitants, âgés pour la plupart, ne se sont pas résignés à quitter leur maison, leur forêt. Il y a donc, dans ces aires désolées, des humains qui vivent et se déplacent. Le nomadisme radioactif emprunte des voies difficiles à suivre : oiseaux qui survolent les arbres rouges et se posent dans les maisons écroulées, sangliers qui fouillent le sol, poneys qui galopent dans les sablières. Au moment où j’écris ces lignes, j’ai lu que les Allemands s’inquiètent de l’arrivée de sangliers radioactifs sur leurs terres. Par où ont-il cheminé ? Ces chemins sont aux routes du tourisme officiel ce que les surfaces sont aux lignes : une autre dimension. Qui ira voir ce qu’on ne voit pas ? Que verront les touristes ? Qui organise tout cela ?

La centrale nucléaire prend un corps de légende. Mieux : complètement déréalisée, elle est décrite comme « plantée dans un décor de science-fiction » [9] ! « Depuis que certaines zones ont été décontaminées, des agences spécialisée basées à Kiev proposent, avec l’accord des autorités, un voyage d’une journée dans ce fameux périmètre de sécurité, peut-on lire. Pour environ 110 euros la journée, vous pouvez passer le check-point Dyltyatky à l’entrée de la zone, vous pouvez prendre une photo devant le réacteur numéro 4 à l’origine de la catastrophe, ou encore admirer la “forêt rouge” qui a pris cette couleur incandescente après l’irradiation. En 2010, 7500 personnes se sont laissées tenter par cette visite hors du commun. »

Parmi les visiteurs, nombreux sont ceux qui travaillent dans le nucléaire : ils veulent venir voir de plus près l’impact réel de l’accident. D’autres, anti-nucléaires, aiguisent sur place des arguments pour confirmer leur position. Il y aussi des amateurs de sensations fortes, et des fans science-fiction, qui veulent se propulser en direct dans l’univers de Mad Max 3, après une guerre nucléaire.

Que voient-ils ? Le cimetière des engins lourds : nombre de trains, des hélicoptères, des bus, des camions, dont la tôle est brûlée par le temps. Le sarcophage rouillé du quatrième réacteur, qui s’écroule doucement. A Prypyat, située à 3 kilomètres de la centrale, les arbres aussi hauts que les immeubles ont colonisé la ville. Les gens sont impressionnés par le fait que la nature « reprend le dessus ».

Le seul « hôtel », situé dans une zone « décontaminée », accueille les touristes qui croisent des ouvriers ou des scientifiques. Les groupes de touristes de tous pays doivent être accompagné d’un guide officiel et respecter les consignes à la lettre : ne rien toucher, ne rien ramasser, ne pas boire ou manger sur les lieux. Pendant ce temps, chacun surveille son compteur Geiger. On peut s’approcher à 300 mètres du réacteur 4, et on n’y reste pas plus de 15 minutes, lisons-nous dans l’article des Observateurs.

Un tourisme entre réel et virtuel

Il est clair que d’années en années, le décor est évolutif. Non seulement la progression de la végétation et de la vie animale est évidente, ainsi que la dégradation des habitations, mais encore les objets intimes des habitants retombent en poussière. Ce qui semblait presque intact il y a encore dix ans finit par sombrer.

Le spectacle de la vie brutalement arrêtée, une menace réelle qui pèse sur leur tête : voilà ce que les touristes viennent voir, comme pour toucher du doigt. « Tous ces petits objets que les gens ont laissé derrière eux, dit une touriste australienne, ça rend les choses très réelles. Et regarder dans les appartements de ces gens, ça m’a mis mal à l’aise. C’est trop tôt, peut-être » (vidéo). La situation rend les touristes voyeurs presque malgré eux. Mais il semble que les visites aient pour but de prendre contact avec la vérité des faits, comme si la médiatisation de ces faits les avait déréalisés. Pour aller voir, les touristes doivent se mettre au défi : selon le protocole, ils vérifient leur taux de contamination avant de quitter le site, mais certains ont prévu de jeter tous les vêtements qu’ils auront portés sur les lieux.

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Timbre commémoratif, Koweït/Unesco (1998)

Ce désir de rencontrer le réel tranche parfois avec la démarche des organisateurs des tours. Dans le langage des professionnels du tourisme, le réel, c’est l’offre. Ainsi les intitulés accrocheurs de ces offres avancées par les auberges de jeunesse ukrainiennes : Extreme Tour, Dead Tchernobyl, qui ressemblent à des titres de films [10]. Le guide est un conteur de la catastrophe, il raconte « des histoires effrayantes sur le désastre ». Mais il n’oublie pas de proposer d’expérimenter « la paix et le silence de la ville fantôme de Prypyat », avant de laisser déambuler les émules des lieux dans les immeubles, les écoles et les hôtels déserts.

Tchernobyl entre dans ces lieux ambigus du tourisme culturel ; certains le comparent à Pompéi, au Ground Zero du cœur de Manhattan, aux camps de la mort. Il entre dans les lieux du tourisme de la mort. « Comprendre la catastrophe » fait partie de la démarche : des livres sont proposés, pour réfléchir sur les erreurs trop humaines. Malgré tout, le danger semble virtuel. Si l’on peut revenir sur les lieux, c’est que ce n’est pas la fin du monde. De proche en proche, un jeu s’établit avec l’idée de fin du monde, elle ne correspond à rien de réel, on peut revenir après...

Pour ceux qui viennent après, la mort est dépassée : comme dans les jeux vidéos, on a regagné une vie. Les touristes pénètrent dans le jeu de STALKER grandeur nature, dans cette arène désolée, dans l’univers semi-fictif de la « zone » : L’ombre de Tchernobyl, l’Appel de Prypyat...

Cartes et chemins dans une folle géographie

Désir de mémoire, de confrontation avec le réalisme technologique et le règne de la fin possible qu’il instaure. Désir de percevoir l’avant-goût de la fin de l’humain (les lieux abandonnés, le retour à la nature), et de braver ou approcher le monstre, d’être là, près des portes de l’enfer. Désir de comprendre l’impossible à comprendre. Comme toujours, les touristes reviendront chez eux comme ils en sont partis, avec des motifs variables dont l’impact fera son chemin.

Pour certains, c’est se trouver plus vivant, se persuader que d’aller là-bas ils ont regagné une vie. Pour d’autre, c’est prendre de quoi nourrir la colère, comme le philosophe Jean-Pierre Dupuy, auteur du Retour de Tchernobyl, Journal d’un homme en colère [11], dont il écrit un chapitre sous l’influence du romancier Joseph Conrad : Au Cœur des ténèbres. Il nous dit que « certains laissent éclater la crise de sanglots qu’ils ont réussi à contenir tout le long de la visite dans l’autocar qui les ramène à Kiev ». La honte de l’humanité, la nostalgie les submergent. Dupuy rapporte des images incongrues : à proximité de la barrière qui sépare la zone interdite du monde praticable, un immense écriteau dit en ukrainien « La forêt est le poumon de la planète ». « Splendide forêt en vérité, écrit le philosophe, faite de résineux et de feuillus, mais slogan obscène car les arbres et les sous-bois respirent ici au strontium-90 et au césium-137, parfois au plutonium-239, lorsqu’un feu de surface consume l’humus contaminé. » Et, à l’entrée du musée consacré à la catastrophe, une centaine de noms écrits sur des bouts de tissus accueillent les visiteurs : ce sont les noms des villages rayés de la carte. Reliques symboliques, vestiges dérisoires.

Les cartes : il y aurait beaucoup à dire. Elles ne parlent plus par elles-mêmes, ou elles parlent par ce qui n’y figure pas, ou plus. Au bord extrême qui délimite le territoire vivant des zones mortes, quelqu’un a rapporté un œuf géant, blanc, qui est posé sur le bitume, comme un symbole énigmatique. Il n’est inscrit sur aucune carte. Pas inscrit non plus, le nombre des habitants (3 500) qui sont restés sur les terres dites inhabitables  : 400 seulement ont survécu [12]. Pas inscrit non plus le nombre des avions, bateaux, camions, bulldozers, engins publics d’entretien, voitures, motos, ainsi que la quantité écrasante d’outils nécessaires au fonctionnement d’un pays, qui furent abandonnés.

Epilogue

Fascinantes cartes. Pour parcourir les forêts rousses de la Biélorussie, il faut traverser la mythique Terre des loups. C’est une absence géographique, prise entre terres russes, ukrainiennes et biélorusses. Sur les cartes récentes, la Terre des loups est un espace vide, vert, coupé en deux par une frontière rouge. « Villes et villages déserts, comme les routes, ont tous été effacés [13]. » Des routes conduisent à des traces de ce qui, villes et villages, fut détruit et enterré. Ce n’est abordable par aucun tourisme. La zone d’exclusion biélorusse est désignée maintenant sous l’expression hallucinante de « réserve forestière écologique de la radiation »... Pour rejoindre les villages enfouis dans ce trou noir de la terre, il faut aller à pied, il n’y a pas de route. A pied, au risque de marcher sur une des décharges radioactives : car un peu partout, incognito, tout ce qui a été démoli (trop irradié) a été enterré dans de profondes fosses creusées pour l’occasion par des bulldozers, eux-mêmes enterrés ensuite. Ceux qui ont enterré tout cela sont eux-mêmes sous terre depuis longtemps.

Ici, ce sont les terres du silence. Sur ces terres irradiées pousse l’absinthe. Les tout-premiers touristes avaient payé 1200 hryvnas (240 euros) pour passer deux heures à Prypyat : ils y sont restés un quart d’heure, incapables de supporter l’éreintant silence [14]. Des lessives pendaient encore aux balcons, des fenêtres étaient ouvertes. Tout se conjugue aux temps du passé. Une photo de l’évacuation prise au printemps 1986 montre deux vieilles dames qui marchent depuis longtemps. Elles sont parties sans argent, sans leurs chiens, sans avenir. L’une porte deux sacs et un gros manteau, elle pleure. L’autre cache son visage ou s’essuie les yeux, on ne sait. Qui, dans nos pays, connaît vraiment cet exode ? Les cartes de l’ancienne Russie n’en disent rien. C’est Prométhée qui pleure, dans les larmes de deux vieilles femmes : la statue du Titan créateur de la race humaine, ayant volé le feu aux dieux, était au centre de Prypyat. Elle a été transportée près de l’usine nucléaire après l’accident...

Il faudra encore du temps, et encore d’autres catastrophes du même genre, pour faire émerger l’idée que désormais l’Histoire est coupée en deux. Le temps des transuraniens, enfants indésirables de l’uranium, se compte en percussions et crépitements des compteurs Geiger. Il y a le temps d’avant le nucléaire, et le temps infini qu’il ne faut plus compter. Celui des villes et des villages disparus. Celui des géographies troubles qui continueront d’étendre leurs zones vides. Car ces déserts isotopiques progressent. C’est le royaume des loups, 30 000 kilomètres carrés, la terre des poisons.

Christine Bergé, philosophe et anthropologue, est l’auteure de L’Odyssée de la mémoire et de Superphénix, déconstruction d’un mythe, tous deux parus en 2010 dans la collection Les Empêcheurs de penser en rond, La Découverte.

Notes

[1] Tatiana Ivjenko, « Ouverture de la saison touristique à Tchernobyl », traduit de la Nezavissimaïa Gazeta.

[2] L’auteur de l’article cite ici le magazine américain Forbes.

[3] Elena Filatova, Journal de Tchernobyl, Vol. 4, p. 1. www.consumedland.com/elena/journal/...

[4] Journal, printemps 2007, p. 2. www.consumedland.com/elena/spring20....

[5] Journal, printemps 2007, p 9. www.consumedland.com/elena/spring20...

[6] Journal de Tchernobyl, p. 2.

[7] Ibid.

[8] Entretien pour le journal Kiev Post, mai 2008. http://www.angelfire.com/extreme4/k...

[9] « Tchernobyl, la destination touristique qui explose », Les Observateurs de France 24, 20 avril 2011.

[10] Cf. Alexandra Lianes, « Tourisme, société, nucléaire », DD Magazine, 6 janvier 2008.

[11] Editions du Seuil, 2006.

[12] Journal de Tchernobyl, chap. 3, p. 2.

[13] Ibid., chap. 35, p. 1.

[14] Ibid., chap. 10, p. 1.

5 commentaires sur « A Tchernobyl, la fascination du désastre »

  • permalien Yvan :
    24 avril 2011 @16h15   »

    Prémonitions de Tarkokski qui dans Stalker, nous montre en 1979 deux touristes "intellos" (bobos ?), confrontés à leurs désirs les plus cachés pendant une longue déambulation dans "la zone".

  • permalien betty :
    24 avril 2011 @16h18   « »

    article tres touchant, la description avec des mots justes voir poetiques, de la fin d’une vie ou la nature malgre tout reprend des droits.

  • permalien le journal de personne :
    26 avril 2011 @06h13   « »

    Le séisme des cœurs

    Je vous parle de fraternité
    Et vous me renvoyez à la dure réalité
    Aux plaques tectoniques
    de notre écorce cérébrale…
    Aux tremblements des peurs
    Et au déferlement des pleurs
    Et la terre continue de trembler et de nous faire trembler…
    Et un beau jour… ou peut-être une nuit… on décide de ne plus trembler… et on se met à bouger…
    à prendre le large au lieu de subir les vagues successives de cette nature imbécile…
    Oui…oui on ne peut pas changer les lois de la science physique mais on peut changer de politique…
    parce que là, il ne s’agit plus de science mais de conscience…
    cette petite flamme qui tremble et qu’aucun vent ne peut éteindre…
    ma conscience politique… qui voudrait avant de mourir assister à l’éveil d’une autre conscience…
    d’autres consciences, à une sorte d’effervescence… vive la révolution des consciences.

    http://www.lejournaldepersonne.com/2011/03/seisme/

  • permalien Patrick Gillard :
    26 avril 2011 @11h18   « »

    http://www.lalibre.be/debats/opinio...

    « “La Peste” d’Albert Camus possède une dimension métaphysique et universelle qui permet d’éclairer les zones d’ombre qui planent sur la catastrophe nucléaire de Fukushima. »

  • permalien Oualahila Ar Tesninam :

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