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« Que sais-je ? » et « Je ne sais pas »

mardi 26 avril 2011, par Alain Garrigou

Existe-t-il formule plus étrangère à l’univers des sondages que l’interrogation « que sais-je ? ». Difficile d’imaginer une case QSJ dans ces QCM (questions à choix multiples) qui constituent l’ordinaire des sondages. Incongru sans doute de répondre à une question par une question. « Que sais-je ? » n’est pas une question anodine mais bien une interrogation par laquelle Montaigne cherchait à échapper à l’aporie sceptique qui amène à douter même du doute. Cet énoncé philosophique peut plonger dans des abîmes de réflexion et n’a donc pas sa place dans les formules rapides d’interrogation. L’expression était assez brève pour être gravée sur un médaillon par Montaigne mais n’est pas adaptée à un questionnaire d’aujourd’hui.

L’incompatibilité de la philosophie et des sondages n’est pourtant pas encore certaine. Une autre formule peut revendiquer une posture morale : « je ne sais pas ». Cet aveu d’ignorance, un professeur la revendiquait avec joie à la sortie d’un cours, non point émerveillé par sa modestie que d’avoir été compris par ses étudiants. Générosité. Il ne faut pas en abuser cependant. Or, il existe bien une telle possibilité dans les sondages : « ne sais pas » (NSP), une case des QCM. On peut penser qu’il s’agit moins d’une place faite à un aveu général d’ignorance que d’une tolérance à un aveu ponctuel sur une question précise, ou bien à un coup de fatigue, une sorte d’exception au devoir d’opiner. A regret et en la réduisant à presque rien.

A cet égard, le régime d’opinion n’est pas un contexte général d’invocation de l’opinion publique pour toutes choses mais un dispositif matériel pour produire de l’opinion, qu’il en existe ou pas. Il suffit de se pencher sur les résultats des sondages. On devrait être étonné de la part minime de non réponse (NR) ou de « sans opinion » à des questions, sinon à toutes les questions : généralement moins de 5 %, et souvent 1 % ou 2 % dans les sondages par téléphone. Est-on étonné parce que les sondés ont une opinion sur tout, ou s’étonne-t-on du procédé qui leur fait donner une opinion sur tout ? La machinerie procède en plusieurs étapes :

— Première étape : trouver des répondants. En acceptant d’être interrogés, les sondés se mettent en situation de produire de l’opinion. Ils sont volontaires, ils le doivent. Les voilà même dans une situation scolaire où ne pas répondre, c’est ne pas savoir. Les souvenirs des mauvaises notes risquent de resurgir d’un lointain passé. Hypothèse stupide ? La question est pourtant parfois posée aux enquêteurs à la fin d’un questionnaire : « j’ai bien répondu ? ». D’autres sondés se sentiront seulement un peu honteux de ne pas savoir. Pour aller plus vite, et n’abuser du temps de personne, ils font alors comme s’ils savaient. Tout cela n’est pas important. N’invitent-ils pas parfois l’enquêteur à choisir à leur place ? Plus souvent, les voila donc plus informés qu’ils ne sont réellement, acquiesçant à des noms qu’ils ne connaissent pas, ou mal. Pour ne pas paraître ignorants. En anthropologie, on dirait pour ne pas perdre la face.

— Deuxième étape : le questionnaire. Cela ne suffit-il pas ? Les questions n’offrent pas forcément une possibilité de ne pas répondre. Ne parlons même pas des questions d’identité où l’on sait, forcément, mais de questions où il est impensable de ne pas savoir. En tout cas, où le sondeur veut savoir. Une contrainte peut-être mais le sondage l’exige : c’est son sujet. Pas d’échappatoire. Sinon, couper la communication. Les enquêteurs en ont horreur. Dans le jargon technique, la question est « bloquée ». On sait forcément et il n’y pas de case NSP. Et si le sondé ne sait pas, sans case NSP, il faut alors le convaincre de dire n’importe quoi pour ne pas perdre de temps (et d’argent). Dans les autres cas, les enquêteurs disposent d’instructions pour ne pas abuser des manifestations d’ignorance ou d’humilité. Sinon à quoi bon sonder ? Trois NSP entraînent l’annulation du questionnaire. Pas payé donc. Les enquêteurs s’efforcent de ne pas recourir à ces jokers avant la fin du questionnaire en prétendant qu’ils n’ont pas la case. Ensuite, ils peuvent relâcher l’amicale pression. Aussi y a-t-il plus de NSP à la fin d’un questionnaire qu’au début.

La pression de l’enquêteur explique les différences selon le mode de passation des enquêtes. Pour un questionnaire en ligne, on enregistre un doublement des NSP par rapport à un questionnaire effectué par téléphone. Pourtant, les internautes sont aussi encouragés à répondre par l’appât du gain. Mais rien ne vaut la douce pression d’un enquêteur. Supériorité du téléphone ? Seulement, c’est tellement plus cher qu’il va bien falloir combler cette lacune. La réflexion a commencé. Déjà, on voit se profiler la solution : l’obligation de répondre. « Doit-on rendre les réponses au questions obligatoires ? », s’interrogeait-on gravement lors d’une table ronde de la Société française de statistique (3 décembre 2009). Avant cette remarque immédiate : « Les questions sont souvent obligatoires. Les questions facultatives sont éventuellement négociées avec les commanditaires. »

— Troisième étape : les commentaires. S’il n’y a pas beaucoup de NSP, on tient une bonne raison de les négliger. On ne se priverait pas de le faire de toute façon à en juger par un acte d’une aussi grande portée que l’abstention électorale, pourtant si volontiers absente des commentaires électoraux. Alors les sondés… Les Français, par la vertu de la représentativité statistique, deviennent unanimement « favorables » ou « défavorables » à tel point de vue ou à telle personnalité.

La question est le vieux nom de la torture. Passer aujourd’hui à la question est heureusement indolore ou presque, il en reste un trait : les sondeurs ont des moyens de faire parler. « La peste de l’homme, c’est l’opinion de savoir » (Essais, Livre II, 12), écrivait Montaigne pour opposer la sagesse de son Que sais-je ? à la soif des certitudes. La peste de l’homme ne serait-elle pas devenue le savoir de l’opinion ?

9 commentaires sur « “Que sais-je ?” et “Je ne sais pas” »

  • permalien coët kémaré :
    27 avril 2011 @05h39   »
    « Que sais-je ? » et « Ne sais pas »

    Il faut savoir ce qu’on veut.

    Si on veut fournir de l’information pertinente, on doit répondre qu’on ne sait pas quand on ne sait pas, et ce sans pitié pour l’enquêteur.

    SI on veut juste fabriquer de l’information (dans le sens anglo-saxon to fabricate) on doit répondre qu’on sait même si on ne sait pas et ce à chaque réponse.

    Un sondé bien éduqué se doit répondre car la société de l’information lui a appris depuis longtemps que chacun doit avoir une opinion sur tout, et surtout sur tout ce qui n’est pas de sa compétence - le nom suffit à la pertinence.
    D’où ces interviews de footballeur sur la finance internationale, ou d’actrices sur la géopolitique en Extrême-Orient, etc.

  • permalien Th M :
    28 avril 2011 @09h09   « »

    Merci pour ces lignes.

    Contraste entre : -le temps passé par les médias à commenter les sondages, -et l’absence de commentaires suscités par votre article de fond.
    Contraste qui ne fait qu’attester, s’il en était besoin, du bien fondé de votre réflexion...

  • permalien Mylène :
    28 avril 2011 @13h15   « »

    La peste de l’homme ne serait-elle pas devenue le savoir de l’opinion ?
    N’est ce pas plutôt l’inverse, "avoir une piètre opinion sur le savoir" ?

  • permalien Rosa Canina :
    28 avril 2011 @15h33   « »

    En tant que sociologue, je suis particulièrement sensible à cette question. La place des NSP, et aussi des sans réponse, est toujours un débat, mais dans la recherche, qui diffère bien sûr des sondages d’opinion, il est impensable de les omettre. C’est pourquoi, s’il m’est donné de participer à un sondage, je coupe cours si ces cases sont absentes. En écho à un des commentaires sur ce blog, l’honnêteté avant tout.
    Et une autre case que l’on se devrait d’ajouter à ces sondages : je m’en fiche.

  • permalien nono :
    28 avril 2011 @15h57   « »

    Merci pour ces explications sur l’envers du décor.

    Pourriez vous nous apporter des précisions sur l’acceptation statistique d’un taux d’erreur de 5 %, ce qui placerait tous les sondages d’opinions entre 45 et 55% comme inutiles faute de départager dans les faits les différents cas ?

    Le ciel vous tienne en joie.

  • permalien coët kémaré :
    29 avril 2011 @02h32   « »
    « Que sais-je ? » et « Je ne sais pas » : le Marché de la Certitude et de la Catastrophe

    Le "Je ne sais pas" dans un sondage est aussi banni parce qu’il est de mauvais augure : un sondage est là pour aider à prévoir - Gouverner c’est Prévoir - et donc aider à ne pas "Ne pas savoir".
    Un "Décideur" n’attend pas d’un sondage qu’il lui explique ce qui ne peut pas l’aider à prendre de décisions. Une décision c’est une réponse, pas une question.
    On attend des sondés qu’ils favorisent par leurs esprits de décision individuels sur des sujets minimes, la germination de celles du Décideur sur des sujets collectifs.

  • permalien coët kémaré :
    29 avril 2011 @02h42   « »
    Le Marché de la Certitude et de la Catastrophe

    Dans une société aussi avide de sondages, ça vaut la peine de remarquer qu’à chaque catastrophe - Xynthia, Fukushimna, etc. - on apprend que des rapports d’experts ont été laissés de côté.
    Des experts, des gens qui posent les bonnes questions, et apportent des réponses relativement peu statistiques, n’ont pas été écoutés.

    Mais les sondés, eux, sont avidement questionnés, et sommés d’avoir des réponses pour fournir une vérité statistique finalement de couleur douteuse, mais plus agréable pour les décideurs qui ont en général commandités les questionnaires : les sondés ont répondu à leurs questions, ils n’ont pas l’autonomie génante des experts qu’on n’écoute pas, ni la servilité génante des experts qu’on achète.

    Les sondés ne sont payés que pour répondre, coûte que coûte, mais ils ne sont pas non plus payés pour être d’accord avec le Décideur.

  • permalien Arthur :
    29 avril 2011 @12h43   « »

    Quand je lis les sondages, je me dis souvent que : « la question est mal posée, on ne peut pas y répondre » ou « la question est biaisée, je ne veux pas y répondre ». Ce cas semble être encore moins prévu que le classique NSP. Et pourtant...

  • permalien Shiv7 :
    1er mai 2011 @17h41   «

    Il est vrai que dans les sondages le plus intéressant n’est peut être pas les statistiques que permettent les réponses, mais bien plutôt l’interprétation que l’on peut déduire des questions.

    En se sens ce n’est plus les sondés que l’on sonde mais les sondeurs, ce qui à mon avis est bien plus instructif…

    Quand Arthur dit « la question est mal posée, on ne peut pas y répondre » ou « la question est biaisée, je ne veux pas y répondre », il a parfaitement raison sauf que cela n’est pas un hasard si les questions sont posées de cette façon, c’est simplement qu’elles cherchent à induire un type de réponse, tout comme le journaliste lors d’un interview la plus part du temps répond préalablement à la question qu’il pose à l’interviewé par sa question même.


    « Que sais-je ? » n’est pas une question anodine mais bien une interrogation par laquelle Montaigne cherchait à échapper à l’aporie sceptique qui amène à douter même du doute.

    Je vois mal comment la question Que sais-je ? peut faire échapper à l’aporie sceptique qui amène à douter même du doute, au contraire elle ne peut qu’y amener, car pour ne pas douter du doute il faut précisément ne pas le remettre en question.(donc ne plus se poser de question)
    Si l’on doute du doute c’est que l’on sait ou que du moins ce doute n’est pas absolu.

    Se poser la question « Que sais-je ? » c’est présupposer qu’on ne sait rien, ce qui est le stade ultime de la connaissance discursive (auquel Montaigne à du parvenir), et loin d’être un signe d’ignorance cela est plutôt la preuve de la réelle sagesse parvenue aux limites de ce qui est connaissable, limite qui prouve que toute connaissance est relative, limitée et subjective, donc d’un point de vue objectif, nulle..

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