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Lettre du Maroc

A Marrakech, le mouvement du 20 février se poursuit

par Allan Popelard & Paul Vannier, 5 mai 2011

Mardi 19 avril. En cette fin d’après midi, une trentaine de jeunes hommes et de jeunes femmes se retrouvent au pied d’un immeuble de Marrakech. Vêtus de chasubles blanches sur lesquelles on peut lire en arabe et en berbère « mouvement du 20 février » (1), ils sont convenus de parcourir les quartiers populaires du Nord de la Médina pour encourager leurs concitoyens à se joindre à la manifestation de dimanche. Des actions comme celle-ci – marches militantes et distributions de tracts – les jeunes du mouvement du 20 février, très actifs dans les quartiers populaires (Daoudiate, Massira, Sidi Youssef Ben Ali) et à l’université, en organisent fréquemment depuis deux mois. Dans les ruelles sinueuses et bondées de la Médina, le petit groupe entame sa marche, mégaphones aux mains, scandant des adresses aux passants qu’ils exhortent à s’impliquer politiquement. La réaction des habitants est timide et timorée. Mais toujours favorable.

« Nous sommes chômeurs, étudiants ou fonctionnaires », nous explique Nadja (2), comptable de 24 ans. L’origine et l’engagement de ces manifestants sont en effet divers. Qu’ils soient « indépendants » ou socialistes, membres d’association comme Attac ou de syndicats comme l’Union national des étudiants marocains (UNEM), militants du mouvement islamiste Al Adl Wal Ihsane (Justice et Bienfaisance, organisation interdite mais tolérée par les autorités) ou du mouvement berbère, aucun d’entre-eux ne se connaissait avant qu’ils ne commencent à militer ensemble. L’action les a réunis sur un front commun. « Nous sommes très vite tombés d’accord », se rappelle Leila, 25 ans, présente lors de la première réunion du mouvement à Marrakech. « Tout le monde attendait ça. Nous étions tous très enthousiastes. Nous voulions faire comme en Tunisie. » A ce stade, peu leur importe les divergences idéologiques. « Si nous sommes là, tous ensemble, c’est d’abord sur les objectifs à atteindre et les actions à mener ! ». « On est là pour réaliser la volonté populaire. Nos étiquettes politiques, on les laisse de côté », ajoute Jamel, 21 ans.

Depuis le 20 février, trois manifestations et deux sit-in ont été organisés à Marrakech. Le premier cortège a réuni entre 30 000 et 50 000 personnes selon les organisateurs. « Du jamais vu », relève M. Mustapha Sabbane, responsable à Marrakech du Parti Socialiste Unifié (PSU) et co-organisateur de la marche. « Même lors des manifestations contre la guerre à Gaza en 2006 ou de celles contre l’invasion de l’Irak en 2003, nous n’étions pas si nombreux. Le 20 février, la foule était telle que la manifestation s’est terminée place Jemaa el Fna, à plus d’un kilomètre de là où nous avions convenu de nous arrêter. » Mais l’irruption démocratique du peuple, massive et inédite, a été voilée par la violence de « casseurs » qui s’en prirent, en fin de rassemblement, à un magasin et à des administrations sans que la police n’intervienne. Les responsables du mouvement du 20 février soupçonnent ces derniers d’avoir été engagés par le Makhzen (3) dans le but de terroriser et diviser les habitants. « C’est normal. Le Makhzen ne va pas rester les bras croisés. Cela fait partie de la lutte », conclut M. Sabbane. Dans cette ville touristique, dont plus de la moitié de la population active dépend directement ou indirectement du tourisme, une industrie qui suppose la tenue de l’ordre social et politique, nombreux sont ceux qui pensent, d’un côté comme de l’autre de la barricade, que l’implication populaire dans le mouvement du 20 février dépendra de sa capacité à rester pacifique le temps de devenir majoritaire.

Après le 20 février, le retour de bâton a été brutal. Le 6 mars, le mouvement du 20 février appelait à un sit-in. « Le wali [préfet] a tout fait pour nous empêcher de nous rassembler. Il a d’abord interdit le rassemblement. Puis a fait occuper toutes les places de la ville par des forces de sécurité. » A peine réunis, les militants étaient matraqués par la police. La répression et les représailles, la peur que les casseurs ne surgissent à nouveau, ainsi que le discours royal du 9 mars (4) ont, un temps, entamé la mobilisation. Le 3 avril, ils n’étaient plus que 3 000 à manifester. « C’est à nous de convaincre les gens que nous n’avons rien à voir avec les casseurs », affirme Kamel, 23 ans. « Le changement est possible. Nous pouvons vaincre le pouvoir. Le peuple peut commander ».

A Marrakech, le mouvement du 20 février est épaulé par de nombreuses organisations. Celles-ci prêtent leurs locaux et assurent le soutien logistique du mouvement. Elles ont choisi de limiter strictement leur tâche. Le risque est grand que les jeunes du mouvement – désireux de garder leur autonomie – aient l’impression que les organisations s’approprient et les dépossèdent d’une volonté politique qui est parvenue à fondre des sensibilités aussi antagonistes dans le creuset de l’action. Réunis au siège du PSU, partis, syndicats et associations préparent la manifestation du 24. M. Sabbane distribue les tours de parole. Derrière lui, une banderole de toile blanche. En lettres jaunes est inscrit : « Le peuple veut le changement. Mouvement du 20 février ». Au dessus d’elles, un peloton de photographies en noir et blanc. Elles représentent le visage de militants assassinés sous le règne d’Hassan II. Chacun s’exprime : des représentants de l’Union Socialiste des Forces Populaires (gauche), du Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste et de la Voix démocratique (extrême gauche), d’Al Adl Wal Ihsane, de l’Association marocaine des droits humains et de la Confédération démocratique du travail (syndicat). Ils conviennent d’imprimer 10 000 tracts, d’assurer leur distribution et de diffuser l’appel à manifester sur Internet.

Dimanche 24 avril. Le grand jour de la manifestation. A 10 heures, 500 personnes sont déjà rassemblées sur l’esplanade de Bab Doukkala. Une demi-heure plus tard, leur nombre a décuplé. Nombreux sont les manifestants qui brandissent une banderole ou de petites pancartes qu’ils ont fabriquées chez eux. On y lit des appels à l’élection d’une Constituante, à une justice indépendante, à la libération des prisonniers politiques, à la dissolution du Parlement et à la démission du gouvernement. Mais aussi des revendications sociales. A coté de banderoles réclamant la baisse des prix de l’eau et de l’électricité ou des logements pour tous les marocains, une pancarte tenue par un étudiant exige l’augmentation des bourses universitaires.

Le cortège s’ébranle aux cris d’« A bas la dictature ! » et de « « Makhzen dégage ! ». Aux rythmes de la sono et des slogans, il traverse les quartiers populaires du nord de Marrakech. Les manifestants défilent les doigts en V, appelant les passants massés sur les accotements et les balcons à se joindre au cortège. Le peuple chante et danse, se lave les mains, se pince le nez, pour dire sa volonté d’en finir avec un pouvoir autocratique et corrompu. La manifestation se déroule de manière très organisée. Le service d’ordre tient à l’écart une soixantaine d’islamistes radicaux défilant sous ses propres mots d’ordres. Les forces de l’ordre, elles, sont invisibles tout le long du parcours. Mais les militants savent très bien reconnaître les indicateurs et les policiers en civils qui prennent photos et vidéos. Cela amuse Karim, enseignant en physique dans un des collèges de la ville : « C’est bien, comme ça nos messages remontent directement jusqu’au roi ! » Même s’ils en plaisantent, les militants marrakchis savent que la répression est brutale. Une trentaine des leurs a d’ores et déjà été arrêtée, condamnée, et emprisonnée.

Après deux heures de marche, la manifestation prend fin. Un jeune homme, perché sur un toit de voiture, proclame un discours résumant les neuf revendications du mouvement :


 condamnation de toute forme d’oppression politique ;
 solidarité avec toutes les luttes populaires (notamment dans les quartiers) ;
 libération de tous les prisonniers politiques, notamment ceux du mouvement du 20 février ;
 une constitution démocratique qui repose sur la souveraineté populaire ;
 une politique sociale qui garantisse le droit de tous à la santé, l’enseignement, le logement et le travail ;
 le jugement des personnes ayant détourné l’argent public et récupération des sommes volées ;
 solidarité avec tous les peuples qui se battent, notamment en Libye, au Yémen et en Syrie ;
 salut à la classe ouvrière pour la fête du 1er mai à laquelle nous nous associons et nous demandons l’unité syndicale pour réaliser l’unité des travailleurs ;
 nous utiliserons toutes les formes de lutte jusqu’à l’obtention des droits du peuple marocain à la liberté, la démocratie et la dignité.

Mercredi 27 avril, le gouvernement annonce une hausse du salaire minimum de 15 % et l’augmentation des salaires des fonctionnaires de 600 dirhams (50 euros). Les petites retraites, elles, passeront de 600 à 1 000 dirhams. Jeudi 28 avril, une bombe explose au café Argana, place Jemma El Fna, tuant 16 personnes, majoritairement des Européens. Le 1er mai, les Marrakchis défilent à nouveau dans la rue sous la banderole : « La classe ouvrière condamne les actes terroristes de Marrakech » (5). Ni la répression policière, ni les bombes des terroristes n’ont entamé la mobilisation populaire. Prochaine manifestation le 20 mai.

Allan Popelard & Paul Vannier

(1) Le Mouvement du 20 février est né sur Facebook à la fin du mois de janvier 2011, dans le contexte des révolutions arabes. Le réseau social a permit de diffuser des appels à manifester le 20 février pour « la démocratie, la justice et la vie dans la dignité ».

(2) Les prénoms ont été modifiés

(3) Le mot arabe makhzen, d’où dérive le terme français « magasin », désigne au Maroc la structure politico-administrative sur laquelle repose le pouvoir, faite de soumission, de rituels, de cérémonies, de traditions ; une conception spécifique de l’autorité qui imprègne l’ensemble de la classe politique et dont la pièce maîtresse est le roi.

(4) Le 9 mars, Mohammed VI, dans une allocution télévisée, a annoncé des réformes constitutionnelles.

(5) « Maroc : les défilés du 1er mai marqués par des slogans contre le terrorisme », Oma Boursky, AFP, 1er mai.

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