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En Thaïlande, les errements des « légions humanitaires »

par Alain Devalpo, 12 mai 2011

« Temporary shelter area » (« zone-refuge temporaire »). Le panneau se dresse au pied de maisons bâties les unes sur les autres au cœur des montagnes du nord-ouest de la Thaïlande. Cette région frontalière de la Birmanie (Myanmar) abrite neuf camps. Du temporaire qui s’éternise. Le plus ancien a été ouvert en 1984. Depuis, les Birmans qui fuyaient les exactions de la junte ont été rejoints par ceux qui désertent le désastre économique de sa politique. Ils sont aujourd’hui entre 110 000 et 150 000 réfugiés, déplacés, immigrés (légaux et illégaux). Depuis 2004, plus de 75 000 d’entre eux ont bénéficié d’un programme d’installation dans un pays tiers mis en place par l’Organisation internationale pour les migrations ; un appel d’air qui attire sans cesse de nouveaux arrivants.

Les volontaires au départ vers les Etats-Unis ou l’Australie laissent derrière eux des compatriotes qui subsistent sous perfusion. Les camps, devenus des villes moyennes, sont sous la tutelle d’organisations non gouvernementales (ONG) regroupées sous l’égide du Thailand Burma Border Consortium. Un enseignement primaire et secondaire y est dispensé. Les habitants ont accès à des soins, mais le manque de travail et de perspectives ronge les esprits, avec son corollaire de détresses et de violences. Pourtant, « les Birmans des camps sont des privilégiés », estime François Nosten, professeur de l’université d’Oxford, à pied d’œuvre depuis vingt-cinq ans dans la ville frontalière de Mae Sot. Il y dirige le Shoklo Malaria Research Unit (SMRU), une unité de recherche sur les maladies infectieuses.

Les camps captent l’essentiel de l’aide humanitaire destinée aux exilés birmans alors que, depuis le milieu des années 1990, le gros du flux migratoire venu de Birmanie ne s’y dirige plus. Désormais, ceux et celles qui franchissent illégalement la frontière embauchent dans les usines de confection qui se sont multipliées, ou au sein d’exploitations agricoles, forestières… Beaucoup filent sur Bangkok ou sont recrutés sur les bateaux de pêche dans le sud du pays. Ils seraient au moins… quatre millions, selon Maxime Boutry et Jacques Ivanoff (1), ethnologues membres de l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec). Leur sort est celui de travailleurs en situation irrégulière. Leur poids dans l’économie thaïlandaise explique la tolérance ambiguë des autorités.

Ces arrivées massives ont modifié la donne humanitaire dans la région de Mae Sot (2). « Il y a vingt ans, les migrants étaient des travailleurs jeunes qui venaient pour un certain temps puis qui rentraient  », constate la doctoresse d’origine karene Cynthia Maung. En 1989, elle a fondé la Mae Tao Clinic, un centre de soins situé à trois kilomètres de la frontière qui comptabilise plus de 100 000 visites de patients birmans par an. Elle précise : « Petit à petit, des familles entières sont arrivées avec le projet de s’installer pour une longue durée. »

C’est le cas de Jom Moo, croisé devant le service de pédiatrie. Originaire de Rangoun, il s’installe à Mae Sot en 2006. Sa femme l’accompagne. Bientôt, une petite fille voit le jour. Le malheur frappe en 2009 quand des examens révèlent une tumeur maligne à son épaule. Il est pris en charge par la Mae Tao Clinic. Amputé d’un bras, le visage fendu par un sourire, il s’avoue « très heureux d’être encore en vie. Je peux continuer à lutter, à travailler pour survivre ». Comme la plupart des Birmans vivant sur le sol thaïlandais, Jom Moo n’a jamais mis les pieds dans un camp, ni bénéficié des « luxes » de leurs résidents.

Le lot quotidien de cette population hétérogène est tissé de précarité, de promiscuité et de malnutrition. Alors que dans les camps le paludisme est en recul, des résistances aux derniers traitements contre cette maladie sont apparus au sein du vide sanitaire (3) qui les entoure. Les autorités régionales tentent de faire front avec pragmatisme, mais le pays, englué dans une crise politique, ne peut assumer seul la situation. « L’aide internationale n’a pas vu cette population grossir ni pris la mesure des besoins de santé », s’alarme Nosten.

Ce déphasage entre l’action de nombreuses ONG et les besoins réels prend une autre forme dans le sud du pays. Phuket est une ville touristique à la réputation sulfureuse. A quelques kilomètres des plages pour vacanciers s’épanouit la société moklen (ou moken). Ces nomades marins sont quatre mille à partager une vie mobile en dépit des pressions qu’ils subissent sur ce littoral tant convoité. Malgré leur exposition, les victimes moklens du tsunami de décembre 2004 ont été peu nombreuses. Leur savoir traditionnel les a épargnés. La fureur apaisée, la vie aurait pu reprendre comme avant, entre oubli et exclusion, mais libre de ses mouvements. C’était compter sans la seconde vague – la vague humanitaire.

Dans Des catastrophes naturelles au désastre humanitaire (4), Olivier Ferrari, chercheur de l’Irasec, s’est intéressé, entre autres, au cas d’école du village moklen de Tung Dap. « Neuf personnes y sont mortes, aucune maison n’a été détruite, les dommages matériels se sont limités aux bateaux et équipements de pêche. Néanmoins, soixante-douze organisations (pour une centaine d’habitants) l’ont choisi pour implanter des projets variés… »

Cette ethnie, qui vivait aux marges des lois de la globalisation et de la pensée néolibérale, n’a eu d’autre choix que de se plier à la volonté d’acteurs humanitaires animés par des stratégies ignorant les réalités locales complexes. Ferrari égrène les multiples bouleversements causés par l’arrivée des « légions humanitaires », comme la route construite pour faciliter l’accès des ONG à Tung Dap, mais pas celui de la population à l’école ou au dispensaire. Il dénonce également la construction de sanitaires inadaptés au mode de vie qui a été imposée aux habitants en période de pêche à la méduse, les privant d’une ressource précieuse.

Cinq ans plus tard, le bilan est éloquent : « Le village n’existe plus dans les réseaux moklens, et plus de la moitié de ses habitants l’a déserté. » La déstructuration sociale imposée à cette société traditionnelle a conduit bon nombre de « bénéficiaires » à la paupérisation et à la marginalisation. Le tsunami a créé les conditions idéales pour broyer toute forme d’altérité et « construire un monde nouveau aux contours préétablis par les préceptes d’une communauté internationale fortement influencée par la pensée occidentale », écrit le chercheur. Ceci, sous l’œil d’autorités thaïlandaises qui se félicitent de cette dynamique d’assimilation impulsée par les ONG à ses marges.

Bien que de natures très distinctes, ces deux situations conduisent Nosten et Ferrari à la même conclusion : le mouvement humanitaire, prisonnier d’un carcan idéologique et administratif, n’atteint plus les objectifs qui légitiment son existence. Les modalités d’action face à l’infortune sont encore plus anachroniques quand il s’agit d’œuvrer auprès de populations transfrontalières. La mobilité embarrasse tout autant les gouvernements et les bailleurs de fonds que les ONG. Tous privilégient les populations « captives », comme celles des camps, quitte à se détourner des vraies priorités.

Poussés par les événements, Nosten et son équipe vont désormais au-delà de leur mandat initial de recherche. Le SMRU s’investit dans les soins et a réuni des fonds pour monter cinq cliniques frontalières. La plus proche se trouve à vingt minutes de route de Mae Sot. Le bâtiment est neuf, aéré. Des dizaines de patients attendent à l’ombre. Pour moitié, ils vivent en Thaïlande. Les autres viennent de Birmanie. Il leur suffit de traverser en barque les flots larges d’une centaine de mètres puis de grimper la rive boueuse pour se retrouver à portée de soins. Prise de température, une goutte de sang, vingt minutes suffisent pour savoir s’ils sont atteints par le paludisme. Auquel cas des traitements sont distribués.

En 2009, vingt mille personnes sont venues, raconte un médecin birman. « Le fait d’avoir des dispensaires sur la frontière, facilement accessibles et gratuits pour la population migrante, a un impact général », assure Nosten. La situation n’est pas pour autant résolue puisque la tuberculose, avec l’apparition de résistances aux traitements actuels, est en recrudescence.

Les cliniques assurent aussi les accouchements et un suivi pédiatrique jusqu’à l’âge de 5 ans, car le péril sanitaire guette surtout les 15 000 enfants de la région qui n’ont jamais bénéficié de prévention. Pour l’endiguer, une vaste campagne de vaccinations a été lancée par le SMRU. Les vaccine team sillonnent les écoles de migrants des environs de Mae Sot. Ce matin, l’une d’elles a rendez-vous avec les enseignants d’une école de fortune implantée de ce côté de la frontière depuis juin 2009. A l’époque, pour fuir les violences de l’armée birmane, 400 personnes avaient traversé la rivière. Depuis, cette communauté vit dans le dénuement à quelques kilomètres d’un des neuf camps officiels. Le seul secours est venu d’évangélistes américains qui leur ont permis d’utiliser un terrain pour y construire la salle de classe.

Les camps de « réfugiés » sont devenus des points de fixation de l’aide humanitaire. Ce sont neuf arbres qui cachent la forêt d’urgences et de besoins. Pour redevenir pertinente, l’action des ONG doit évoluer. « Il faut faire en sorte que les gens puissent avoir accès à un système de soins adaptés à leurs besoins et leurs mode de vie. La frontière n’est pas un obstacle infranchissable, contrairement à la vision simpliste de ceux qui ne connaissent pas la région. Il ne faut pas monter des murs là où il n’y en a pas  », conclut Nosten, qui note les premiers signes d’une prise de conscience dans le sérail des bailleurs de fonds.

Ce constat n’est pas spécifique à la Thaïlande. Il a une dimension internationale exprimée par Pierre Micheletti, ancien président de Médecins du monde France : « Les ONG internationales auront-elles l’intelligence de s’adapter aux nouvelles réalités des équilibres mondiaux ? » (5)

Alain Devalpo

Alain Devalpo est journaliste indépendant. Voir son site Internet.

(1) Maxime Boutry et Jacques Ivanoff, La Monnaie des frontières (PDF), Irasec, Bangkok, 2010.

(2) Voir, « Little Burma, le pays clandestin », un récit multimédia sur Lemonde.fr.

(3) « Exilés birmans : autour des camps de réfugiés, le vide sanitaire », blog Little Burma sur LeMonde.fr.

(4) Olivier Ferrari et Maxime Boutry, Des catastrophes naturelles au désastre humanitaire (PDF), www.irasec.com.

(5) Lire « L’humanitaire, du tsunami à Haïti », Le Monde diplomatique, mars 2010.

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