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La « deuxième révolution » égyptienne

Place Tahrir, quatre mois plus tard

par Alain Gresh, 27 mai 2011

Vendredi 27 mai. Il est midi, Le Caire s’éveille. Les appels à la prière s’élèvent dans chaque rue, dans chaque mosquée, rassemblant les fidèles. Les rues sont presque vides, mais des jeunes avec des drapeaux convergent par petits groupes vers la place Al-Tahrir. Un service d’ordre jeune examine les pièces d’identité, fouille les personnes qui entrent dans le périmètre de manifestation. Depuis 24 heures, les rumeurs les plus folles courent dans la ville : que les baltagias, ces milices de l’ancien pouvoir, s’apprêtent à attaquer ; que les banques ont reçu des ordres de vider les distributeurs de billets ; que des troubles vont éclater... Le conseil supérieur militaire a fait savoir qu’il ne tirerait pas sur la foule, mais qu’il ne pouvait assurer la sécurité ! Trois jeunes artistes qui, hier, affichaient pour la manifestation ont été arrêtés.

Assurer la sécurité n’est pas une mince affaire sur cette immense place délimitée par de nombreux bâtiments plus ou moins prestigieux : l’immense Mougama’, haut lieu de la bureaucratie et de l’administration du Caire ; le siège de la Ligue arabe ; l’hôtel Nile Ritz Carlton en pleine réfection ; le siège du Parti national démocratique (PND), l’ancien parti officiel dissous, qui porte encore les traces de l’incendie qui l’a ravagé durant la révolution ; et, au fond, le musée du Caire, bien protégé pour que les pillages du mois de janvier ne puissent se reproduire. Sans parler des immeubles d’habitations dont les propriétaires observent avec intérêt, affichant parfois des banderoles de soutien aux manifestants. Nombre de journalistes ont retrouvé l’appartement de Pierre, que la révolution a rendu célèbre, puisqu’il a permis d’assister, du neuvième étage, à ce qui se passait « en bas ».

La prière n’est pas encore terminée et plusieurs milliers de manifestants l’effectuent sur la place, sous la conduite du cheikh Mazhar Chahin. A côté d’eux, nombre d’autres ne la font pas mais respectent les pratiquants. Ici, malgré la chaleur accablante, tout le monde se côtoie dans la bonne humeur, hommes et femmes, jeunes et vieux. Des filles cheveux au vent forment des groupes avec des filles voilées. On aperçoit même quelques femmes avec le niqab qui manifestent pour la démocratie. Nombre de jeunes se font peindre les joues aux couleurs du drapeau égyptien, à la manière des supporteurs de football.

C’est après la fin de la prière que le nombre de manifestants grandit, plusieurs dizaines de milliers de personnes. Dans une atmosphère détendue, se déroule le rassemblement dont les promoteurs souhaitent qu’il soit le début d’une « deuxième révolution ». Les marchands de jus d’orange ou de mangue alternent avec ceux qui proposent les mille et un symboles de la révolution, des casquettes aux couleurs du pays, des drapeaux, des images des martyrs. Un vieil homme propose une brochure sur la torture, tel autre un journal socialiste révolutionnaire. Des familles se promènent avec leurs enfants, brandissant le drapeau égyptien. « Je suis égyptien » s’affiche sur les tee-shirts comme sur les badges, signe d’une fierté retrouvée. La chaleur cède petit à petit alors que s’accumulent les nuages et que quelques gouttes de pluie rafraichissent l’atmosphère.

Sans atteindre, loin de là, le niveau des grandes manifestations de février, cette mobilisation reflète une sourde inquiétude. Dans de nombreuses villes d’Egypte, d’Alexandrie à Suez, d’importants rassemblements ont également eu lieu, exprimant les mêmes craintes. Mais lesquelles ? Et pourquoi les forces qui avaient combattu ensemble se divisent-elles ?

Hosni Moubarak reste la figure haïe, celle dont on demande le procès, voire l’exécution. Il est le symbole de la corruption, de l’autoritarisme, de la violence contre les manifestants. Il est aussi celui de la trahison nationale : « Ô Moubarak, ô traitre, prends un appartement en Israël », scande un groupe. Mais, même s’il est présent, l’ancien président est déjà un homme du passé et ne peut plus servir, comme en janvier-février, de ciment aux opposants.

Pour la première fois, les Frères musulmans ont dénoncé un appel à la manifestation et refusé d’y participer. « La révolution nous appartient et les Frères musulmans nous ont abandonnés », « Les révolutionnaires sont là, où sont les Frères ? », crient des groupes. La jeunesse de l’organisation a, elle, appelé à descendre dans la rue et, dans certaines villes, notamment à Suez, les Frères sont aussi présents (« Brotherhood divided over Friday’s protests », AlMasryalyoum.com, 26 mai). Mais la direction dénonce les manifestants comme contre-révolutionnaires et cherchant à diviser l’armée et le peuple. Et ce refus reflète le désarroi qui touche le mouvement : quels objectifs fixer ? Vers où se diriger ?

Si plusieurs tribunes se côtoient, celle des organisateurs affiche clairement les mots d’ordre : « Report des élections » (les législatives sont prévues pour septembre) ; « pas de loi adoptée unilatéralement » ; « jugement juste et public des symboles du régime précédent » ; « pas de tribunal militaire pour juger des civils » ; « Libération de tous les manifestants arrêtés ».

Les organisateurs ont aussi avancé l’idée d’adopter une nouvelle Constitution avant la tenue des élections. Mais cette revendication soulève quelques problèmes, en raison du fait que, lors d’un référendum en mars, près de 80 % des votants ont voté pour de simples amendements de la Constitution et pour que la future Constitution soit totalement réécrite par une commission nommée par le Parlement élu. Revenir sur cette décision serait porter un coup à la démocratie, au premier vote à peu près transparent tenu en Egypte depuis plus d’un demi-siècle.

Les manifestants semblent l’avoir compris, qui mettent plutôt l’accent sur la nécessité de se débarrasser des responsables restés en poste (notamment ceux de la presse), de juger les criminels et les responsables de la mort de manifestants. Un homme brandit une pancarte, « Le peuple veut le procès du démon », avec un dessin de Moubarak derrière les barreaux. Récupérer l’argent de la corruption. Une grande banderole demande : « Où passent les ressources du canal de Suez ? », exprimant l’idée répandue que la corruption se poursuit et que, si on l’arrêtait, on pourrait financer les besoins du pays.

Des groupes défilent sous un grand drapeau égyptien qui les couvre, en criant que rien n’a changé : la répression est toujours là, les martyrs doivent être vengés. Deux groupes représentent les supporteurs des deux grands clubs de football, Ahly et Zamalek, parfois très jeunes. Ils ont joué un rôle actif durant les manifestations qui précédèrent la chute de Moubarak, faisant bénéficier les manifestants de leur longue expérience d’affrontement avec la police — la jeunesse des Frères musulmans a joué un rôle équivalent.

Les mots d’ordre qui affirment l’unité des chrétiens et des musulmans sont nombreux : « La religion est à Dieu et la patrie est à tout le monde », proclame une banderole, reprenant le grand mot d’ordre de 1919, quand les Egyptiens unis contre l’occupation britannique luttaient pour leur indépendance. « Nous sommes tous égyptiens », affirment aussi les jeunes.

La participation est très mélangée socialement, les étudiants côtoyant des jeunes pauvres (et d’ailleurs, beaucoup d’étudiants sont aussi pauvres), des employés comme des ouvriers. Chacun vient avec ses revendications, les étudiants demandant à se débarrasser des anciennes autorités universitaires, les employés exigent la transparence, les ouvriers le salaire minimum, les journalistes plus de libertés. « Réponds-nous, maréchal [Tantawi, le dirigeant du conseil militaire], où est le changement ? La torture est toujours là ; la corruption aussi ; les journaux n’ont pas changé », scande un groupe particulièrement dynamique.

Et c’est sans doute l’enjeu essentiel : poursuivre le changement, ne pas laisser s’installer un régime Moubarak sans Moubarak. Un manifestant brandit une pancarte : « Si nous arrêtons de rêver, alors mieux vaut mourir, mourir, mourir. » Mais, sur la place Tahrir, on n’en est pas là. Le rêve n’est pas près de s’évanouir. Et les jeunes, armés de balais et de pelles, nettoient la place où ils se donnent rendez-vous vendredi prochain.

Nouveau cycle de l’université populaire

Révoltes et révolutions arabes
Samedi 18 juin 2011
5, rue Basse des Carmes, 75005 Paris
(Maubert Mutualité)
01 43 29 05 65 / iremmo.sg@gmail.com

Suite au succès du premier cycle de l’université populaire du 13 et 14 mai, l’iReMMO organise - en partenariat avec le blog Nouvelles d’Orient - une seconde journée.

— 10h30 - 12h30 : « Place du soulèvement de 2011 dans l’histoire du monde arabe », par Elizabeth Picard, directrice de recherches au CNRS.

— 14h - 16h : « Ce que change le réveil arabe dans la géopolitique du Proche-Orient », par Alain Gresh, animateur du blog Nouvelles d’Orient.

— 16h30 - 18h30 : « L’islamisme et le printemps arabe », par François Burgat, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO).

Participation : 20 euros (12 euros étudiants & demandeurs d’emploi)

Le nombre de places étant limité, l’inscription est obligatoire : iremmo.up@gmail.com ; seules seront prises en compte les inscriptions payées par chèque (ordre de iReMMO) et envoyées à l’adresse suivante :

iReMMO (UP), 5 rue Basse des Carmes, 75005 Paris.

Alain Gresh

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