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Comment faire du cinéma avec la détresse des paysans indiens ?

vendredi 3 juin 2011, par Naïké Desquesnes

Sorti dans les salles françaises le 1er juin, Maudite Pluie ! est un film indépendant indien dont la thématique sociale devrait, à coup sûr, susciter l’étonnement d’un public français encore peu habitué à considérer que cinéma en Inde ne rime pas toujours avec grosse production Bollywood. Avec un petit budget et seulement quelques semaines de tournage, le réalisateur et metteur en scène de théâtre issu de l’Etat du Maharashtra (dont la capitale est Bombay) Satish Manwar a choisi, pour son premier long-métrage, d’aborder le thème des suicides de paysans avec finesse et un humour doux-amer. « Tous les films comportent d’ordinaire un héros et un méchant, et il y a toujours une lutte entre le bien et le mal. Mais ce film est différent. Il met seulement en lumière deux choses : le paysan et la pluie », s’étonnait le site Internet Marathi Movie World au moment de la sortie du film en Inde en 2009.

Dans Maudite Pluie !, les héros ne sont pas deux nantis occidentalisés enamourés, interprétés par l’ex-Miss Monde Aishwarya Rai ou la superstar Shahrukh Khan. Au centre de l’intrigue, un couple encadrant un paysan : son fils et sa belle-mère, joués par de très bons acteurs peu connus (comme l’ensemble de la distribution, à l’exception de Sonali Kulkarni, qui interprète le rôle de la mère, Alka). Ils se battent pour joindre les deux bouts dans un village du Vidarbha, la région du Maharashtra la plus touchée par les suicides d’agriculteurs. Dès la première scène, dès les premiers pas de ces petits garçons qui se chamaillent pour un vélo trop grand, on comprend que l’histoire ne sera pas gaie. Leur course innocente à travers champs les mène finalement vers un drame ordinaire. Deux pieds se balancent à l’écran. Les gamins découvrent l’un de leurs voisins pendu à un arbre. Celui-ci n’a pas pu rembourser l’emprunt qu’il avait contracté pour continuer à cultiver son champ.

De la même façon, le voisin du mort, Krisna (joué par l’excellent Girish Kulkarni), croule sous les dettes et désespère à l’idée de perdre sa récolte, en l’absence de pluie et d’irrigation. Sa femme, Alka, réalise alors qu’il pourrait lui aussi vouloir mettre fin à ses jours. Elle décide donc d’organiser une garde rapprochée autour de son mari et demande à son fils Dinu (Aman Attar), 6 ans, et à sa belle-mère (Jyoti Subhash) de surveiller Kisna en le suivant partout. La vieille, qui se rendort assise quand on la sort trop tôt de son sommeil, et l’enfant, qui suit les gestes des adultes sans les comprendre, jouent le jeu. Avec application, Dinu serre fort la main de son père. Celui-ci ne dit rien, il se renfrogne, accaparé par d’autres soucis. Attendrissant et dramatique à la fois, le quiproquo réside dans ce trop-plein d’attentions accordées à Krisna dans la crainte qu’il ne se suicide alors que lui-même n’est obsédé que par l’arrivée de la pluie, seule garantie d’une bonne récolte. Mais l’eau ne vient pas. Et lorsqu’enfin elle arrive, elle est trop forte, inonde le champ, dévaste la moitié de la récolte.

Réaliser un film de fiction sur un thème aussi dur que la crise des campagnes n’est pas facile. « Je n’ai pas vraiment choisi ce sujet, ce sont mes sentiments qui ont parlé. Mon impuissance devant ce drame m’a poussé à faire ce film », explique Manwar, qui est lui-même originaire du Vidarbha. De cette émotion personnelle, il tire une fiction juste et intimiste, proche de ses personnages, de leurs sentiments, de leurs angoisses. Il réussit aussi à ne pas tomber dans la tragédie mélodramatique et caricaturale qui reste l’apanage des grandes productions indiennes. Devant la complexité d’un tel sujet, il se garde de vouloir tout dire, et évite aussi l’écueil de faire basculer la fiction vers le documentaire.

C’est bien là l’intérêt de Maudite Pluie !, de ne pas nous livrer des faits bruts ou des analyses économiques mais de réussir à nous faire sourire, par des situations cocasses et tendres où les gens, en chair et en os, remplacent les chiffres macabres. Il y a ce moment où la grand-mère fait le tour du village avec anxiété et courage pour chercher son fils, ou bien ce soir où, désirant réconforter Krisna, Alka part acheter du sucre et de la cardamome pour cuisiner du puran poli, un plat de fête du Maharashtra. Celui-ci bougonne d’abord de ces dépenses inconsidérées mais ne peut s’empêcher d’apprécier le plat. « Je pense que des films comme Maudite Pluie ! sont vraiment très importants, confie Palagummi Sainath, journaliste indien spécialiste de l’agriculture, le premier à avoir écrit sur le suicide de paysans. Un tel projet permet de porter la crise agricole dans les salles de cinéma, alors qu’elle n’y avait pas sa place. Ou alors, lorsqu’elle était abordée, c’était toujours d’une manière dangereusement triviale. »

Il est vrai que la grosse production Kisaan, sortie en 2009 et réalisée par Puneet Sira, qui mêle lutte pour la terre et histoire d’amour, ressemble à une caricature romanesque, sans prise sur la réalité. Sans parler de l’ennuyeux Summer 2007 (sorti en 2008, réalisé par Suhail Tatari), un film sur les tribulations de cinq étudiants têtes à claques, soudainement confrontés à la pauvreté d’un village du Maharashtra.

Mais la remarque de Sainath renvoie peut-être également au film Peepli Live, sorti en Inde en 2010, dont le thème est également les suicides dans les campagnes. Peepli Live, produit par le célèbre acteur-producteur Aamir Khan, raconte l’histoire d’un agriculteur ruiné qui décide, sur les conseils de son frère, de se donner la mort afin de recevoir l’indemnité financière de 50 000 roupies (moins de 800 euros) promise par le gouvernement aux familles des victimes. Un journaliste passant par là fait de leur décision la « une » de son journal et déclenche alors un véritable barouf politico-médiatique : les télés et les partis politiques de la région se ruent vers le petit village où vivent les frères afin de suivre en direct « la vie de cet homme qui veut se suicider ».

Cette fois, les personnages en font toujours un peu trop, le langage est parfois grossier, les décors hauts en couleur. Peepli Live n’est pas un film d’auteur mais plutôt une fiction comique sur un sujet grave qui tente de toucher un large public habitué à aller au cinéma pour se divertir. Mais l’intrigue, qui se veut volontairement satirique en tournant autour de l’absurdité de ce « choix du suicide », n’a pas toujours été très bien reçue. Au moment de sa sortie, les agriculteurs du Vidarbha ont manifesté contre le film, dénonçant la manière qu’il avait de montrer les paysans, dont la mort ne semble être motivée que par l’appât du gain. « Peepli Live a été accompagné d’une belle orchestration médiatique à la Aamir Khan et a été présenté trop hâtivement comme un grand film », lançait à l’époque le quotidien The Indian Express. Le journal dénonçait « l’école de pensée Khan », qui réduit la pauvreté à de belles images et dénonce des injustices tout en se moquant de ses victimes. Mais le fil rouge du film, une attaque acerbe contre le snobisme de la ville envers la campagne et contre l’hypocrisie des politiques et des médias indiens, a été salué par de nombreux critiques. Pour l’écrivain et militant des droits humains Anand Teltumbde, « les paysans de Peepli Live ne sont bien sûr pas représentatifs de ces 200 000 paysans qui se sont suicidés depuis 1997. Mais leur décision dénonce bien l’essence de la crise agricole contemporaine qui peut les pousser à se donner la mort pour quelques milliers de roupies, une somme que les riches citadins dépensent en une nuit lors d’un diner au restaurant ».

C’est aussi le voyeurisme des journalistes – mais cette fois celui des médias occidentaux – que dénonce le court-métrage Fresh Suicide (« Un suicide frais »), coécrit par Anupam Barve et Vaibhav Abnave. Le film raconte l’histoire d’une photographe américaine qui doit réaliser une série de clichés sur les suicides. « Donne-moi juste un suicide frais », ordonne-t-elle à Anurag, un jeune Indien qui lui sert de traducteur et se révolte peu à peu contre l’insensibilité de la jeune femme et son indifférence à la réalité rurale de l’Inde. Plus qu’une nouvelle histoire sur la crise agricole, Fresh Suicide est un film sur la confrontation de différents mondes, en Inde et au-delà de ses frontières. « Ce court-métrage a pour objet les fractures identitaires de ma génération – née après la libéralisation du pays, issue de classe moyenne riche, anglophone et éduquée, presque occidentalisée dans son mode de vie, représentant l’Inde urbaine. Et comment l’un de ses représentants (Anurag) se retrouve pris en sandwich entre l’Occident dominant – et en déclin – et l’Inde qui ne brille pas, rurale et en crise. Anurag peut s’identifier à chacun de ces mondes et pourtant il n’appartient à aucun d’entre eux complètement. Il faut pourtant qu’il “traduise” ces mondes, qu’il les connecte, par-delà les langages », explique Abnave, 28 ans.

D’après le Bureau national du crime, 17 368 agriculteurs se sont donné la mort en 2009, « un chiffre jamais atteint depuis six ans », écrit dans The Hindu en décembre dernier le journaliste P. Sainath, alors que les chiffres pour 2010 ne sont pas encore parus. « Ce qui porte le nombre total des suicides entre 1995 et 2009 à 240 000. » Les Etats qui composent la « ceinture des suicides » – Maharashtra, Karnataka, Andhra Pradesh, Madhya Pradesh – comptent pour 60 % du total des suicides, et le Maharashtra reste l’Etat le plus durement touché de ces dix dernières années. Dans ces régions, la marchandisation de l’agriculture ainsi que l’introduction du coton transgénique Bt de Monsanto en 2002 ont fait disparaître la culture vivrière au profit de l’agriculture d’exportation et ont contraint les agriculteurs à s’endetter lourdement pour acquérir de nouvelles semences et pesticides. L’accumulation de ces lourdes dettes et l’absence de subventions gouvernementales poussent ainsi des centaines d’hommes à se donner la mort. Et l’Etat fédéral indien laisse la situation pourrir, en continuant de saupoudrer des mesures dérisoires. De quoi exaspérer une fois de plus le journaliste P. Sainath : « Aujourd’hui, les politiques du gouvernement pour endiguer la crise sont un désastre. Le programme de distribution de bétail à des prix subventionnés a été un véritable échec. Les vaches n’étaient pas adaptées au climat, ne donnent pas de lait et sont revendues par les familles car trop coûteuses. Comment les paysans peuvent-il entretenir une vache qui mange plus qu’ils ne mangent ? »

Maudite Pluie ! (2011),
Fresh Suicide est disponible en ligne sur le site IMDB.

7 commentaires sur « Comment faire du cinéma avec la détresse des paysans indiens ?  »

  • permalien Lou :
    3 juin 2011 @23h09   »

    Toutes les demi-heures : Ecrasés par les dettes et les réformes néolibérales, les fermiers indiens se suicident à une vitesse ahurissante (Democracy Now !)

    Amy GOODMAN

    250 000 fermiers indiens se sont suicidés dans les 16 dernières années - ce qui représente à peu près un suicide toutes les demi-heures. La crise s’est ajoutée à la libéralisation économique qui a supprimé les subventions agricoles et ouvert l’agriculture indienne au marché mondial. Les petits fermiers sont souvent pris dans un cycle de dettes insurmontables qui en amène beaucoup à mettre fin à leurs jours par pur désespoir. Nous parlons ici avec Smita Narula qui travaille pour le centre des droits de l’homme et de la justice mondiale de l’université de droit de New York et qui est le co-auteur d’un nouveau rapport sur le suicide des fermiers en Inde.
    (...)

  • permalien Sans qualités :
    4 juin 2011 @03h06   « »

    "l’étonnement d’un public français encore peu habitué à considérer que cinéma en Inde ne rime pas toujours avec grosse production Bollywood." : A force de vouloir mettre en valeur le cinéma indépendant, vous dépréciez l’accueil extrêmement favorable, de façon justifié, du cinéma de Satyajit Ray, et d’autres de la même époque.

  • permalien Noella :
    6 juin 2011 @20h17   « »

    L’inconvénient, c’est de comparer ce qui n’est pas comparable !Summer 2007 vise justement les "têtes à claques" indifférentes au sort des autres et une réalité aussi indienne d’une jeune élite qui ne s’implique plus politiquement, complétement "détachée "et ce film joue sur les stéréotypes, commençant comme une production habituelle sur des jeunes étudiant(e)s aisés pour basculer dans une réalité où ils auront du mal à se situer .Combien de films européens ou américains cherchent à questionner leur jeunesse "protégée" et à les atteindre ?
    Les grosses productions visent à distraire un public et cette distraction n’est pas toujours négligeable .C’est un peu condescendant que de le réduire à deux têtes d’affiche et de parler des "khan" qui sont plusieurs avec des personnalités et des démarches différentes.Aamir Khan utilise sa notoriété pour produire autre chose , pourquoi pas ? Est-ce un cinéma d’auteur ?la question peut se poser .Par contre opposer l’un à l’autre ne présente aucun intérêt .Peepli live semble jouer sur plusieurs registres, mais il n’est pas évident de comprendre le public visé, car le film parle aussi de la question des médias .Je n’ai pas réussi à véritablement regarder ce film, à l’intégrer .
    La question posée lors du titre est juste , mais la présentation du film devait amener justement au public visé puisque cette question a été posée de la réception à propos de Peepli Live par exemple ,ce qui est intéressant .Par contre est-ce que Summer 2007 a atteint le public visé ? Voilà qui serait intéressant .De même , qu’il aurait été intéressant de savoir comment le public indien a réagi à ce film traité avec d’autres codes .Par contre Kissan est hors -sujet , pourquoi le citer ?
    Si comment faire du cinéma avec la détresse est une question qui en France ne se pose plus sans tomber dans le sordide et une absence de respect ,dans la plupart des productions de Bollywood, ce respect existe .De plus le cinéma indien ne se résume pas à Bollywood et il est étonnant d’oublier Madras qui en produit plus et qui est totalement ignoré du public européen , pourtant c’est un cinéma qui peut être plus dénonciateur que celui de Bombay !C’est dommage de raisonner toujours dans un système d’opposition car cela limite sur un sujet au lieu de l’approfondir .

  • permalien Anupam Barve :
    8 juin 2011 @09h31   « »

    Hello,

    Thanks for mentioning my film. A better quality version of the film is available to view on :

    http://vimeo.com/anupambarve/freshs...

    It would be great to receive more feedback on the short.

    Many Thanks

    Anupam Barve
    Director

  • permalien Karim :
    8 juin 2011 @11h52   « »

    Peepli Live, comme son titre l’indique, est un film avant tout sur les media qui a le merite de presenter, certes de maniere comique, la fatalite a laquelle peuvent etre confrontes les paysans Indiens.
    Au dela de l’intrigue principale, le personnage du vieil homme qui sans autre resource creuse jusqu’a sa fin son lopin de terre resume la situation suicidaire dans laquelle peuvent etre abandonnes ces paysans.

    De par le choix d’un village imagine au Madhya Pradesh, ce film a ete tourne en hindi et propose ainsi a une part importante du public indien.
    Au defaut de faire du Cinema (d’auteur ou non), ce film a profite de la renomme de son producteur acteur (qui ne joue pas dans le film) pour faire parler du sort des paysans indiens.

    Un film comme Maudite pluie ! en marathi, tout original et beau soit il, attire encore 3 ans apres sa sortie plus l’attention de public de salles de cinema d’auteur en Occident que celle de millions de citadins indiens qui se ruent tout les vendredis soirs au cinema et qui doivent au sein de la plus grande democratie au monde se sentir concernes par les problemes et la detresse d’une grande partie de leurs concitoyens.

  • permalien Shashi :
    9 juin 2011 @14h58   « »

    C’est dommage qu’un excellent film comme "Maudite Pluie "soit actuellement visionné dans si peu de salles en France et essentiellement à Paris. Son non-programmation notamment dans les salles arts et essai est regrettable. Il est déplorable que les cinéphiles soient ainsi privés de voir et apprécier ce film très réussi.

  • permalien Jacques Longin :
    11 novembre 2011 @17h11   «

    Un film où tout est dit sur la nature humaine, la face sombre, comme la face éclairée.
    Un film qui nous ramène nous autres occidentaux à une réalité cuisante tellement masquée par le vernis du tout commerce ; "non tout ne s’achète pas", la pluie est et reste toujours un miracle.
    Ce film est marqué aussi par l’amour entre deux êtres malgré l’ extrème difficulté, en cela il est d’un optimisme inégalable.

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