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« Mafrouza », un film d’Emmanuelle Demoris

Vivre entre les morts en Egypte

lundi 13 juin 2011, par Marina Da Silva

Mafrouza est un ensemble de cinq films, d’environ deux heures et demie chacun, tournés dans un bidonville d’Alexandrie où près d’une dizaine de milliers de personnes se sont réfugiées sur les vestiges d’une nécropole gréco-romaine du IVe siècle. Emmanuelle Demoris y parvient un peu par hasard, en 1999, alors qu’elle effectue un périple autour du bassin méditerranéen dans la perspective de réaliser un documentaire sur le « rapport des vivants aux morts ». L’Egypte — où rien qu’au Caire quelque deux millions de personnes vivraient dans des cimetières — est sur le sujet une destination incontournable.

La réalisatrice va rester à Mafrouza durant deux ans, avec pour toute équipe [1] des traducteurs, puis revenir y filmer jusqu’en 2004, tant la rencontre avec ce lieu, promu à la destruction [2], et avec ses habitants qui se sont entassés entre les tombes, se révèle une expérience initiatique et marquante. « J’ai rarement vu des personnes dont je dirais qu’elles résistent pareillement à la peur et à la tristesse. » Sûre d’elle, de ses personnages et de son synopsis, la vie quotidienne dans la nécropole, posée comme une plaie aux pieds de la seconde ville du pays, elle ne transigera pas sur l’amplitude dont elle a besoin pour en dérouler l’histoire, la durée de l’ensemble du cycle étant la clé d’entrée dans le monde de Mafrouza. « Je filmais pour comprendre et monter les clés de cette surprenante vitalité. »

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Aziza, « Paraboles »

Repérés et primés dans de nombreux festivals [3], Mafrouza - Oh la nuit !, Mafrouza/Cœur, Que faire ?, La Main du Papillon et Paraboles sortent en salle le 15 juin et peuvent se voir séparément. Il serait cependant dommage de ne pas emprunter la chronologie et la durée hors-normes de ce documentaire-fleuve, qui sont aussi la condition de sa singularité.

S’il est signé d’Emmanuelle Demoris, que l’on ne voit pas à l’écran mais qui est présente constamment — ses interlocuteurs l’appellent affectueusement « Iman » — et dont la voix accompagne l’exploration de la caméra, il a aussi été réalisé avec des protagonistes totalement impliqués dans son élaboration, ses questionnements, sa complexité. « Je me demandais comment tenait l’équilibre fragile et un peu miraculeux du quartier. Mes questions concernaient les fondements des rapports humains, sociaux ou individuels, amoureux, familiaux ou de voisinage. » Le film traitera de toutes ces interrogations avec un petit groupe de personnes qui ont envie de se l’approprier. Adel et Ghada, qui attendent leur second enfant et se racontent avec une liberté de parole assumée et une sensualité affichée. Gihad, une jeune fille qui fait de la lutte et n’accepte pas que son fiancé lui interdise d’exercer sa passion, ou lui impose des comportements ou des modes d’habillement : « Pour moi, les pantalons ça ne se discute pas ! » Hassan, véritable poète épicurien qui a déserté l’armée car il ne supportait pas de recevoir des ordres. Il a eu la joue balafrée au cours d’une rixe mais cela n’a pas altéré son appétit de vivre. Hassan aime la nuit, la fête, la danse et les chansons. Celles qu’il interprète sont d’une audace de ton absolue, n’hésitant pas à aborder la sexualité ou à dénoncer la corruption du régime de Moubarak. Mohamed Khattab, ouvrier à l’usine le matin et épicier du quartier le soir, est aussi un cheikh tolérant dont les sermons du vendredi sont très attendus. Autant de figures que l’on découvre et à qui l’on s’attache parce que l’on se retrouve immergé avec eux, en temps réel, dans des discussions qui sont aussi celles qui nous traversent sur l’au-delà et l’ici bas.

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Abu Hosny, « Que faire ? »

Les habitants de Mafrouza payent une taxe gouvernementale pour avoir le droit d’occuper le terrain. Les logements ont été aménagés dans des salles funéraires sombres et humides ou construits de bric et de broc dans des espaces vacants. Il y a l’électricité mais pas l’eau courante, ni surtout de système d’évacuation des eaux usées. Régulièrement les maisons sont inondées et les habitants luttent dans un corps-à-corps désespéré pour préserver leurs maigres biens, ainsi Abu Hosny, vieil homme solitaire que l’on accompagne dans une interminable tentative de réparation et qui nous fait toucher du doigt sa détresse. Les ruelles sont étroites et s’enchevêtrent en un labyrinthe étoilé, elles se prolongent parfois sur de petites places aménagées. On s’y installe pour faire du feu ou la lessive. Pour découper le mouton ou jouer avec les enfants. Certaines sont tissées tellement serrées que la clarté du jour n’y pénètre jamais. Mais le pire est sans doute la bataille perpétuelle livrée avec l’amoncellement des ordures qu’il faut brûler régulièrement.

Parmi les hommes, certains travaillent comme journaliers au port ou dans les usines proches, d’autres exercent de petits métiers à Alexandrie, ils sont artisans, maçons ou chauffeurs. Quelques femmes ont trouvé une place dans une usine de coton voisine mais la plupart s’occupent de l’entretien de leur foyer. La télévision satellitaire a fait partout son irruption dans les maisons, et la politique fait partie des discussions quotidiennes auxquelles elle participent activement.

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Ghada, « La Main du papillon »

La réalisation n’a pas fait tout de suite l’unanimité. Emmanuelle doit rendre compte de ses intentions : « Le film, c’est pour diffamer l’Egypte ? » l’interpelle une femme ; « Ils vont faire du scandale sur nous en France », prédit une autre tandis que s’élèvent d’autres voix pour expliquer « qu’Iman, ce n’est pas pareil ». Forte de cette place particulière qu’elle a su gagner, Emmanuelle réussit peu à peu à pénétrer partout avec sa caméra et à s’emparer des scènes les plus insolites et inattendues. La présence de la caméra est d’emblée au cœur du projet, comme un interlocuteur auquel s’adressent ceux qui sont filmés, revendiquant telle prise de vue, ou des propos dont ils veulent que l’on rende compte. « On a des traditions et on les suit. » « Est-ce qu’on va faire comme en France ? Bien sûr que non ! » Si la plupart des habitants sont musulmans, ils cohabitent également avec des chrétiens auxquels ils empruntent parfois leurs rites, tels les Chenabou, une famille de chiffonniers, que l’on voit demander protection à Saint-Georges.

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Hassan, « Mafrouza/Cœur »

Les frontières qui séparent les espaces privés des espaces collectifs, le monde des femmes et celui des hommes, se dérobent dans une déambulation rare et totalement libre. Depuis des transes durant des rituels religieux à des fêtes de mariage ou des joutes oratoires absolument jubilatoires, on a accès à l’ouverture d’un monde et à sa déclinaison polyphonique : hommes, femmes, jeunes, vieux, enfants… tous sont saisis dans leur individualité propre et nous font partager autant leur mode de vie dans ce territoire de relégation que leurs réflexions sur le mouvement du monde, les relations entre les hommes et les femmes, le rapport à la religion et à la spiritualité, la relation à l’autre, dans une liberté de parole et de pensée qui donne sa couleur au film.

En prise à une âpre lutte pour survivre, la transformation du réel est pour les habitants de Mafrouza une des conditions de l’existence dont parvient à rendre compte la réalisatrice : « Cette réinvention du réel a été possible en raison même de ce qui m’avait frappée chez eux depuis le début ; leur intelligence de la parole, leur art de raconter, de chanter et de recourir à l’imaginaire et à la poésie pour transfigurer et informer la réalité. »

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Mohamed Khattab, « Paraboles »

Territoire misérable, insalubre, oppressant mais ancré dans une histoire de résistance et de solidarité, Mafrouza témoigne d’un espace où les combats quotidiens sont annonciateurs d’un plus grand combat pour en finir avec de telles inégalités. En reconstruisant sans cesse tout ce qui s’effondre, en parvenant à cette organisation de la cité, avec ses codes et ses rituels, avec ce libre exercice de la parole, Mafrouza se révèle une plongée dans l’Egypte des exclus annonciatrice des bouleversements sociaux qui ont conduit à la chute de Moubarak.

Notes

[1] Emmanuelle Demoris a tourné seule et sans producteur, avec une bourse de la Villa Médicis et une petite aide du CNRS. Puis elle reçoit le soutien du scénariste Jean Gruault (auteur de Jules et Jim et de La Chambre verte avec François Truffaut, de Mon oncle d’Amérique et de L’Amour à mort avec Alain Resnais) qui monte une société de production, les Films de la Villa, pour faire aboutir le film.

[2] Elle aura lieu en 2007. Les habitants sont relogés dans une cité HLM (la « cité Moubarak ») à une quinzaine de kilomètres du centre ville d’Alexandrie.

[3] Une première version des deux premiers films du cycle (Mafrouza - Oh la Nuit ! et Mafrouza/Cœur) a été achevée en 2007, puis montrée en festivals. Les trois films suivants (Que faire ?, La Main du Papillon et Paraboles) ont été achevés en août 2010, en même temps que la refonte des deux premières parties. L’intégralité du cycle a été montrée pour la première fois en août 2010 au festival de Locarno, où la dernière partie (Paraboles) a reçu le Pardo d’Oro de la compétition Cinéastes du Présent.

2 commentaires sur « Vivre entre les morts en Egypte »

  • permalien speedoupla :
    16 juin 2011 @01h23   »

    J’ai hâte de voir cette série. C’est rare de voir un tel ovni faire à ce point l’unanimité. Et il faut le dire : votre article -qu’on dévore en moins de deux- donne sacrément envie !

  • permalien Lou :
    17 juin 2011 @11h53   «

    mercredi 15 juin 2011, un entretien avec Emmanuelle Demoris par Kathleen Evin sur France-Inter

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