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Débats autour des réformes en Chine

par Martine Bulard, 17 juin 2011

A peine plus d’un an après les grèves qui avaient secoué les usines de Foshan dans la province du Guangdong (Canton) (lire Isabelle Thireau, « Les cahiers de doléances du peuple chinois », Le Monde diplomatique, septembre 2010), une nouvelle vague de manifestations bouscule la Chine.

Fin mai, protestations sociales, revendications environnementales et rejet des discriminations ethniques secouaient la région autonome de la Mongolie intérieure, après la mort accidentelle d’un berger, écrasé par un des camions remplis de minerais qui sillonnent en permanence ce territoire. A la colère des paysans s’est ajoutée celle des étudiants de Hohhot, la capitale régionale, faisant la jonction entre les difficultés sociales et les problèmes ethniques : le chauffeur et son accompagnateur étaient hans – ethnie majoritaire alors que le berger appartenait à la minorité mongole – 17 % de la population de la région. « La colère des Mongols à l’égard des Hans est compréhensible, a reconnu le très officiel Global Times, mais elle résulte aussi partiellement de leur anxiété vis-à-vis de l’industrialisation, et des manières dont l’industrie minière affecte leur vie » (cité par l’AFP, 31 mai 2011).

Après plusieurs journées d’émeute, le gouvernement a pris l’engagement de dégager des fonds pour reboiser et encourager le développement des prairies, mais il est resté muet sur les normes environnementales et sur les questions ethniques. Le chauffeur han a été condamné à la peine de mort, au terme d’un procès expéditif – son exécution étant censée calmer les ressentiments.

Quelques jours plus tard, à l’autre bout de la Chine, dans le Sud, des émeutes se sont emparées de Zengcheng, dans la province du Guangdong. A l’origine du déchaînement de colère, une jeune migrante, vendeuse à la sauvette, molestée par des gardes privés d’un complexe résidentiel haut de gamme. Filmées par des habitants, les scènes de violence (voitures brûlées, utilisation de gaz lacrymogènes par les forces de police) ont été diffusées par les réseaux sociaux et notamment QQ – un Twitter chinois extrêmement populaire. Spectaculaires, ces manifestations sont symboliques à la fois d’une montée du mécontentement social et d’un nouveau cran répressif… Un cercle vicieux dénoncé à la fois les internautes qui régulièrement pointent les exactions, et par la presse ayant pignon sur rue.

Ainsi, le magazine Nangfeng Chuang a consacré la « une » de son dernier numéro (du 1er au 14 juin 2011) à la « souffrance des chengguan » – sorte de gardes municipaux (officiellement agents du Bureau de l’application des lois et de l’administration urbaine). Notant que ces agents sont devenus des symboles « souvent vilipendés ou diabolisés par les internautes », il précise que « le problème des chengguan n’est plus une question de réforme du système ou d’administration urbaine, il faut aussi penser à la réforme sociale. Les critiques sur l’application des lois sont en réalité un appel à l’équité et la justice de la société. »

L’an dernier, lors des grèves qui ont agité les usines du Guangdong, le gouvernement central avait limité les arrestations. Le premier ministre Wen Jiabao avait même fustigé les directions d’entreprise – d’autant plus aisément que cela concernait des groupes étrangers comme Honda ou Foxconn Technology. Il avait verbalement soutenu les demandes d’augmentation de salaires. Certaines sociétés ont alors décidé (ou menacé) de se délocaliser au Vietnam ou au Bangladesh, où les travailleurs sont encore plus mal payés. Depuis, les revendications se sont diversifiées et élargies : flambée des prix – alimentaires notamment (11,5 % en avril) –, corruption, pollution qui met en péril la santé, accroissement continu des inégalités, expropriations de terres ou de logement… Les potentats locaux espèrent les endiguer par une répression de plus en plus vive, alors que le pouvoir central semble courir d’incendie en incendie, espérant éviter le pire – la contestation du régime lui-même. Comme le note Kerry Brown, chef du programme de l’Asie à Chatham House, à l’issue de rencontres avec les responsables du Parti communiste chinois (PCC) : « Il y a un sentiment croissant de frustration dans la population auquel [les dirigeants] sont incapables de répondre en envoyant un message cohérent, unificateur, y compris au sein du parti » (« Wave of unrest rocks China », The Wall Street Journal, 14 juin 2011).

Expérimentations à Canton

De toute évidence, le débat existe au sein même du PCC, reflétant l’inquiétude d’une partie des couches moyennes, pilier essentiel du pouvoir : hier davantage soucieuses de leur enrichissement que du sort des plus défavorisés, celles-ci mettent en garde contre les dangers de fracture sociale et politique, tant les écarts de revenus deviennent insupportables (lire Martine Bulard, « Pékin cherche à concilier puissance et stabilité », Le Monde diplomatique, mars 2011). Des chercheurs, des sociologues, des journalistes se mobilisent – non pour changer de régime mais pour insuffler plus de justice sociale et pour construire un Etat de droit social.

Il est significatif que le XIIe plan (2010-2015), adopté lors de la session plénière de l’Assemblée populaire nationale du 14 mars, ait assigné à la province du Guangdong (Canton) un programme de réformes économiques et sociales. Poumon industriel et exportateur de la Chine, la province fut la pionnière dans la déréglementation avec l’instauration des toutes premières zones spéciales, s’appuyant sur les capitaux étrangers et les incitations fiscales, s’émancipant de tout droit des travailleurs (notamment les droits sociaux existant dans les grands complexes industriels). Comme le souligne Alain Berder du service économique de Canton de l’ambassade de France, la province « est la plus riche de la Chine ; son économie est comparable à celle de l’Australie ou de la Turquie ». Et, fait exceptionnel en Chine, la consommation y représente 33 % du produit intérieur brut, contre 35 % pour l’investissement (plus de la moitié pour l’ensemble du pays). Toutefois, ces performances ont été gagnées au prix de conditions de travail d’un autre âge, notamment pour les migrants. Arrivant de la campagne, ces ouvriers-paysans, titulaires d’une sorte de passeport intérieur (hukou), sont totalement sous la coupe de leurs employeurs, sous-payés – et parfois même non payés… A l’autre bout s’est constituée « une classe de rentiers », selon l’expression du secrétaire du PCC pour la province, M. Wang Yang.

Avec son assentiment, sinon son impulsion, Pékin a donc adopté une série de mesures pour étendre le système de sécurité sociale à tous – urbains comme ruraux –, pour relever les revenus et accélérer la réforme du hukou, amorcée depuis 2009, afin que les migrants bénéficient des mêmes droits (éducation, santé, logement…) que les autres.

Ce plan constitue l’une des conséquences positives des mouvements sociaux de l’an dernier. Les autorités ont pris conscience qu’elles doivent désormais se confronter à la deuxième génération de migrants (ceux dont les parents sont arrivés dans cette région à la fin des années 1970), qu’il n’est plus possible de refouler vers leurs communes d’origine d’un coup de matraque. De plus, et malgré les difficultés, cette génération est mieux éduquée et donc plus exigeante que la précédente. L’immobilisme n’est plus de mise.

De plus, les élites ont en ligne de mire le Congrès du PCC d’octobre 2012 qui entérinera les remplacements du président Hu Jintao, du premier ministre Wen Jiabao et de l’équipe de direction. Certes, le successeur du numéro un est déjà connu – M. Xi Jinping, un des « héritiers » puisqu’il est le fils de l’ex-vice-premier ministre Xi Zhongxun. Mais cette nomination ne clôt pas le débat sur les orientations fondamentales ni la querelle des ambitions. M. Wang Yang n’en manque pas. Ses réformes sociales, accompagnées de changements économiques (avec un essor de la recherche-développement), font partie de son programme de conquête. Tout comme les arrestations de hauts responsables communistes de la région et la condamnation du maire de Shenzhen à la peine capitale avec sursis, pour cause de corruption. Autant d’actes très populaires...

87 milliards d’euros détournés et placés à l’étranger

La lutte contre les petites affaires entre amis et la corruption est devenue l’une des priorités du pouvoir, tant les populations sont exaspérées par ces pratiques frauduleuses. Ainsi China Daily a fait sensation dans les cercles initiés en publiant, le 16 juin dernier, un résumé du rapport officiel sur les fuites de capitaux. Sous le titre « Huit façons de transférer des actifs à l’étranger illégalement », le journal indique que l’on « ne connaît pas le montant exact des sommes transférées. (…) Le rapport cite des statistiques publiées par l’Académie chinoise des sciences sociales, qui estiment à 800 milliards de yuans (87 milliards d’euros) ces sommes placées à l’étranger par des fonctionnaires et cadres d’entreprise depuis le milieu des années 1990. » Inutile de dire que cette migration de capitaux n’a pu se mener sans complicités de haut niveau. Et, dans ce domaine comme dans les autres, la hiérarchie est respectée si l’on en croit China Daily : « Les personnes de haut rang ou disposant de gros actifs ont tendance à placer leurs fonds en Occident, dans des pays comme les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et les Pays-Bas. Ceux qui ne peuvent atteindre directement ces pays utilisent comme escale Hongkong ou des petits pays d’Afrique, d’Europe de l’Est ou d’Amérique latine. Les personnes d’un rang inférieur ou ne disposant que de peu de capitaux se tournent vers les voisins de la Chine comme la Thaïlande, la Malaisie, la Birmanie ou la Russie. »

La veille, le même journal titrait un de ses articles « Comment endiguer la corruption ». Et, début juin, il mettait l’accent sur « soixante personnes, dont des responsables gouvernementaux, un cadre supérieur et des employés de l’industrie des télécommunications », impliquées dans une enquête gouvernementale anticorruption.

A l’évidence, les prébendes des dirigeants entraînent une telle frustration dans la population que le pouvoir veut s’y attaquer. Et, joignant l’utile à l’agréable, il peut s’en servir pour écarter certains de ses opposants, à quelques encablures d’un Congrès du PCC qui devrait être marquant.

Martine Bulard

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