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Les scandales sexuels et l’opinion

par Alain Garrigou, 14 juillet 2011

Plusieurs affaires sexuelles ont défrayé la chronique médiatique avec une force qui pouvait laisser penser que la vie du monde était en jeu. En 1996, le Monicagate a failli amener un président des Etats-Unis à la démission. En 2010, l’accusation de Julian Assange en Suède a fait du fondateur de WikiLeaks un reclus sous la menace d’extradition. En 2011, l’arrestation de DSK à New York pour le viol d’une employée d’hôtel a parachevé une sorte de mondialisation des scandales sexuels.

Comment ces scandales ont-ils pris cette envergure mondiale ? Sauf à considérer que nos contemporains sont plus vicieux que les anciens, ou que nos sociétés sont plus vertueuses que les précédentes, il faut bien admettre que les véritables causes des scandales ne sont pas leurs causes alléguées. Pour comprendre les conditions de succès des informations qui nourrissent ce qu’on appelle un scandale, l’historien commencerait peut-être par un paradoxe : dans le monde entier, les opinions publiques ont été prises à témoin de faits dont personne n’avait été témoin.

Les scandales n’éclosent jamais mieux que parce beaucoup de gens y voient ce qu’ils voulaient voir. Comment décide-t-on de la culpabilité ou de l’innocence d’une personne au regard d’informations sommaires concernant le sexe, domaine de l’intimité par excellence ? L’affaire DSK aura été un modèle du genre. La justice new-yorkaise a décidé en deux heures d’arrêter un « violeur », les médias ont lancé immédiatement des titres fracassants dont la seule source était la précédente. Dans le public, les avis se sont rapidement partagés entre l’indignation et le soupçon de complot. Sur la base de quelles informations ? L’historien doit déjà constater que la critique des sources, au fondement de sa méthode, ne fait pas d’émule pour juger de cette actualité. Selon ses critères, la fragilité des informations n’a d’égale que la certitude des opinions. Dans les scandales sexuels, dont les faits sont opaques et qui nécessiteraient une rigueur et une lenteur d’enquête particulières, les points de vue sont d’autant plus convaincus qu’ils sont préétablis.

Les scandales sexuels sont ainsi une manifestation significative du régime d’opinion. Plus les faits sont incertains et plus ils laissent libre cours aux préjugés. On peut tout dire sans savoir. Si l’on a raison, tant mieux ; sinon, on ne se privera pas de s’exprimer. Laissons donc les faits, puisque aucun historien ne se hasarderait à trancher, pour nous occuper des mécanismes.

Les récentes affaires ont exhumé un vieux paradoxe qu’on pourrait aujourd’hui appeler le paradoxe puritain, même s’il fut celui de l’Inquisition, des tribunaux de pénitence qui guidaient les confesseurs, en somme celui de tous les tribunaux de morale. Depuis le début jusqu’à la fin de la chaîne des opinions, de ceux qui lancent les dénonciations, comme les magistrats ou les délateurs, jusqu’au public qui réagit, l’écho des scandales sexuels est directement lié à la morale. Juger des comportements sexuels, c’est forcément les évaluer au regard de ses propres règles. Il est donc parfaitement normal que les accusations viennent des secteurs puritains d’une population. Le procureur Starr, chrétien fondamentaliste, ne s’était pas caché d’avoir la Bible comme livre de chevet. Or, cet homme instruisait une affaire de relations sexuelles d’un président des Etats-Unis avec une jeune fille stagiaire à grands renforts de détails assurément sales pour lui, mais croustillants pour d’autres. On n’est pas obligé de suivre la critique du parti des dévots que Louis XIV avait suggérée à Molière pour formuler le paradoxe puritain : les meilleurs ennemis du pêché s’y intéressent beaucoup chez les autres. En somme, incompétents ou hypocrites.

Dans le Monicagate, la conduite sexuelle venait surtout confirmer les soupçons, pour ne pas dire les certitudes, des républicains fondamentalistes sur la moralité défaillante d’un homme qui ne cachait pas son hédonisme. Dans l’affaire Julian Assange, les plaintes déposées par deux anciennes amantes pour viol visaient-elles les faits allégués de rapports sexuels non protégés, ou le goût de Julian Assange pour les femmes ? Dans l’affaire DSK, la célérité du procureur et la réactivité de la presse étaient-elles indifférentes à la réputation de l’homme politique et à sa nationalité française ? Là encore, l’historien négligera le fait originel pour l’élever à la grande politique : la croisade des républicains américains contre le président Clinton, la fureur des militaires américains contre les révélations de WikiLeaks sur la guerre en Irak, la crise de confiance aux Etats-Unis ou la candidature probable de DSK à l’élection présidentielle française. Ce terrain sûr de la politique risque de masquer l’importance de ses fondements moraux : rien ne soulève plus de haine que les incompatibilités éthiques.

Comment les puritains mettent-ils autant de monde dans le maelstrom ? Norbert Elias avait choisi cette figure pour évoquer les conditions de la distance critique (1). Le danger la rendait improbable. D’autres conditions aussi. Pour les spectateurs, les affaires sexuelles offrent les faits les plus incertains mais les plus faciles à comprendre. Elles opèrent comme des tests projectifs. Il n’est en effet pas de jugement qui n’exprime, pour ne pas dire ne trahisse, son auteur. Dans une sphère de vie où le secret est de mise, beaucoup d’opinions auront été des confidences. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de juger la sexualité des autres sans parler de la sienne. Ce fut donc une gigantesque séance d’autoanalyse collective qui a peut-être eu des vertus curatives. Aux spécialistes de le dire.

La générosité avec laquelle la presse se jette dans les scandales sexuels a de quoi interloquer. Voilà encore que l’on parle de choses osées à n’importe quelle heure de la journée devant un public mineur qui n’a généralement pas une connaissance très précise des fellations, sodomies et autres « secrets funestes » des confesseurs. Actualité oblige. Dans le concert des informations en boucle, la logorrhée devait-on dire, on peut voir comment les médias se nourrissent du scandale. Dans l’affaire DSK, les commentateurs n’ont cessé de mettre en valeur la « présomption d’innocence » avant d’en montrer le plus parfait mépris. On entendit ainsi les considérations incongrues sur son respect dans le système accusatoire américain, une expression reprise partout, alors que ce système impose justement la présomption de culpabilité. On peut aller vite quand il s’agit de se donner bonne conscience. Ainsi le lynchage médiatique n’était-il pas un dérapage des médias, mais bien la logique d’une association entre la justice, qui offrait un coupable, et la presse, qui obtenait un coupable. Croit-on sérieusement qu’un innocent, que l’erreur ou même seulement le doute puisse faire la une ?

Les médias se montrent aussi singulièrement pusillanimes à l’égard des institutions. Dans tous les cas, c’était comme s’il ne fallait pas être critique avec la justice accusatrice. Combien de journalistes émirent des critiques contre les institutions judiciaires malgré les incohérences, les mensonges, la mauvaise foi ? Tout juste entendit-on les journalistes français évoquer le fait que le procureur était élu, une étape dans une carrière politique. Ce fut un peu comme si l’on était en terrain diplomatique sensible et qu’il ne fallait pas émettre de jugement critique sur le procureur Vance, comme auparavant sur le procureur Starr ou sur la justice suédoise. Bien des critiques sont donc restées en coulisses.

On trouve là un principe redoutablement efficace des scandales sexuels : le légitimisme. Il est plus commode d’accepter la culpabilité d’un individu que d’accepter la faute d’une institution. Nous sommes préparés à la faute d’un individu, même si elle nous dérange parce que cet individu nous est sympathique pour quelque raison. La nature humaine offre une réponse commode. Si l’accusé ne nous est pas sympathique à cause de ses affiliations politiques, religieuses ou ethniques, de ses manières d’être, de son physique, les jeux sont faits. Vae victis. Par contre, l’erreur institutionnelle est angoissante, qui pourrait faire d’autres victimes. Pourquoi pas soi ? Et que dire des complots qui plongent dans l’horreur ? Finalement, une conclusion optimiste s’impose : nous sommes bien optimistes.

Alain Garrigou

(1) Norbert Elias, Engagement et distanciation, Fayard, Paris, 1983.

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