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Ex-URSS - Europe - Résistances

En Biélorussie, une révolution muette

par Benjamin Vautrin, 20 juillet 2011

Nous sommes à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, à Byelastok, côté polonais. Dans le hall de gare, les « fourmis » (1) s’activent. Deux vieilles femmes enfilent plusieurs couches de pantalons et de tee-shirts et se dirigent vers le quai avec une démarche de bibendum. Un peu plus loin, deux personnes enroulent autour de leur corps, à l’aide d’un film cellophane, plusieurs tee-shirts et robes d’été. Olga, une institutrice de la région, précise : « L’amende peut aller jusqu’à 500 dollars, mais ils font assez de trajets pour que cela reste rentable. Ils fonctionnent en réseau et mutualisent les amendes. »

Le ballet des fourmis n’a rien d’exceptionnel pour quelqu’un habitué à passer la frontière par voie terrestre. Mais ce qui étonne aujourd’hui, c’est la nature des produits transportés. Couches-culottes et serviettes hygiéniques ont remplacé l’habituel café dans les valises. Fin avril, le pays est plongé depuis plusieurs semaines déjà dans une crise des changes, et beaucoup d’entreprises importatrices ne peuvent plus acheter de marchandise en provenance d’Europe ou des Etats-Unis, faute d’euros et de dollars.

Il y a déjà pénurie pour un certain nombre de biens qui ne sont pas produits localement, pénurie amplifiée par les consommateurs eux-mêmes. Habitués aux dévaluations récurrentes et conservant le souvenir des années 1990, ils stockent en effet à la première alerte. Aussi, même le sucre et l’huile, pourtant produits localement, viennent à manquer. On peut se battre pour quelques kilos de sucre dans un supermarché, faisant dire au président Alexandre Loukachenko, quelques jours plus tard : « J’ai honte du peuple biélorusse (2)... »

La crise monétaire qui s’annonce depuis le début de l’année est tout sauf une surprise pour le président Loukachenko, qui avait pris soin d’avancer la date des élections présidentielles au 19 décembre 2010 (3). Aux causes structurelles liées au système économique biélorusse (balance commerciale déficitaire, appareil productif peu rentable, peu de ressources énergétiques exploitables) s’ajoute une cause conjoncturelle : le 1er juillet 2011 est entrée en vigueur l’harmonisation avec la Russie des taxes d’importation sur les véhicules. Anticipant la hausse des prix, une véritable « course à l’importation » a eu lieu, les Biélorusses prenant d’assaut les marchés de véhicules d’occasion des pays voisins. Même si elle n’avait a priori rien à voir avec la crise en cours, la visite, début avril, du vice-président du Zimbabwe — pays champion de l’inflation — n’était pas faite pour rassurer la population.

La spéculation aidant (certains achetant plusieurs voitures par foyer pour les revendre ensuite en Russie), dès mi-avril 2011, trouver des euros ou des dollars relevait du parcours du combattant. De nombreuses personnes campent littéralement devant les bureaux de change et interpellent les clients : « Vous venez de changer des dollars ? Combien ? » Craignant les dévaluations, les Biélorusses ne gardent jamais de grosses sommes d’argent en monnaie locale. Les salaires sont aussitôt changé en dollars ou en euros.

Mis à part les produits alimentaires ou les biens de première nécessité, beaucoup d’échanges se font en dollars, y compris ceux impliquant des entreprises officielles qui, souvent, refusent d’être payées autrement qu’en dollars, monnaie avec laquelle il est pourtant interdit de conclure un contrat. Cette pratique est tellement courante que nombre de publicités contournent la loi en affichant les prix en « unité conventionnelle » (« y.e » en russe), affichant clairement le prix dans un dollar qui ne dit pas son nom.

A Minsk, dans le bureau de change de la BelarusBank du centre « Stolitsa », les personnes désireuses d’acquérir des dollars se sont organisés en comités locaux. Pour satisfaire le plus grand nombre, les acquéreurs se sont fixés une limite à « 100 dollars maximum par transaction ». Un cahier recense les demandes de chaque personne, avec un ordre chronologique d’arrivée et les coordonnées de chacun. Seuls les trois premiers de la liste sont physiquement présents dans le hall de la banque. Quand le premier a pu changer 100 dollars (grâce à un touriste, par exemple, venu acquérir de la monnaie locale), il appelle le quatrième de la liste, qui vient prendre son tour de garde et veiller à ce que l’ordre soit respecté dans la file d’attente. Les demandeurs doivent venir « pointer » tous les matins et signer la liste d’émargement pour confirmer leur présence et conserver leur rang dans la file. Une rigueur et une organisation que sans doute aucun système bureaucratique n’aurait pu instaurer. Ailleurs, ce sont des retraités, employés par des hommes d’affaires en manque de liquidités étrangères, qui sont payés pour faire la queue dans les bureaux de change.

Début mars, une personne qui se fait appeler « Piotr » a créé le site Prokopovi.ch. Non sans humour, le nom du site reprend celui du directeur de la banque nationale biélorusse, Piotr Petrovitch Prokopovich. Le site se propose d’être une « bourse d’échange » pour ceux qui souhaitent acquérir des devises étrangères. Le principe : une personne cherchant à « vendre » des dollars pose une annonce, un acheteur se manifeste, et ils se donnent rendez-vous dans une banque officielle. Le vendeur vient « déposer ses dollars » à la banque, et l’acheteur suivant dans la file d’attente les rachète aussitôt. Ainsi, l’argent ne reste pas à la banque, qui ne peut ni le bloquer en fin de journée, ni refuser de le vendre. Lancé au moment opportun, le site a vu sa popularité exploser et présentait quelques semaines après son lancement un pic de fréquentation à 100 000 visites par jour et 1 500 nouvelles annonces quotidiennes !

Le site met toutefois en garde les utilisateurs contre les spéculateurs ou escrocs qui pourraient profiter du système. Avant la dévaluation, le cours du rouble était d’environ 3 100 BYR pour un dollar et 4 569 BYR pour un euro (4), mais les entreprises en manque de liquidités étaient prêtes à acheter respectivement ces monnaies à 8 000 et 10 000 roubles au marché noir. Les entreprises importatrices hésitaient même à vendre, car elles savent qu’elles seraient payées en un rouble « inéchangeable » qui risquait d’être prochainement dévalué.

A vrai dire, le président Loukachenko est dans une situation peu enviable. A cette situation s’ajoutent les pressions internationales, et l’avide voisin russe qui attend les privatisations pour acquérir les fleurons de l’industrie biélorusse (5). La situation est en grande partie le résultat de son « miracle économique subventionné », qui est à bout de souffle, de son comportement diplomatique cyclique et changeant, et d’un système corrompu qui, s’il n’affecte pas trop le citoyen (le racket des populations sévit moins qu’en Russie ou en Ukraine), touche durement les petits entrepreneurs et plombe toute source de profit dans les entreprise étatiques.

Pour redresser l’économie du pays, Loukachenko compte, « comme au temps d’Andropov, dit-il, remettre les Biélorusses au travail ». On assiste alors à des scènes ubuesques, comme dans ce salon de coiffure de la ville de Mosty, où des miliciens sont venus un jour de semaine prendre l’identité des clientes en menaçant : « Nous allons vérifier, si vous étiez aujourd’hui censées être au travail, vous serez réprimandées. »

Mais qui remettre au travail, quand même les usines d’Etat mettent une grande partie de leurs ouvriers en « congés forcés sans solde » ? Six cent mille travailleurs seraient dans ce cas, selon l’aveu même de l’agence d’Etat (Comité National de Statistiques). Un tournant pourrait avoir lieu si la crise économique mettait plus de gens dans la rue que les appels des partis d’opposition. Mi-avril, par exemple, des automobilistes ont organisé des opérations escargot aux stations-service pour protester contre la hausse des prix de l’essence, bravant l’interdiction qui leur avait été faite de manifester.

Le mouvement de protestation, qui existait pourtant depuis plus de trois ans, a pris plus d’ampleur depuis le printemps 2011, avec l’utilisation des réseaux sociaux, notamment Facebook et Vkontakte, son équivalent russophone.
Malgré les pressions subies par les instigateurs du mouvement (6) « la marche des muets », ou la « révolution des réseaux sociaux », comme elle s’autoproclame, a commencé le mercredi 8 juin, et est reconductible de manière illimitée tous les mercredis. Sans être affilié directement à un parti, sans drapeaux ni slogans, avec pour seule arme des applaudissements, le mouvement qui rassemble de plus en plus de participants demande un « changement de gouvernance » et la « fin du régime Loukachenko ».

La façon dont les premières marches pacifistes ont été réprimées montre que, sur la liberté d’expression, la ligne politique du président biélorusse n’a pas changé. Il veut avoir « les mains libres pour travailler de manière efficace », comme il le répète lui-même.

Les « enlèvements » de passants en pleine rue par des miliciens en civil, pour des gardes à vues de deux à trois jours suivies d’une amende, ou d’un emprisonnement pour les plus récalcitrants, se multiplient. C’est paradoxalement cette injustice ressentie qui pourrait rallier de plus en plus de gens à la cause des « muets ». Ces mères de famille en pleurs (« Mon fils n’est pas un criminel, pourquoi l’a-t-on emmené ? ») commencent à comprendre que les autres « emmenés » ne sont pas les ennemis de la nation pour qui on veut bien les faire passer.

Pour les futures manifestations, les organisateurs proposent même d’être solidaires et de se porter volontaires pour être « emmenés », en montant massivement dans les camions de la milice, mettant ainsi les forces gouvernementales dans une situation inédite. Pousser le ridicule jusqu’au bout ne tue pas, mais il pourrait bien marquer durablement les consciences.

« L’ arrestation », une série de photos d’Anton Motolko (Biélorussie)

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Toutes les photos ©Anton Motolko

Une partie de l’œuvre d’Anton Motolko est visible sur Toxaby.livejournal.com.

Consulter aussi le reportage photographique sur le site de Ria Novosti, « Une drôle de manifestation à Minsk ».

Ping-pong médiatique aux olympiades de l’absurde

Pour ne pas risquer de faire quoi que ce soit d’illégal dans un régime où les procès à charge sont alimentés par des faits inventés, les manifestants ont tout simplement décidé de ne rien faire. La seule consigne est de se réunir, d’applaudir, sourire et féliciter quand un milicien s’approche de vous.

En russe, le mot réseau social peut aussi se traduire par « filet social » (comme l’anglais network qui contient le mot « net », filet). Aussi les commentateurs de BTCanal1 ne se gênent pas pour parler de « jeunes écervelés pris dans les filets de l’opposition », manipulés et financés par d’occultes puissances « de l’Ouest ». Le reportage qui a suivi le premier « mercredi » parle, à défaut de pouvoir les montrer, de « quelques jeunes » titubants, de drogués, de marginaux, comme lors des événements du 19 décembre.

La dernière marche ayant eu lieu le 22 juin, jour anniversaire de l’entrée en guerre de l’Allemagne nazie contre le bloc soviétique, les médias biélorusses n’ont pas hésité à qualifier les manifestants de « néofascistes osant applaudir ce jour terrible pour le peuple soviétique ».

Habitués des manipulations médiatiques (les fameuses « barres de fer et bouteilles de vodka » le soir des élections), les manifestants affinent à chaque nouvelle marche leur stratégie : la consigne a donc été donnée pour la marche suivante de ne même pas fumer de cigarettes, afin qu’aucune photographie ou scène filmée ne puisse laisser supposer l’usage de drogue. Sur les appels au rassemblement, on peut lire :

« Ne leur laissons aucune chance de nous stigmatiser !
Lors des manifestations, interdiction de : boire de l’alcool ou consommer des drogues, de crier des slogans, de jurer, de marcher sur la route (restons sur les trottoirs), interdiction de traverser au feu rouge, d’apporter un symbole politique ou un drapeau, de provoquer la milice, chanter des chansons, et dans la mesure du possible, ne pas fumer (pour ne pas leur donner l’occasion de montrer à quel point nous sommes « pervertis »).
Si quelqu’un propose de faire un « sitting », ou commence à crier des slogans, écartez vous de lui à cinq mètres minimum, c’est sûrement un provocateur infiltré qui chercher à provoquer la répression.
La seule consigne : applaudir et sourire. »

Pourtant, pas besoin de casseurs ou de provocateurs pour démarrer la répression. Quelque peu désorientés lors de la première marche, les OMON (forces spéciales biélorusses) ont réagi à l’inattendu par l’imprévisible : arrêter de manière aléatoire toute personne se trouvant à proximité des applaudissements, attendant que quelqu’un résiste pour saisir de « belles images de violence ». Mais de résistance, point ou si peu. Et pas de bavure côté manifestants.

Lors de la dernière marche, près de cinq cents personnes ont ainsi été arrêtées sur l’ensemble du territoire. Chaque mercredi, le mouvement s’amplifie, et surtout, il est suivi dans plus d’une vingtaine de grandes villes biélorusses.

Sur cette vidéo, on peut voir un représentant de l’ordre, en civil, invectiver ses subordonnés : « Ne soyez pas timides, n’hésitez pas, allez ! Qui n’a pas compris la leçon ? On prend le prochain qui passe ! »

Le gouvernement a aussi appelé à la rescousse ses jeunes du BRSM (héritier des jeunesses communistes) pour organiser des « flash mobs » anti-manifestants. Pour contrer la « marche des muets », les jeunes du BRSM passent des chansons de la seconde guerre mondiale et des chants patriotiques sur de grandes enceintes sur le parcours des manifestants. Ces contre-attaques ne fédèrent qu’une dizaine de sympathisants par événement mais ont de quoi perturber les plus stoïques par le bruit qu’elles génèrent.

Benjamin Vautrin

Journaliste.

(1) Nom donné aux populations vivant près de la frontière et qui, plusieurs fois par semaine, font l’aller-retour dans le pays voisin pour profiter des écarts de prix entre deux pays. De la Pologne vers la Biélorussie : textile, café, ustensiles de cuisine ou équipement ménager. De la Biélorussie vers la Pologne : essence, cigarettes, alcool. Cette activité peut générer un salaire à part entière dans le foyer.

(2) Propos rapportés par BelaPAN, le 27 mai 2011, suite à une visite d’Etat du président Loukachenko au Kazakhstan.

(4) Cours de la BelarusBank du 27 avril 2011, soit un mois avant la dévaluation du rouble biélorusse de 36%, le 24 mai 2011.

(5) La Communauté économique eurasiatique (CEE), qui regroupe le Belarus, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Russie, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, a approuvé début juin l’octroi d’un crédit de 3 milliards de dollars sur trois ans à Minsk. Mais Moscou a posé comme condition que le pays procède à d’importantes privatisations. Le premier lot concerne BelarusKali, géant de la potasse et de l’engrais en Biélorussie.

(6) Serguei Pavliukevitch, un des instigateurs de la « marche des millions » sur Vkontakte, regroupant 120 000 sympathisants, a reçu le 6 juin la visite du KGB. Scénario similaire pour quatre autres administrateurs de groupes sociaux. Pressions sur la famille, confiscation de l’ordinateur, et obligation de retirer la page d’Internet. Le site Vkontakte est par ailleurs régulièrement bloqué par l’opérateur national BelTelekom.

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