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En Chine comme au Royaume-Uni…

par Martine Bulard, 15 août 2011

En quelques minutes, les rues se sont embrasées à Qianxi, un district de la province de Guizhou, dans le sud-ouest de la Chine. Alors qu’un agent de la police municipale prenait à partie un automobiliste dont la voiture était mal garée, des passants se sont mêlés de l’affaire : en quelques minutes, l’altercation a tourné au pugilat. Selon l’agence Xinhua, cinq voitures de police ont été renversées, vingt-cinq personnes arrêtées.

Au même moment ou presque, dans la province du Liaoning (au nord-est), les habitants de la ville portuaire de Dalian affrontaient les forces de l’ordre lors d’un rassemblement réclamant le déplacement d’une usine chimique qui fabrique du paraxylène – un liquide inflammable utilisé dans la production de films et de tissus en polyester –, et qui risque de polluer la cité à la suite d’une rupture de digue. Aujourd’hui, ils ont obtenu gain de cause : l’usine sera fermée et déplacée.

Des explosions sociales de ce type, la Chine en connaît des dizaines de milliers chaque année. Selon une étude récente de deux chercheurs de l’université de Nankai citée par Reuters, le pays a connu 90 000 « incidents de masse » (manifestations, émeutes, arrêts de travail, pétitions significatives) en 2009 (« Thousands riot in southwest China town : reports », Reuters, Pékin, 12 août 2011). Pour comparaison, l’Académie des sciences sociales de Pékin en recensait 60 000 en 2006. Une augmentation de 50 % en trois ans. Bien sûr, ces données restent sujettes à caution, mais l’accroissement de la tension sociale est palpable.

De toute évidence, les Chinois n’acceptent plus les inégalités, les discriminations qui touchent les migrants (près de 45 millions de travailleurs), les expropriations de logements ou de terres, la pollution industrielle qui menace la santé des habitants et l’eau des rivières, les affaires de corruption… Le mécontentement prend des proportions émeutières quand les pouvoirs publics, les polices municipales ou les milices privées répriment sans ménagement. Sous des formes diverses, une solidarité s’organise.

Il y a dix ans, ces mouvements étaient isolés, cachés, ignorés. Désormais, Internet et les téléphones mobiles permettent aux manifestants de se regrouper, de se faire connaître et d’accentuer la pression. Du reste, les autorités du Qianxi ont fait bloquer Weibo – le Twitter chinois – et toute recherche sur « Qianxi Comté » ou « Guizhou » aboutissait à un message indiquant que des « réglementations juridiques » empêchaient tout accès.

David Cameron en vedette

Inutile de dire que les autorités chinoises ont reproduit avec empressement la déclaration du premier ministre britannique David Cameron envisageant, devant le Parlement, de bloquer l’accès des émeutiers aux réseaux sociaux. Dès samedi, le très officiel Global Times publiait un éditorial au titre évocateur : « Les émeutes conduisent à repenser la liberté sur Internet ». Même si le journal n’est publié qu’en anglais (et donc inconnu de la plupart des Chinois), il n’en est pas moins significatif de l’air du temps répressif.
Ironisant, l’éditorialiste rappelle que, jusqu’à présent, « une telle mesure était critiquée comme étant l’apanage des seuls gouvernements autoritaires ». La proposition de Cameron « brise le concept de base de la liberté d’expression en Occident, qui invoque toujours la morale pour critiquer les réticences des pays en développement face à la liberté sur Internet. (…) Les bouleversements économiques et sociaux aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en France pourraient déclencher une réflexion commune dans le monde entier sur les limites de la démocratie et la liberté de parole ». Et de dénoncer « le culte aveugle de la démocratie occidentale dans de nombreux pays en développement au cours de ces dernières décennies (…). Ces crises ont sonné l’alarme, la situation ne peut pas continuer. (…) Quant à la Chine, les défenseurs d’un développement illimité d’Internet devraient y réfléchir à deux fois. Sur Internet, il ne manque pas de posts ni d’articles qui incitent à la violence publique. Ils causent d’énormes dommages, une fois qu’ils sont tweetés sans contrôle. Alors, les gouvernements n’ont d’autre choix que de fermer ces sites et d’arrêter les agitateurs. »

Ainsi, ayant à faire face à une mobilisation sans précédent des réseaux sociaux lors de l’accident d’un train à grande vitesse le 23 juillet à Wenzhou, le pouvoir a essayé de bloquer le site phare Sino.com (et son service de microblogging Weibo) où les blogueurs échangeaient informations et protestations, tout en demandant aux journalistes de cesser « tout commentaire sur la responsabilité de l’entreprise en charge du système de signal dans l’accident ferroviaire ». Afin de lever toute ambiguïté, huit jours après la catastrophe, le département de la propagande de Pékin a ordonné « à tous les médias, y compris les journaux, revues et sites Web de privilégier les rapports provenant des autorités sur les conséquences positives de la catastrophe ferroviaire ». Pour avoir trop enquêté et posé des questions gênantes, le journaliste et producteur de l’émission « News 1+1 » sur la chaîne publique CCTV, Wang Qinglei, a tout simplement été licencié.

« Existe-t-il un système politique parfait ? »

Pourtant ces intimidations n’ont pas réussi à faire taire les familles des victimes de l’accident (43 morts et 192 blessés) et ceux qui réclament une véritable enquête sur les raisons de la collision, comme l’a promis le premier ministre Wen Jiabao, venu jouer les pompiers sociaux à Wenzhou, onze jours après le drame. Pas plus que l’arrestation du peintre Ai Weiwei n’a pu le contraindre au silence. Libéré sous caution, il a certes accordé un « entretien » au Global Times (encore lui) qui ressemblait à un communiqué du bureau politique (« Exclusive : Ai Weiwei breaks his silence », 9 août 2011) : « Renverser le régime par une révolution radicale n’est pas la solution pour résoudre les problèmes de la Chine, indiquait-il. La chose la plus importante est d’avoir un système politique scientifique et démocratique. » A la différence de nombre de dissidents, Ai Weiwei est connu en Chine pour sa dénonciation de la corruption ; après le tremblement de terre au Sichuan en 2008, il avait notamment mis en cause les constructions qui n’étaient pas aux normes. S’il reste pour l’instant discret, il sera difficile de le museler totalement.

Certains, au sein même du Parti communiste chinois (PCC), ont conscience que la course lancée contre Internet est perdue d’avance. Un débat (une lutte ?) semble engagé, à un peu plus d’un an du prochain congrès et du changement d’équipe – le président Hu Jintao et son premier ministre Wen ne peuvent plus se représenter.

Ainsi, avant de prôner la censure, le Global Times s’interrogeait : « Existe-t-il un système politique parfait ? ». L’éditorialiste écrivait alors : « Les systèmes politiques modernes doivent garantir la démocratie, l’efficacité et la stabilité dans le même temps. (…) Les politiques démocratiques de l’Occident ont remporté des succès dans de nombreux domaines, mais ce n’est pas forcément la seule voie (…). La Chine est à la croisée des chemins pour les réformes. Nous pouvons apprendre de la démocratie occidentale ». Evidemment, l’auteur ajoutait aussitôt : « Mais le plus important pour nous est d’avancer à partir des conditions nationales (…). Nous devons clairement nous rappeler que nous ne savons pas ce que veut dire vraiment une politique démocratique, et que même les pays occidentaux (…) doivent affronter un avenir incertain. » Pas de révolution en vue, bien sûr. Mais une volonté de ne pas rester immobile.

Les deux camps du PCC

Ce choix est relayé par certains intellectuels. C’est le cas des sociologues Shen Yuan, Guo Yuhua, Jing Jun et Sun Lipin dont Le Monde diplomatique daté de juillet a publié les propositions pour que leur pays s’engage sur la voie des réformes. On peut encore citer le documentariste Zhao Liang, cinéaste engagé contre les discriminations, à qui certains reprochent de pactiser avec le pouvoir : « Dans le parti, explique-t-il, il y a un conflit entre deux camps (…). En tant qu’intellectuels soucieux des questions sociales, nous devons coopérer avec une faction au sein du parti à la défaite de l’autre faction. » (Edward Wong, « Chinese Director’s Path From Rebel to Insider », New York Times, 13 août 2011). Ils sont nombreux, actuellement, à emprunter ce chemin – loin de la dissidence traditionnelle, mais animés d’un espoir de changement.

Martine Bulard

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