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La Sirène de Tripoli

On partait pour un triomphe à la romaine, à Paris, après l’annonce de la « victoire » sur les forces du mal à Tripoli. Mais – alors que les combats se poursuivaient au cœur de la capitale et ailleurs dans le pays – on avait préféré se calmer, du côté des lieutenants du généralissime Sarkozy : « Ce n’est pas complet », reconnaissait Juppé, ce mardi… « Ce n’est pas abouti », admettait Longuet… La prise hautement symbolique du « complexe présidentiel » de Bab Al Aziziya ne suffisait pas. Il fallait d’abord pendre haut et court Kadhafi, le général Tapioca du Maghreb, véritable objet de leur ressentiment : l’histoire de quelques heures ou de quelques jours, sans doute. En attendant, petit dictionnaire de l’actuelle lutte finale …

par Philippe Leymarie, 23 août 2011

Sirène. C’est le nom de code de l’opération de conquête de la capitale, entamée il y a quelques jours. Et dont la fulgurance a surpris : une intensification des frappes des avions de l’OTAN ? Un coup de pouce des drones armés de l’US Air Force ? Un plan ad hoc des conseillers militaires étrangers du Conseil national de transition libyen ? Quant à l’origine du nom : est-ce de la divinité des mers qu’il s’agit ou des sons stridents des trompes d’alertes sur les toits ? La question manque d’importance, mais si quelqu’un a des infos…

Course. Pourquoi cette soudaine accélération, ces derniers jours ? Il fallait en finir vite, après ces six mois de frappes : avant la fin du ramadan ; avant l’assemblée générale de l’ONU ; avant le débat sur le renouvellement du mandat de l’opération de l’OTAN (dont l’issue aurait été incertaine, dans une conjoncture « d’enlisement »).

Désordre. Une dépêche de 6 h 17, mardi, accrochait le chaland sur le Net. « Pékin demande à l’Occident de nettoyer le désordre qu’il a mis en Libye », assurent plusieurs médias d’Etat chinois. Une dépêche de l’agence russe RIA-Novosti attirait aussi l’attention : « Moscou invite l’OTAN à respecter le droit humanitaire ». Konstantin Dolgov, délégué aux droits de l’homme du ministère russe des affaires étrangères, invite à « s’abstenir de toute action susceptible de porter préjudice à la population et aux infrastructures civiles du pays ».

Balance. La coalition, qui se vante d’avoir fait peu de dégâts collatéraux ou « bavures », grâce à l’extrême précision de ses frappes et au respect de procédures rigoureuses de sélection ou d’identification de cibles, s’est refusée à comptabiliser les pertes humaines et matérielles dans le camp ennemi. On devra pourtant s’interroger un jour sur la balance « coût-efficacité » (si l’on ose dire) de l’opération en Libye : le jeu en valait-il la peine ? Le remède était-il meilleur ou pire que le mal ? Mais, comme à chaque fois, il sera trop tard pour que les conclusions de cette étude soient mises à profit…

Sous tutelle

Insurgés. De bric et de broc, mais pas seulement. Il y a eu aussi des défections de professionnels : on a bien vu des rebelles conduire des chars ! D’après des observateurs sur le terrain, les combattants de l’ouest (Misrata, djebel Nafoussa) entrés dans Tripoli étaient plus aguerris, moins brouillons que leurs collègues de l’est. En tout cas, depuis juin dernier, pour mettre un terme à la confusion, les combattants insurgés étaient sous tutelle des conseillers français, britanniques ou italiens, et donc « formés et équipés au fur et à mesure », explique par exemple le chercheur Pascal Boniface.

Crédibilité. Celle de la France, à entendre ses dirigeants, sortirait grandement renforcée de cette entreprise victorieuse, dont elle a été leader, secondée par la Grande-Bretagne et simplement soutenue par l’ami américain : belle réactivité politique, belle armée, belle image du pays. On aurait fait oublier, d’un coup, les avanies du passé : les compromissions avec les dictateurs arabes, et bien sûr, l’accord de défense conclu avec Tripoli, avec l’édifiante visite du Guide à Paris en 2007 (au temps de Cécilia...). Pour Frédéric Encel, qui a tenu la chronique géopolitique sur Inter cet été, « le procès en gesticulation intenté [à Sarkozy] en France ou en Europe, était [donc] injuste ». Pour Gérard Longuet, qui lui succédait mardi matin sur les mêmes ondes, c’est un bon point pour la France, « alors que le rôle de membre permanent du Conseil de sécurité lui est parfois contesté. »

Légitimité. Celle de la France, encore, pour l’après-Kadhafi. Paris fait chauffer la colle : invitation du chef du nouvel exécutif dès ce mercredi, dans la capitale française, où il est reçu par le généralissime, en compagnie sans doute du Grand conseiller diplomatique et militaire, Bernard-Henri Levy, qui ne se tenait plus ces derniers jours : « L’opération Sirène était préparée minutieusement depuis des mois… le président Sarkozy a été clairvoyant et courageux… La France est belle… » Et branle-bas pour l’organisation à Paris d’un grand raout des « amis » de la Libye nouvelle, pour accompagner la « révolution ». Côté argent, pas de problème, a déjà expliqué Gérard Longuet (Inter, mardi 23 août) : « La Libye est un pays riche. »

Déterminant. C’est ce qu’a été le rôle de la France, selon le ministre Alain Juppé (Europe 1, mardi 23 août) : « D’abord sur le plan politique, et puis ensuite, avec nos amis britanniques, nous avons apporté entre 75 et 80 % des moyens que l’OTAN a mis en œuvre et nous ne sommes pas allés au sol. » Et une France « leader » ça change tout, explique Longuet : ce n’était pas le cas lors de l’engagement en Afghanistan…

Pris de court

Risques. Ce sont ceux qu’Alain Juppé, ministre français de la défense, avoue avoir pris « en Libye comme en Côte d’Ivoire ». Mais des risques « évidemment calculés », assure-t-il. Longuet, ministre un peu rêveur ou littéraire parfois (le mouvement Occident est loin, il se dit maintenant seulement « conservateur »), évoque « un succès étonnant : que les rebelles (libyens) en soient arrivés jusque-là ». BHL, lui, n’aurait jamais été pris en flagrant délit… de doute.

Durée. Certains assuraient en mars dernier que l’affaire serait bouclée en quelques jours… Les militaires avaient pourtant expliqué qu’une guerre ne se gagne jamais en jours. Alain Juppé avait ensuite parié sur « quelques semaines »… Au final, il aura fallu six mois, 20 000 sorties et 7 500 frappes aériennes au compteur (sans parler des tirs d’hélicoptères) pour en arriver là. Et un coût de 200 millions d’euros pour la France (ce qui « n’est pas cher payé pour une victoire », selon le journaliste Jean-Dominique Merchet, spécialiste des questions de défense). Et de 890 millions de dollars (à la fin juillet) pour le budget américain.

Inconnues. Elles sont nombreuses. Parmi les principales : la dispersion d’armements divers ; l’ampleur des règlements de compte ; l’espace politique concédé au courant islamiste radical ; le sort des immigrés africains (ceux qui ne se sont pas noyés en cherchant à atteindre Lampedusa), et celui des travailleurs étrangers privés de leur boulot en Libye ; et bien sûr, la capacité du nouveau régime à unifier et faire redémarrer le pays.

Décisif. Sans l’OTAN, les rebelles ne seraient jamais parvenus à leurs fins. Les avions de chasse opérant sous les couleurs de l’organisation transatlantique auraient neutralisé 1.130 installations militaires, 555 blindés et 275 centres de commandement. La marque risque d’être indélébile. Même si une personnalité du CNT a fait savoir qu’il n’était pas question d’ouvrir une base militaire de l’OTAN : mais certains, au quartier général transatlantique de Bruxelles, aimeraient « capitaliser » sur cette campagne de Libye, menée pour la première fois en terre africaine, en conservant un accès privilégié ou une coopération prioritaire avec ce nouvel ami du Sud.

Obama. Le président américain, qui a promis de devenir « ami et partenaire » de la nouvelle Libye, a « oublié » de mentionner l’apport déterminant des Français dans l’entreprise de secours aux rebelles. Ses services ont même pris Paris de court, en convoquant dès jeudi prochain à Istanbul une réunion du « groupe de contact », alors que les Français souhaitent l’accueillir la semaine prochaine, à Paris, pour en faire une grande réunion des « amis de la Libye », dans la ligne de l’après Kadhafi. Donc, chacun tire la couverture à soi ? « Oui, mais les faits sont têtus, se console Longuet : le peuple libyen sait à qui il doit sa liberté après ces six mois d’efforts. »

Grand bazar

Atonie. Celle du Parti socialiste, à Paris, qui n’a pas trouvé à se démarquer. Aucun bémol. « Un succès pour la France », selon l’ex-ministre socialiste de la justice Elisabeth Guigou et l’ex-premier ministre Laurent Fabius. « Une victoire du président Sarkozy, qui s’est engagé au bon moment », pour Martine Aubry. Et un zeste de François Hollande ? « Quand une décision est bonne, je la soutiens. Il fallait faire cette intervention. » Mais tout de même, ce petit coup de patte : « Sur la Libye, Sarkozy avait beaucoup à se faire pardonner. Il fait du rattrapage. »

Dindon. C’est, une fois de plus – et même s’il s’agit rarement de farces –, le Conseil de sécurité qui en fait les frais : sa résolution 1973 du 19 mars a été tordue, malaxée, transformée. L’établissement d’une zone d’exclusion aérienne et l’instauration d’un contrôle naval étaient destinés à assurer la « protection des populations » face à des menaces de répression lourde, de type militaire. Ces mesures surtout conservatoires avaient été prévues à l’origine pour décrocher l’abstention de la Chine et de la Russie, membres du Conseil a priori hostiles aux interventions multinationales et à l’ingérence au titre des droits humains. Elles ont été transformées en une traque du dictateur, une lutte contre le régime, avec fourniture d’armes, de conseillers d’état-major, de formateurs, d’éclaireurs et autres commandos de forces spéciales, etc. jusqu’à faire de la Libye, ces temps-ci, un grand bazar à ciel ouvert de matériel militaire circulant dans les mains les plus diverses et un terrain d’aventure pas cher (et pas très contrôlé !).

Glissant. C’est le caractère fortement évolutif de la résolution sur la « protection des populations » qui a servi de justification politico-juridique à l’intervention de l’OTAN. Longuet, plutôt que de reconnaître ces glissements, préfère évoquer une « protection dynamique et offensive des civils », mais qui n’aurait pas consisté pour autant à « accompagner les rebelles », ni à déployer quiconque au sol : promesse de ministre ! Mais, après tout, l’ONU ne s’use que si l’on ne s’en sert pas : Longuet rappelle, avec grande satisfaction, comment « son » armée de l’air, le 19 mars, avait été en mesure de décoller quelques minutes après l’adoption de la résolution. Et en fait, avant, l’exécutif américain ayant laissé au petit Napoléon français l’honneur de la première frappe, histoire de donner son vernis européen à l’opération…

Vents et marées

Perdants. Les grandes organisations régionales concernées ont été roulées dans la farine. Elles ont été violées par les Occidentaux lors du vote de la résolution, en mars dernier. Puis ont pris leurs distances après les premiers bombardements. Et se sont emmêlées dans des médiations improbables, pour enfin finir par rallier le camp victorieux, aux derniers jours. Spectacle plutôt pitoyable d’une Union africaine qui a longtemps joué le jeu du despote Kadhafi, « roi de l’Afrique »… et empoché les dividendes de ses prosternations. Et d’une Ligue arabe qui n’a su sur quel pied danser, entre la gigue des « révolutionnaires » et le freinage des quatre fers de ses rois ou caciques peu suspects d’ardeurs démocrates…

Egalité. Et pourquoi ce qui a été possible à Tripoli ne le serait pas à Damas ? « Nous sommes paralysés, reconnaît Longuet, l’ingérence ne s’autoproclame pas… Il faut l’accord du Conseil, mais Moscou et Pékin sont contre. » Même tonalité chez Juppé : « Il n’y aura pas d’intervention militaire en Syrie. Mais l’issue de la crise en Libye et ailleurs aura des conséquences dans ce pays, où on voit bien qu’un dictateur ne peut se maintenir contre vents et marées. » Ce qui reste à prouver…

Philippe Leymarie

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