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Cinquante ans après, l’« agent orange » empoisonne le Vietnam

vendredi 9 septembre 2011, par Marie-Hélène Lavallard

Le 18 juin dernier, une cérémonie a marqué le coup d’envoi de la décontamination de l’aéroport de Da Nang, proche du grand port en eau profonde du Vietnam. Selon le programme publié un an auparavant, 300 millions de dollars seront nécessaires pour remédier en dix ans dans l’ensemble du pays  [1] aux épandages de défoliants.

Pendant la guerre du Vietnam, d’août 1961 jusqu’en 1971, l’aviation américaine a arrosé le Sud afin de chasser de la jungle les combattants qui s’y abritaient et de stériliser les rizières, forçant les villageois à se regrouper dans les « hameaux stratégiques » et privant ainsi les maquisards de nourriture et d’aide [2]. Plus de 77 millions de litres de défoliants ont été déversés par avion (95 %), par hélicoptère, par bateau, par camion-citerne et par des pulvérisateurs portés à dos d’homme. Plus de 2,5 millions d’hectares ont été contaminés par ces défoliants, dont le plus connu est l’« agent orange ». Il contient de la dioxine, le poison le plus violent et le plus indestructible que l’on connaisse. C’est un désastre environnemental immense et une catastrophe humaine multiforme qui atteint aujourd’hui la quatrième génération de Vietnamiens, sur les plans sanitaire, économique et socioculturel. Le gouvernement américain et les firmes impliquées éludent leurs responsabilités. Une conspiration du silence a caché pendant des années la toxicité des défoliants employés.

Le Dialogue Group a été fondé en 2007 sous l’égide de l’Institut Aspen, grâce à un financement de la Fondation Ford. Il réunit des citoyens, des hommes politiques et des scientifiques des deux pays pour se pencher sur les conséquences des épandages d’« agent orange ». Son objectif explicite – démontrer qu’au-delà des clivages politiques une action humanitaire peut trouver place – indique la voie suivie et en marque les bornes.

En fait, les trois premiers rapports portant respectivement sur l’existence des « points chauds [3] », sur les dégâts causés à l’environnement et sur les atteintes sanitaires n’apportaient guère d’éléments nouveaux par rapport aux études antérieures. Il n’en va pas de même du rapport rendu public le 16 juin 2010, qui comprend une déclaration et un plan d’action [4]. Le ton de la première rompt avec les précautions de langage habituelles. Les chiffres avancés par la Croix-Rouge vietnamienne pour le nombre des victimes sont repris comme étant « la meilleure estimation disponible », et les efforts déployés par le Vietnam depuis 1980 pour faire face par lui-même aux conséquences des épandages sont salués. Le plan d’action mobiliserait 300 millions de dollars, à raison de 30 millions par an. Le Dialogue Group n’a ni argent ni pouvoir de décision ; il s’adresse directement au gouvernement américain pour financer la majeure partie du budget prévu – ce qui est nouveau. D’ailleurs, M. Walter Isaacson, son coprésident (il est également président d’Aspen), précise que l’effort serait modéré : « Le nettoyage de notre gâchis de la guerre du Vietnam sera beaucoup moins coûteux que la fuite de pétrole dans le Golfe que British Petroleum (BP) va devoir nettoyer  [5].  »

Dès mai 2009, le Congrès américain a publié un rapport sur « les victimes vietnamiennes de l’“agent orange” et les relations Etats-Unis-Vietnam [6] ». L’auteur, M. Michael M. Martin, y soulignait la nécessité d’établir de bons rapports avec le Vietnam dans la situation géopolitique actuelle et combien la question de l’« agent orange », dernière survivance de la guerre, y faisait obstacle alors qu’il serait possible de la traiter de manière humanitaire sans reconnaître – le rapport y insiste – aucune responsabilité à cet égard. Des grands journaux américains ont relayé le débat, posant la même question : le Vietnam est-il assez important pour que les Etats-Unis s’attellent sérieusement au problème de l’« agent orange » ? La réponse va de soi, et les récents incidents en mer de Chine méridionale la justifient encore davantage. Dans ses conclusions, le rapport Martin suggérait l’adoption d’un plan pluriannuel d’aide au Vietnam comme l’une des mesures susceptibles de favoriser la « puissance douce » (soft power) des Etats-Unis en Asie. Le Dialogue Group s’est rallié à cette option.

Alors que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dévoilait le 28 juin 2010 un projet de 5 millions de dollars pour le traitement de l’aéroport de Bien Hoa, près de Ho Chi Minh-Ville, sous l’égide d’une organisation indépendante, la Global Environment Facility, les Etats-Unis ont décidé de consacrer 32 millions de dollars à la réhabilitation de la zone de Da Nang. Le 19 novembre, l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (Usaid) a fait part de son plan, sur deux ans, à partir de juillet 2011, au comité populaire de la ville, et un accord a été signé avec le ministère vietnamien des ressources naturelles et de l’environnement. Les couches contaminées du sol seraient enlevées et stockées dans une zone confinée étanche en attendant que soit découverte une méthode de destruction de la dioxine, à moins qu’elles ne soient brûlées à plus de 350 °C dans des tubes.

La « realpolitik » de l’administration Obama a donc un effet collatéral positif. L’exigence de justice demeure. Les Etats-Unis s’honoreraient en reconnaissant leur responsabilité à l’égard du Vietnam et des Vietnamiens. Il en va de même des compagnies (Monsanto, Dow Chemical, etc.) qui ont fabriqué les défoliants, en ont caché la toxicité en falsifiant des résultats de recherches, ont accumulé par leur vente des bénéfices gigantesques et financé leur reconversion dans l’agroalimentaire. Il est par ailleurs évident que 300 millions de dollars ne suffiront pas. Le Vietnam a besoin d’une aide massive  [7]. Les victimes ne peuvent pas attendre. Il faut qu’elles reçoivent un soulagement immédiat. La déclaration du Dialogue Group s’adresse à tous les gouvernements. C’est au niveau des Etats que doivent s’organiser le soutien au Vietnam et l’exigence de justes réparations.

Marie-Hélène Lavallard est agrégée de philosophie

Notes

[1] Lire Francis Gendreau, « Au Vietnam l’“agent orange” tue encore », Le Monde diplomatique, janvier 2006.

[2] W. A. Buckingham Jr, « Operation Ranch Hand : The Air Force and Herbicides in Southern Asia 1961-1971 », Office of United States Air Force History, Washington, DC, 1982.

[3] Anciens lieux de stockage où la concentration de dioxine dans le sol atteint jusqu’à trois cents fois le niveau toléré. Outre les bases de Da Nang, Bien Hoa et Phu Cat, on en dénombre vingt-cinq autres.

[4] « Agent orange in Vietnam program », The Aspen Institute, 26 juillet 2011.

[5] Faut-il rappeler la ferme déclaration du président Barack Obama à ce sujet ? « C’est eux qui ont causé le désastre, c’est eux qui doivent en assumer les conséquences. »

[6] Michael M. Martin, « Vietnamese victims of Agent Orange and U.S.-Vietnam relations » (PDF), Congressional Research Service, 28 mai2009.

[7] Cf. Association d’amitié franco-vietnamienne.

13 commentaires sur « Cinquante ans après, l’“agent orange” empoisonne le Vietnam  »

  • permalien Ph. Arnaud :
    9 septembre 2011 @13h01   »

    Deux remarques :

    1. Il serait intéressant de donner un lien vers des photos des malformations subies par les enfants vietnamiens 40 ans après la fin des épandages. L’horreur des malformations défie toute description. Ce sont des photos de ce genre qui ont pesé, en 1945, dans le jugement du Tribunal de Nuremberg. Le plus ironique est que cet agent orange était destiné à combattre le « Vietcong », donc à protéger les Vietnamiens du « danger communiste » ! Drôle de protection qui aboutit à de telles monstruosités…

    2. Les Américains épandaient ce défoliant avec des avions légers à hélice ou avec des hélicoptères. Mais comme il fait chaud au Vietnam, ils volaient vitres et portes ouvertes. Et, en faisant des allers et retours, ils prenaient plein la figure du nuage qu’ils venaient d’épandre. Au point que certains sont morts de retour aux Etats-Unis et ont intoxiqué leurs proches. Par exemple le fils de l’amiral Elmo Zumwalt, lui-même très haut gradé.

  • permalien Yvan :
    9 septembre 2011 @13h26   « »

    L’"agent Orange", c’est une terminologie "neutre" derrière laquelle, il y a beaucoup de souffrances...

    ... et MONSANTO®

  • permalien patrice Desruelle :
    9 septembre 2011 @14h39   « »

    Lisez le livre : Agent Orange : Apocalypse Viêt Nam de André Bouny, éditions Demi-lune.

    C’est a ma connaissance le plus complet et le plus détaillé sur cette abomination.

  • permalien les diables :
    9 septembre 2011 @17h30   « »

    Article émaillé d’approximations... notamment en ce qui concerne la température nécessaire à la dégradation de la dioxine TCDD. Si la molécule 2,3,7,8-TCDD est générée (en présence de chlore) entre 300° et 400°, sa dégradation sous un effet thermique se situe entre 800° et 1000°.

  • permalien Apta :
    9 septembre 2011 @18h52   « »

    Bonjour,
    Devrons nous faire le même constat avec l’uranium appauvri utilisé dans tous les guerre depuis 1973, les dernières en date étant l’Irak où les terribles dégats sont déjà visibles ainsi qu’en ex-Yougoslavie , l’Afghanistan cela doit être identique et la Libye. Inutile de dire que celui-ci ne s’arrête pas aux frontières.
    Le silence de la presse est assourdissant.

  • permalien Zbougnek :
    10 septembre 2011 @06h53   « »

    Bonjour,
    tout d’abord merci pour cet article (et merci à @les_diables pour avoir occupé la place du très attendu "expert très fort qui a oublié la politesse").
    Le seul point qui m’interroge est le manque d’information sur le niveau d’implication des autorités vietnamiennes sur le sujet. Le Vietnam n’est plus un pays sous-développé, d’immenses fortunes s’y construisent actuellement, et le pays aurait les moyens d’agir sérieusement, sans attendre les Etats-Unis. Tout est question de degré d’urgence semble-t-il, les Etats-Unis sont-ils vraiment les seuls à faire de la realpolitik en considérant ce problème sous l’angle géopolitique ?
    Salutations.

  • permalien Ph. Arnaud :
    10 septembre 2011 @10h13   « »

    Deux remarques

    Depuis la guerre, les Etats-Unis auront donc deux fois empoisonné des peuples asiatiques avec leurs produits chimiques sans avoir eu, initialement, l’intention de tuer. La première fois, c’est avec cet agent orange au Vietnam, la seconde fois avec l’explosion de l’usine d’Union Carbide à Bhopal.

    Le point commun de ces deux affaires est la somme ridicule accordée aux victimes en compensation. Lorsqu’on compare les indemnités délirantes réclamées – et parfois obtenues par les avocats américains pour le moindre pépin dans l’opération d’un ongle incarné ou du profil d’un nez, on ne peut qu’être frappé par l’inégalité du traitement. Est-ce là mépris envers les pauvres ? Racisme latent ? Des victimes suédoises, britanniques ou allemandes seraient-elles traitées ainsi ?

  • permalien un passant :
    10 septembre 2011 @20h07   « »
    racisme ou pas

    Si je peux me permettre. Plus que du racisme, mon expérience aux US me fais penser que c’est surtout du au fait que les américains ne peuvent concevoir l’idée qu’ils ont tord. Je ne parle pas seulement du gouvernement, mais du peuple américain. Il est intéressant de voir que pour le commun des mortels ici aux US, la culture, le gouvernement dans ses grands principes (pas les partis politiques), l’idéologie libérale, c’est la meilleurs du monde. On le voit bien dans chacun de leurs discours politques où ils scandent "The US, the greatest country in the Wolrd !". Du coup, comment le "plus grand pays du monde" peut il être en tord et donc avoir à réparer des dégats de manière significatif ?

  • permalien MCB :
    11 septembre 2011 @19h14   « »

    Quand on prend la peine de se remémorer la très longue liste des atrocités commises par les USA depuis plus de soixante ans, au Japon, en Corée, au Vietnam, etc. etc. etc. on peut concevoir ce que par exemple le battage médiatique propagandiste omniprésent de ces jours-ci concernant l’attaque du World Trade Center et du Pentagone en 2001 peut avoir d’obscène... Des douzaines de millions de morts d’un côté, quelques milliers de l’autre...

  • permalien schizo-freiné :
    11 septembre 2011 @23h41   « »

    En définitive tous les militaires représentent un danger potentiel latent pour les sociétés humaines, se sont eux qui depuis longtemps ont faits avorter hier comme demains, c’est-à-dire : les espoirs sociaux nouveaux qui ont animés et vont animer encore les pensées des individus. Et leurs victimes sont surtout ceux qui sont attachés à toutes les formes de sécurités pour tous et toutes, sociales et économiques, soit les populations qui sont contres les débordements du génie industriels, chimie, nucléaire, exploitations pétrolières vénéneuses, ou agricoles surdimensionnées, exploitations meurtrières des forêts, tropicales notamment. Et qui sont prêts à porter le feu des armes à des populations qui veulent régler par eux-même leurs problèmes économiques et sociaux. Tous les individus de cette planète sont animés par les mêmes espoirs de réussites sociales personnelles et collectives, même les assassins !

  • permalien Joe :
    13 septembre 2011 @05h17   « »

    En complément, plusieurs documentaires sur l’Agent Orange à la fin de l’article :

    L’héritage toxique de l’agent orange, cinquante ans après + dossier agent orange :

    http://www.internationalnews.fr/art...

  • permalien biennal :
    13 septembre 2011 @11h53   « »

    A quand la comparution des responsables de ces crimes abominables devant la justice internationale pour crimes contre l’humanité ? Sans doute jamais, car cette justice est tellement instrumentalisée pour servir les but géopolitiques de l’occident (cf Kadaffi, le président Soudanais...) que l’on voit mal des dirigeants occidentaux répondre de leurs actes criminels avant longtemps. pourtant ces crimes sont majeurs et bien plus dévastateurs en nombre de vies humaines que les attentas du 11 sept.

  • permalien bobforrester :
    25 septembre 2011 @03h01   «

    salut à tous

    J’étais à HCM ville voilà deux semaines et j ai visité le musée de la guerre où sont exposées ces photos notamment. J ai découvert une ville dont je n’imaginais pas le développement quarante ans après une guerre destructrice de toutes les infrastructures et de l’élite humaine. La richesse s expose partout, le grd luxe .On ne peut comparer avec par exemple Dakar ( que je connais bien) qui n a pas souffert d’une guerre avec la plus grande puissance militaire du monde et qui est en ruine. La direction centralisée et l’économie dirigée ont fait des merveilles là. Je comprends qu on puisse s interroger sur l’incapacité de cette économie formidable à règler elle même les dégâts causés par l’impérialisme américain. Bien qu’il soit légitime de le rendre responsable de cet empoisonnement massif avec les firmes qui l ont fabriqué. Et donc de faire passer tout ce monde là à la caisse.

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