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Décès de Michael Hart

Le projet Gutenberg est orphelin

dimanche 11 septembre 2011, par Hervé Le Crosnier

Michael Hart est décédé le 6 septembre, à l’âge de 64 ans. Il restera dans l’histoire de la culture numérique comme le fondateur du « projet Gutenberg », un projet coopératif majeur datant des débuts de l’internet et ayant réussi à créer un gigantesque fonds de livres numérisés offerts en partage.

Il y a quarante ans, en juillet 1971, le jeune Michael Hart reçoit son sésame pour utiliser, en temps partagé, l’ordinateur Xerox de l’Université d’Illinois à Urbana-Champain. Peu versé sur le calcul, il se demande ce qu’il pourrait bien faire d’utile à la société à partir d’un tel outil, limité, n’utilisant qu’un jeu de caractères en capitales, et très lent en regard des ordinateurs d’aujourd’hui. Il utilisera son temps pour recopier la Déclaration d’Indépendance des États-Unis, en songeant aux idées de bibliothèques universelles lancées par les « pères fondateurs » de l’informatique, notamment Vannevar Bush, Joseph Licklider ou Ted Nelson. Le fichier pesait seulement 5 kilo-octets, mais il du renoncer à sa première idée d’envoyer le texte à la centaine d’usagers ayant une adresse sur Arpanet, car cela aurait bloqué tout le réseau. Il le mit donc en dépôt sur un serveur pour un libre téléchargement (sans lien hypertexte, une notion qui n’existait pas il y a quarante ans). Même s’ils ne furent que six à profiter de l’offre, on considère que le premier « livre électronique » du réseau informatique avait vu le jour. Ce fut d’ailleurs le livre numérique le plus cher de l’histoire, Michael Hart ayant un jour calculé une valeur approximative de son accès à l’ordinateur et l’évaluant à 1 million de dollars.

Michael Hart a continué sur sa lancée pour rendre disponible la plus grande quantité de livres possible. Même si les premiers textes étaient difficilement lisibles, sans typographie, en lettres capitales, sans mise en page... il n’a jamais dévié de sa volonté de rendre les œuvres disponibles à tous. Pour cela, il s’appuyait sur une caractéristique essentielle du document numérique : la reproduction et la diffusion via le réseau ne coûte presque rien, et même de moins en moins quand les machines et les tuyaux deviennent plus performants. Comme il l’écrivait encore en juillet dernier : « A part l’air que nous respirons, les livres numériques sont la seule chose dont nous pouvons disposer à volonté. » Et il anticipait sur les usages à venir au delà de la lecture, comme l’analyse du texte, la comparaison de mots, la recherche par le contenu, l’établissement de correspondances ou les études linguistiques ou stylistiques assistées par l’ordinateur.

Longtemps son credo fut celui du « plain vanilla ascii », c’est à dire de refuser toute mise en page afin que les textes soient accessibles à toutes les machines, par tous les utilisateurs. Ceci conduisait les volontaires du projet Gutenberg à un codage particulier des accents, placés à côté de la lettre concernée. Mais sa méfiance devant HTML a disparu quand le web est devenu le principal outil de diffusion des écrits numériques : l’universalité passait dorénavant par le balisage, et l’utilisation de UTF-8, la norme de caractères qui permet d’écrire dans la plus grande partie des langues du monde.

Comme son projet, disons même sa vision, était généreuse et mobilisatrice ; comme il possédait un grand sens de la conviction et de l’organisation et proposait un discours radical, il a su regrouper des millions de volontaires pour l’accompagner dans sa tentative de numériser le savoir des livres. Des volontaires qui ont commencé par dactylographier les textes, puis utiliser scanner et reconnaissance de caractères, mais toujours incités à une relecture minutieuse. On est souvent de nos jours ébahi devant les projets industriels de numérisation. Nous devrions plutôt réfléchir à la capacité offerte par la mobilisation coordonnée de millions de volontaires. Construire des communs ouverts au partage pour tous répond aux désirs de nombreuses personnes, qui peuvent participer, chacune à son niveau, à la construction d’un ensemble qui les dépasse. Dans le magazine Searcher, en 2002, Michael Hart considérait cette situation comme un véritable changement de paradigme : « Il est dorénavant possible à une personne isolée dans son appartement de rendre disponible son livre favori à des millions d’autres. C’était tout simplement inimaginable auparavant. »

La volonté de Michael Hart lui a permis de poursuivre son grand œuvre tout au long de sa vie. S’il fallut attendre 1994 pour que le centième texte soit disponible (les Œuvres complètes de Shakespeare), trois ans plus tard la Divine Comédie de Dante fut le millième. Le projet Gutenberg, avec ses 37 000 livres en 60 langues, est aujourd’hui une des sources principales de livres numériques gratuits diffusés sous les formats actuels (epub, mobi...) pour les liseuses, les tablettes, les ordiphones, et bien évidemment le web. Les textes rassemblés et relus sont mis à disposition librement pour tout usage. La gratuité n’est alors qu’un des aspects de l’accès aux livres du projet Gutenberg : ils peuvent aussi être transmis, ré-édités, reformatés pour de nouveaux outils, utilisés dans l’enseignement ou en activités diverses... Le « domaine public » prend alors tout son sens : il ne s’agit pas de simplement garantir « l’accès », mais plus largement la ré-utilisation. Ce qui est aussi la meilleure façon de protéger l’accès « gratuit » : parmi les ré-utilisations, même si certaines sont commerciales parce qu’elles apportent une valeur ajoutée supplémentaire, il y en aura toujours au moins une qui visera à la simple diffusion. Une leçon à méditer pour toutes les institutions ayant pour mission de rendre disponible auprès du public les œuvres du domaine public. La numérisation ne doit pas ajouter des barrières supplémentaires sur le texte pour tous les usages, y compris commerciaux... qui souvent offrent une meilleure « réhabilitation » d’œuvres classiques ou oubliées. Au moment où la British Library vient de signer un accord avec Google limitant certains usages des fichiers ainsi obtenus, où la Bibliothèque nationale de France ajoute une mention de « propriété » sur les œuvres numérisées à partir du domaine public et diffusées par Gallica... un tel rappel, qui fut la ligne de conduite permanente de Michael Hart, reste d’actualité.

Le caractère bien trempé de Michael Hart, sa puissance de travail et sa capacité à mobiliser des volontaires restera dans notre souvenir. Les journaux qui ont annoncé son décès parlent à juste titre de « créateur du premier livre électronique ». C’est cependant réducteur. Il est surtout celui qui a remis le livre au cœur du modèle de partage du réseau internet. C’est la pleine conscience qu’il fallait protéger le domaine public de la création des nouvelles enclosures par la technique ou par les contrats commerciaux qui a animé la création du Projet Gutenberg. Michael Hart n’a cessé de défendre une vision du livre comme organisateur des échanges de savoirs et des émotions entre des individus, mobilisant pour cela des volontaires, le réseau de tout ceux qui aiment lire ou faire partager la lecture.

8 commentaires sur « Le projet Gutenberg est orphelin »

  • permalien Philippe :
    11 septembre 2011 @00h21   »

    J’ai rencontré le cas d’une privatisation du domaine public en cherchant à récupérer une gravure du XIXe siècle représentant le hameau où j’habite. Les Archives départementales acceptaient de m’envoyer un scan de haute définition à condition que je ne l’exploite pas commercialement, et que je ne le mette pas sur Internet.
    Il ne s’agissait certainement pas d’un problème financier : l’envoi contenait le scan recopié sur un CD-Rom, ainsi qu’une impression papier de bonne qualité, pour la somme de 5 euros — il est clair que cette somme ne couvrait pas leurs frais.

  • permalien MCB :
    11 septembre 2011 @01h02   « »

    "La propriété c’est le vol !" pour paraphraser Proudhon et faire court... Le projet Gutenberg est une initiative à saluer, c’est d’ailleurs toute la culture qui est en réalité du domaine public !! (ou qui devrait l’être tout au moins)

  • permalien Yvan :
    11 septembre 2011 @07h28   « »

    Le projet Gutenberg à certainement dépassé les espérances de son créateur, grâce à la technologie.

    Au-delà de la proximité physique et pécuniaire des œuvres il a inventé un nouveau type de lecture, plus sélectif, plus direct, plus démocratique, plus global, reléguant le "rat de bibliothèque" au magasin des curiosités historiques, comme le dessinateur industriel ou le calculateur (ou encore le censeur), ainsi que le furent du temps de Gutenberg, le moine copiste, l’abaciste (ou l’Index Librorum Prohibitorum).

    Cette nouvelle approche de la littérature, permet une appropriation plus intime et rapide des livres par n’importe quel lecteur... pour peu qu’il s’en donne la peine.

    Des œuvres hermétiques ou denses si elles sont lues de façon linéaire, comme l’Étique de Spinoza ou le Capital de Marx, deviennent instantanément lumineuses, dès qu’on utilise toutes les ressource de la lecture électronique.

  • permalien Papy Frog :
    11 septembre 2011 @19h24   « »

    Michael Hart a été un des grands pionniers de l’Internet. L’article d’Hervé lui rend l’hommage qu’il mérite. Merci Hervé. Bruno Oudet

  • permalien
    12 septembre 2011 @13h51   « »

    Nous le saluons de ce qu’il a fait pour l’humanité.Tant on sert de l’oeuvre de ce projet...

  • permalien pat :
    12 septembre 2011 @16h44   « »

    Yvan vous êtes bien gentils mais des dessinateurs industriels on en a encore besoin, la preuve a 58 ans je n’ai jamais connu de périodes de chômage et ce depuis bientôt 4O ans (avec un CAP dessin industriel), quand je vois le niveau des soit disant ingénieur à bac + 5 je me demande ce qu’on leur apprend.

  • permalien
    16 septembre 2011 @18h55   « »

    Dés que j’ai connue le projet j’ai été la plus heureuses des lectrices.
    Je vous remercie bien.
    ciao Michael Hart.

  • permalien Laurent CAPRANI (Montrél) :
    27 septembre 2011 @02h39   «
    Détestable UTF-8

    Je conteste vivement la façon dont vous décrivez UTF-8 :

    « … UTF-8, la norme de caractères qui permet d’écrire dans la plus grande partie des langues du monde. »

    C’est techniquement inexact, et politiquement très contestable.

    Techniquement, la norme de facto pour écrire les langues du monde est UNICODE. UTF-8 n’est qu’une technique de codage (= représentation binaire) parmi d’autres de UNICODE.

    UNICODE est un progrès objectif dans l’acceptation des cultures du monde par l’informatique. En revanche, UTF-8 est détestable car il introduit une inégalité entre les caractères. Avec UTF-8 certains caractères deviennent plus coûteux et plus hasardeux à employer que d’autres.

    En voici certaines conséquences :

    - La recherche de la phrase « québec » sur un moteur de recherche retourne ces jours-ci 596.000 pages porteuses d’une anomalie ! Celle-ci est due à l’exposition du mot « québec » à la technique UTF-8, délicate à employer lorsqu’un texte comporte des caractères accentués.

    - Ces anomalies diffusent dans toute la société, comme on le voit sur ce document officiel transmis par ma banque (j’habite désormais Montrél) :

    Toutes les langues ne sont pas affectées de la même façon. L’anglais est outrageusement privilégié puisque le UTF-8 autorise les anglophones à perpétuer paresseusement leur technique ASCII de 1960.

    Les langues latines, nous l’avons vu, sont maltraitées dans leurs accents. Les langues qui ne s’écrivent pas du tout comme l’anglais, elles, sont franchement persécutées !

    Voyez par exemple, deux pages consacrées à Aristote sur Wikipédia :
    - En anglais, l’adresse est simplement http://en.wikipedia.org/wiki/Aristotle
    - En grec, ça devient
    http://el.wikipedia.org/wiki/%CE%91%CF%81%CE%B9%CF%83%CF%84%CE%BF%CF%84%CE%AD%CE%BB%CE%B7%CF%82
    Essayez donc d’épeler ça au téléphone ou d’y repérer une coquille !

    C’est un exemple de ce que ces modalités techniques ne sont pas neutres et de ce qu’elles mettent en vigueur des injustices.

    Les informaticiens formés à l’université, ceux que l’on retrouve dans l’informatique LINUX, encouragent systématiquement ces injustices. Ils sont bien davantage à l’écoute de leurs confrères des États-Unis que de leurs propres concitoyens.
    Par égoïsme, les États-Uniens ont privilégié UTF-8. Loin de les contrarier et de promouvoir des techniques moins nocives pour nous, nos informaticiens s’en vont proclamer la préférence des grands frères comme l’incontestable panacée que vous nous décrivez.

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