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La leçon de sagesse de Thucydide

par Alain Garrigou, 28 septembre 2011

Le régime d’opinion est ambivalent : d’une part, la publication des opinions échappe aux élites selon un principe d’égalité démocratique et conteste ainsi la prétention réservée aux élites à parler au nom des peuples ; mais, d’autre part, si toute opinion est légitime, toute opinion se vaut. Règne de la parole libérée de citoyens sur les forums ou défouloir de « grandes gueules » sur les ondes ? Aussi peut-on célébrer l’apparition d’une démocratie d’opinion comme le font quelques intellectuels aux penchants prophétiques — particulièrement en temps de révolutions — ou s’en inquiéter comme quelques esprits critiques et comme l’implique la présence de modérateurs chargés de faire respecter les limites légales puisqu’il en existe (racisme ou diffamation). Il y aurait donc le meilleur et le pire. Mais qui peut se permettre de juger ce qui est le meilleur et ce qui est le pire, dès lors que toute opinion est par principe légitime ?

Aujourd’hui, l’opinion se présente à la fois comme une manifestation de liberté mais aussi comme la liberté de dire n’importe quoi. La pression de l’information instantanée, la légitimité du débat politique et les nouveaux espaces de communication appellent des opinions qui s’expriment abondamment, sans aucune méthode : « C’est mon opinion, elle en vaut bien une autre. » Il est aussi étonnant d’entendre se déployer spontanément (encore en apparence) un raisonnement qui place au départ de la démonstration les convictions et croyances de leur auteur : « je crois que », « je pense que ». On peut sans doute rêver d’un équilibre, d’une harmonie où l’opinion démocratique se nourrirait d’un peu plus de raison ; où, dans la presse et sur les forums, il ne suffirait plus d’affirmer parce qu’on en a envie, parce que cela arrange, parce qu’on le vaut bien, parce que cela va plus vite… mais parce qu’on a de bonnes raisons, mûrement pensées, réfléchies et justifiables. Au lieu de cela, qu’observe-t-on ? Un propos de dirigeant politique ? Un scandale ? Une révolution ? Une catastrophe ? Souvent, l’événement importe peu : chaque intervenant l’a déjà pensé. Dans quelle condition les jugements ne seraient-ils pas (forcément) déjà préformés par les préférences partisanes, les appartenances ethniques, les genres masculin ou féminin ou toute autre identité collective, aussi légitime soit-elle ? Depuis Thucydide, l’histoire suggère une conduite.

Commençant son œuvre sur la Guerre du Péloponnèse, un sujet de toutes les passions, il se démarquait : « Ainsi, au lieu de se donner la peine de rechercher la vérité on préfère généralement adopter des idées toutes faites » (I, 20). Il précisait les deux voies par lesquelles il entendait s’imposer une posture différente, celle du logos : « Quant aux actions accomplies au cours de cette guerre, j’ai évité de prendre mes informations du premier venu et de me fier à mes impressions personnelles » (I, 22). Dans le jargon contemporain des sciences humaines, on invoquerait la critique des sources et la réflexivité. Pourquoi les citoyens ne se muniraient-ils pas aussi de ce viatique ? Pourquoi, aussi humblement que l’historien, ne se proposeraient-ils pas d’abord d’éviter ? Du moins un peu ou parfois dans un monde où nul ne peut soutenir sérieusement qu’il n’a pas été égaré, ou aussi bien qu’il ne s’est jamais égaré. La légitimité de l’opinion n’en serait pas affaiblie qui ne perdrait rien à être forgée, voire infirmée, en raison. Au contraire, elle gagnerait à être plus rare. La leçon de méthode de l’historien athénien du Vème siècle avant notre ère résonne curieusement dans le régime d’opinion. Comme si tout était encore à faire ou à refaire, elle prend des airs de leçon de sagesse.

Alain Garrigou

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