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La Chine à la rescousse de l’Europe… sous condition

par Martine Bulard, 30 septembre 2011

En chinois, le mot « crise » s’écrit avec deux caractères : l’un symbolise le danger, l’autre l’opportunité (危机, wēijī). Sans négliger le premier, Pékin utilise le second, comme le rappelle Mme Xu Bei, économiste chez Natixis (lire Paul Taylor, « China has a big stake in E.U. Stability », New York Times, 19 septembre 2011). La spécialiste note par ailleurs que « l’intérêt de la Chine est d’avoir une zone euro stable avec la création d’euro-obligations. Mais est-ce que la Chine peut avoir un impact sur les décisions des pays de l’Union européenne ? J’en doute ». La remarque est judicieuse. Toutefois, il a suffi que des autorités chinoises parlent d’acheter de la dette souveraine européenne pour que les « marchés » se calment… au moins pour vingt-quatre heures.

En Chine même, l’orgueil de voir les financiers occidentaux se tourner vers l’Est le dispute à l’inquiétude. Et ce n’est certainement pas un hasard si Zhang Monan, économiste et éditorialiste au très officiel China Daily, a pris sa plume pour préciser le sens des choix gouvernementaux. Sous le titre « Value cooperation over cash », elle part du sentiment que « la Chine est en train de payer pour les déséquilibres mondiaux » – alors qu’elle n’en serait ni responsable ni même coresponsable… Mais Zhang Monan souligne aussitôt que « les achats chinois de la dette européenne ne relèvent pas de la générosité. Aider l’Europe qui est aux prises avec une crise extrêmement difficile revient à aider la Chine elle-même. C’est aussi le prix que celle-ci doit assumer dans le cadre des déséquilibres financiers du monde. Beaucoup de Chinois regardent négativement l’achat de dette souveraine italienne. De fait, les acheteurs prennent de gros risques (...). Mais, en l’état actuel de la mondialisation financière, économique et médiatique, la crise de confiance et de crédibilité qui touche l’Europe peut s’étendre rapidement au reste du monde et engendrer un cercle vicieux d’autoréalisation. (...) Or l’Europe représente le plus grand marché d’exportation de la Chine. Vu sous cet angle, un effondrement des économies européennes aurait un impact énorme sur la Chine ». De fait, Pékin n’a aucun intérêt à voir l’euro exploser et l’Union européenne sombrer dans la récession. Déjà, la consommation aux Etats-Unis est au plus bas niveau – et les exportations chinoises vers l’Amérique baissent. Pour l’heure, le marché intérieur chinois n’a pas pris le relais – malgré des augmentations de salaire importantes dans les grandes entreprises. Le ralentissement tant redouté pointe le nez alors que les autorités chinoises ne peuvent pas rééditer l’opération de novembre 2008 (l’injection de 430 milliards d’euros dans l’économie). Bref, la Chine a (aussi) besoin de l’Europe... et de ses entreprises. Selon un rapport de l’Association chinoise de l’industrie, « plus de 80 % du commerce extérieur chinois [importations et exportations] est réalisé par des groupes à capitaux étrangers » (Xinhua, 27 septembre 2011). C’est dire le degré de dépendance du pays…

Zhang Monan détaille également tout l’intérêt pour les Chinois, mais également pour les autres économies émergentes, de s’appuyer sur l’euro qui « offre un substitut au dollar comme monnaie de paiement. Ainsi, par exemple, l’Irak, l’Iran, la Russie, le Venezuela et d’autres ont décidé d’accepter l’euro comme monnaie de transaction pour leurs ventes de pétrole », traditionnellement payées en dollars. Et de préciser : « L’achat de dette souveraine européenne par la Chine et les autres pays des BRICS [Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud] représente une sorte de soutien à l’euro [qui] devrait aider à briser la domination du dollar sur le système monétaire international. C’est un pas de plus vers l’instauration d’un système monétaire international multipolaire. »

Réduire le poids du dollar

Toujours selon l’économiste, les pays émergents « sont embourbés dans le “piège du dollar” avec pour conséquence une réévaluation de leur monnaie et une entrée massive de capitaux [hot money] depuis l’irruption de la crise ». Ce qui a pour conséquence de freiner les exportations. Donc tout ce qui peut affaiblir la domination du dollar est bon à prendre.
« Le problème actuel, poursuit-elle, n’est pas de savoir si les économies émergentes doivent – ou non – tendre une main secourable aux pays européens durement touchés, mais de quelle manière ils peuvent le faire. » Fournir des liquidités n’est pas la clé – les réserves des BRICS n’y suffiraient d’ailleurs pas. « Ce dont l’Europe a le plus besoin, c’est d’investissements des pays émergents dans l’économie réelle – investissements qui, combinés aux technologies de pointe et à l’expertise de gestion des économies européennes, permettraient de créer un espace pour un nouveau mode de développement et de donner du temps à l’Europe pour engager de profondes réformes structurelles. » Les fonds et groupes chinois cherchent plutôt à investir dans des entreprises de haute technologie ou des infrastructures de transport (comme le montre l’exemple fameux du port du Pirée – le géant Cosco a conclu un accord pour la modernisation et l’exploitation d’un des embarcadères pour trente-cinq ans).

De plus, souligne Zhang Monan : « La crise financière est le résultat de l’absence d’un mécanisme de bonne gouvernance mondiale. » Les BRICS souffrent de la volatilité des capitaux en mal de profits qui passent d’une place à l’autre. Dans un éditorial remarqué du Financial Times, la présidente du Brésil, Dilma Rousseff, s’en prend « à ces économies qui déversent des liquidités sans aucun sens du bien commun », faisant clairement allusion à la banque centrale américaine (FED) qui, au nom de la lutte contre la récession aux Etats-Unis, injecte un flot continu de capitaux qui se placent partout… sauf dans l’économie américaine (lire « Brazil will fight back against the currency manipulators », Financial Times, 22 septembre 2011). En Chine, les « capitaux gris » (hot money), entrés illégalement sur le territoire en attente d’une réévaluation du yuan, ont augmenté de plus d’un quart au premier semestre 2011, selon les statistiques de la banque centrale chinoise. Et pourtant, à la différence du Brésil, le pays dispose d’un contrôle des changes... au grand dam des financiers. Le Fonds monétaire international (FMI), par la voix de son économiste chargé de l’Asie, M. Nigel Chalk, vient de réclamer des « réformes du système financier chinois dans les cinq ans à venir (…). On n’a jamais vu une économie aussi grande, aussi importante pour le système, avec ce type de système financier » – un système nourri par « une épargne élevée (…) reposant fortement sur les banques », et « étroitement régulé » – contrôle de capitaux et interventions sur le marché des changes au niveau international, taux d’intérêt et masse monétaire contrôlés par l’Etat au niveau national (Cf. Agence France presse, 19 septembre). Contrôle, régulation… autant de gros mots pour le FMI.

Que le système chinois pose des problèmes, c’est évident. Les autorités le savent, qui tentent de ralentir les distributions de crédits et les investissements inutiles. Mais que le FMI réclame comme mesure salvatrice une déréglementation en pleine crise financière, voilà qui ne manque pas de sel. C’est d’ailleurs cette myopie et ce dogmatisme du FMI qui permettent à la Chine de marquer des points politiques et de rassembler les BRICS. Ainsi, peu de temps avant d’avoir fustigé les Etats-Unis, Mme Rousseff avait précisé lors de la fête de l’Indépendance : « Dans la crise internationale actuelle, notre principale défense est de développer et protéger notre marché intérieur, qui est d’ores et déjà l’un des plus vigoureux au monde, et c’est pourquoi je veux qu’il soit clair que mon gouvernement n’autorisera pas les attaques contre nos industries et nos emplois. » (« Brazil President To Protect Domestic Market From Global Turmoil » The Wall Street Journal, le 7 septembre 2011). De toute évidence, les produits « made in China » étaient visés.

Mais la présidente du Brésil comme les chefs d’Etat ou de gouvernement des BRICS se sont retrouvés pour appeler le FMI à accélérer ses réformes en matière de quotas et de gouvernance. « Nous sommes préoccupés par la lenteur des réformes, ont-ils indiqué dans un communiqué le 22 septembre dernier. La mise en œuvre de la réforme 2010 prend du retard. »
Les pays émergents veulent bien prêter main-forte – ils y ont intérêt – mais ils entendent prendre toute leur place aux commandes.

Martine Bulard

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