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Primaire socialiste : « certainement » n’est pas certain

Il est un succès des primaires acquis avant le vote : elles auront beaucoup fait parler d’elles. Au point que les adversaires politiques, d’abord si hostiles qu’ils ont semblé vouloir les perturber par des arguments légaux, se sont ralliés à la procédure pour la prochaine échéance électorale présidentielle. On aurait pourtant tort d’y voir une victoire somme toute logique de la démocratie. Le succès est d’abord médiatique : les primaires ont animé l’actualité. Il y a même eu l’accident qui a relancé un suspense promis à une fin prématurée avec le renoncement à la candidature du favori DSK. Or, les dirigeants politiques ne peuvent se permettre de bouder l’écho médiatique et les chefs de la majorité ont bien dû se rendre à l’évidence ; leurs adversaires ont réussi à capter l’attention publique. Forcément à leur détriment. En politique, être, c’est paraître.

par Alain Garrigou, 10 octobre 2011

Finalement, c’est plutôt à gauche que des critiques auront continué de s’exprimer. Ce n’en est pas une que de constater que le PS s’est rallié à la procédure à cause de sa transformation en parti d’élus, qui a ainsi plus ou moins abandonné ses principes militants. Un constat tout au plus (1). A cet égard, les partis de droite devraient se rallier plus facilement à la procédure des primaires. Il est vrai que la sélection interne des dirigeants a toujours été le terrain de manœuvres des intrigues partisanes où s’exprime la loi d’airain de l’oligarchie révélée par Robert Michels (2). Pour autant, le renoncement à une culture d’avant-garde peut l’emporter sans forcément déjouer les tendances oligarchiques. Il y a dans la confiance enthousiaste dans les primaires cette naïveté que les prophétismes politiques font si facilement surgir avant les désillusions. Autre effet observé : il est vrai que les positions politiques des candidats, souvent mal différenciées au départ, se sont progressivement écartées, donnant ainsi à l’offre électorale une physionomie à la fois plus lisible et plus pluraliste. C’est une condition pour que les électeurs s’intéressent à la compétition et choisissent. Il reste à savoir ce qui restera de ces écarts distinctifs une fois effectués les compromis entre les candidats.

Les promoteurs des primaires ne pouvaient en même temps oublier qu’ils invitaient les sondeurs au banquet. Ceux-ci ont pris tant de place que des candidats et la Haute Autorité de la primaire ont dû mettre en garde. Il y eut en effet 41 sondages avant le premier tour. Cela a alimenté en partie le succès médiatique mais a mis cruellement à l’épreuve le sérieux des sondeurs :

— Leurs sondages n’ont jamais été d’aussi mauvaise qualité. Si on les définit comme des enquêtes quantitatives fondées sur la représentativité des échantillons, comme cela est la définition méthodologique habituelle, il n’y a pas eu de vrais sondages. Les sous échantillons de sympathisants de gauche ou socialistes ont réuni des effectifs trop réduits (le plus souvent autour de 200, malgré un maximum de près de 600), la fiabilité des déclarations des sympathisants est très problématique, surtout celle de leur participation future au vote, alors qu’ils étaient invités à dire s’ils allaient « certainement » ou « probablement » voter. Les chiffres élevés des futurs électeurs déclarés laissaient prévoir selon les critères d’extrapolation habituels de sondages « représentatifs » des millions d’électeurs (entre 2,5 et 13 selon les cas). Un sondeur risqua même une correction audacieuse en proposant de diviser par deux la participation puisque, avec une projection de 8 millions, il proposa de ramener les électeurs au chiffre « raisonnable » de 4 millions. A ce niveau de redressement intuitif, il est inutile de relever l’écart. Ironie, le chiffre de deux millions d’électeurs est un succès pour le PS et un échec pour les sondeurs.

— Quarante et un sondages ont été réalisés sur la primaire socialiste entre 2009 et le 10 octobre 2011. Il faut se rappeler que les sondages avaient d’abord consacré un large favori, Dominique Strauss-Kahn, crédité d’un succès certain si l’on en croyait de nombreux éditorialistes. Certes les sondeurs feront remarquer qu’ils ne sont pas plus que d’autres à l’abri des accidents de parcours puisque la « sortie » de DSK n’a aucun rapport avec la politique et la France. Du coup, le candidat François Hollande a rapidement pris la place de favori des sondages (3), plus grâce à un positionnement politique au centre de l’espace politique qu’à une proximité idéologique. Cela est significatif des propriétés structurelles des sondages. Jusqu’à la dernière semaine, ces mêmes sondages ont annoncé que l’écart s’amplifiait entre le favori François Hollande et ses suivants. Sur un échantillon total de 4 742 sondés, le sondeur ayant fait le plus gros effort quantitatif a obtenu un sous échantillon de 574 personnes inscrites et certaines d’aller voter (mais 12 % n’ont pas exprimé d’intention de vote). Il créditait François Hollande de 44 % d’intentions de vote, Martine Aubry de 27 %, Ségolène Royal de 13 % et Arnaud Montebourg de 10 % (Ipsos — Le Monde, 29 septembre 2011). Connaissant les résultats du premier tour, respectivement 39 %, 31 %, 7 % et 17 %, ce n’est pas ici accabler le sondeur s’étant donné le plus de mal et ayant dépensé le plus d’argent. Simplement, les autres sont encore plus loin d’une approximation minimale — Opinionway donnait 49% à François Hollande trois jours avant le scrutin — qu’il est absurde d’évaluer une quelconque (contre)performance quand les sous-échantillons utiles tournent autour de 200 personnes, dont personne n’était capable de savoir qui elles étaient. Et de toute façon, pour recommencer l’expérience dès la prochaine fois, on peut compter sur l’amnésie et beaucoup de culot : « Les résultats ont démontré la qualité des sondages », a osé Brice Teinturier (Ipsos) sur France Inter, pour réveiller les auditeurs dès le matin du 10 octobre.

Il faut ici relever qu’un sondeur n’a pas participé à la farce. TNS Sofres s’est expliqué sur son « abstention ». Conformément à sa réputation d’institut « au-dessus du lot », mais pas toujours à l’abri des reproches, cette entreprise a renoncé pour des raisons méthodologiques (incapacité à constituer des échantillons représentatifs) et financières (il aurait fallu opérer sur des échantillons de 10 000 sondés) avec ce message sur Twitter : « TNS Sofres n’a réalisé AUCUN sondage d’intentions de vote pour la primaire socialiste… Qu’on se le dise » (Edouard Lecerf, 7 octobre 2011).

Les sondages sur les primaires obligent à poser une question qui devrait toujours l’être sous la forme d’une remarque de bon sens : comment est-il possible que l’on s’obstine à réaliser autant de sondages d’aussi mauvaise qualité ? Simple gaspillage ? Car cela a un coût. Imprudence ? Car la contre-performance était prévisible sauf à compter sur la chance. Bien sûr, il existe une rationalité à cette débauche de chiffres incertains. Les élections sont devenus une campagne publicitaire pour les sondeurs. Les sondages d’opinion n’apportent que moins de 10 % de leur chiffre d’affaires, mais leur visibilité est un puissant argument pour décrocher les contrats avec les entreprises et les institutions. Ce sont donc les instituts qui paient les sondages, aidés par des entreprises associées, comme Logica Business Consulting, et très peu par les médias. La presse reçoit quasi-gratuitement des sondages qui permettent d’entretenir le feuilleton. Bon sujet en termes journalistiques mais effet délétère sur la qualité journalistique puisque les commentateurs doivent payer l’information offerte gracieusement. Le journalisme hippique (horse race journalism) est-il critiquable si le public aime ? De l’information gratuite, un sujet vendeur, pourquoi les médias bouderaient-ils le cadeau ? Cela commence pourtant à ressembler à la corruption. Il existe en effet une dimension plus opaque de l’usage des sondages dans leurs effets prescriptifs. Après bien des dénégations, il est devenu difficile de les ignorer. La primaire socialiste l’a amplement démontré en consacrant des favoris, en concentrant les suffrages et même dans son erreur de n’avoir pas vu la montée de Arnaud Montebourg. Juste une question de jours car, à n’en pas douter, comme à chaque campagne électorale, un sondeur au moins aurait annoncé la montée du « troisième homme ». On ne peut ignorer combien le jeu des pronostics participe à la secrète pulsion des faiseurs de rois. Il est significatif que ce soient les éditorialistes qui cèdent le plus facilement à la tentation de décréter quelles sont les chances des candidats pour, à l’abri des résultats des sondages, donner en fait leur propre opinion. Venant de journalistes proches du pouvoir médiatique et du pouvoir politique, une forme du journalisme embarqué en somme, ils sont les plus en phase avec des sondages qui avantagent les candidats proches de la position médiane dans l’espace politique.

Financement et rôle prescriptif expliquent l’usage des sondages à des fins d’orientation du suffrage. Pourquoi des sondeurs et des médias accorderaient-ils autant d’importance à des chiffres aussi déficients s’ils n’avaient de bonnes raisons de le faire ? Et la raison stratégique l’emporte ici sur les raisons — faut-il dire les justifications ? — économique et démocratique. Il s’agit de peser sur les choix des candidats puis des élus avec les moyens dont on dispose : le financement de la vie politique et la capacité prescriptive des sondages et de la presse. Comme on s’inquiète parfois de la concentration de la presse et de la propriété des médias entre les mains de groupes ou d’entrepreneurs bien connus, il faudrait s’inquiéter aussi de la propriété des entreprises de sondages. Pas plus que pour les journalistes, il ne s’agit d’affirmer que les sondeurs sont aux ordres jusque dans le contenu de leurs articles — sauf les titres du Figaro — ou leurs pourcentages, mais de savoir qu’il existe des liens de dépendance qui lient les employés à leurs employeurs. Et quand, par exception un sondeur se montre critique à l’égard des sondages de ses confrères sur la primaire, en les traitant de « bidons » même si « le terme est un tout petit peu exagéré », ce sont des journalistes qui volent au secours des sondeurs attaqués (I.télé, 3 octobre 2011). Sans aucune compétence en la matière, cela va de soi. Belle illustration de l’utilité des sondages dans un journalisme d’opinion.

On sait que les sondages ne peuvent pas se tromper comme le déclarait la présidente du Medef et propriétaire de l’Ifop. On a évidemment entendu répéter cette vieille antienne immédiatement après les résultats du premier tour de la primaire socialiste. Les électeurs n’étaient simplement pas tout à fait les mêmes que les sondés.

Alain Garrigou

(1) Lire à ce sujet les articles de Rémy Lefebvre, « Faire de la politique ou vivre de la politique ? », octobre 2009 et « Partis politiques, espèce menacée », mai 2010.

(2) Robert Michels, élève de Max Weber, a publié son étude sur le plus grand parti de militants de son temps, le Parti social-démocrate allemand, sous le titre de « Les partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties » (1914). Il y montrait comment le fonctionnement des organisations partisanes consacrait le pouvoir des chefs contre l’égalitarisme démocratique.

(3) Voir « DSK, Hollande : le croisement », Observatoire des sondages, 10 octobre 2011.

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