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Biennale de Venise

Arnault et Pinault vont en bateau

par Marie-Noël Rio, 18 octobre 2011
« L’art est ascétique et sans pudeur, l’industrie culturelle est obscène et puritaine. »
 
Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, « La dialectique de la raison », 1944.

La Biennale internationale d’art de Venise est vieille de 116 ans. La dernière édition s’est ouverte le 4 juin et fermera ses portes le 27 novembre, après avoir accueilli d’innombrables visiteurs. Quatre-vingt-neuf pays y montrent les artistes de leur choix dans les pavillons des Giardini. Mme Bice Curiger, la directrice de cette 54e édition, a nommé « ILLUMInations » l’exposition centrale des 83 artistes internationaux qu’elle a sélectionnés, à l’Arsenal et au Palais des expositions, où elle a installé trois immenses toiles de Tintoretto que l’on voit normalement à San Giorgio Maggiore et à la Galerie de l’Accademia, pour en former le cœur. Des policiers veillent au grain dans la salle ; leur présence musclée rappelle au public qu’il s’agit de chefs-d’œuvre inestimables, une sorte de garantie de qualité dont la distinction donne au reste de l’exposition une aura d’art éternel.

Cette édition est en outre marquée par le 150e anniversaire de l’unité italienne. Pour l’occasion, le pavillon de l’Italie a été confié à M. Vittorio Sgarbi, polémiste très connu dans la péninsule : il y montre, dans un foutoir extraordinaire – c’est le mot, puisque beaucoup d’œuvres présentées consistent en représentations plus ou moins naturalistes de sexes divers dans des mises en scène vaguement SM, auxquelles il faut ajouter des Christs certes blasphématoires mais juste ce qu’il faut, et des portraits à la Warhol de M. Silvio Berlusconi et des siens – plus de deux cents artistes, sélectionnés par des people internationaux qui vont de Tahar Ben Jelloun à Ennio Morricone. On ignore si le titre, « L’Arte Non è Cosa Nostra », que l’on peut traduire par « L’art n’est pas la mafia » mais également par « l’art n’est pas notre affaire », est une fine allusion aux récentes élucubrations de M. Sgarbi, par ailleurs maire de la petite ville sicilienne de Salemi, sur la mafia, ou si c’est un aveu.

Cette 54e édition est dominée par la photographie, la vidéo ou le film. C’est le message qui compte, dont on pensait pourtant qu’il était réservé aux PTT. La plupart des productions se répartissent entre l’obscénité cool (souvent en vidéo, très proche des programmes roses sur Internet ou Canal +) et le politiquement correct : les artistes se sentent une responsabilité messianique dans une société aveuglée (le pompon de cette tendance va haut la main aux Pays-Bas) et considèrent toute réflexion sur la forme comme profondément réactionnaire. Quelques pavillons remarquables échappent à ces lieux communs, notamment ceux de la Chine, des Etats-Unis et de Venise.

Les deux premiers se livrent à une démonstration de puissance pure et simple, la Chine avec une installation, la plus vaste de toutes, dans le bâtiment historique de l’Arsenal, les Etats-Unis avec les énormes objets de « Gloria », tout à leur gloire en effet. Le Pavillon de Venise, délabré, a été restauré par la Fondation Louis Vuitton, qui en a profité pour apposer sa plaque sur le mur extérieur et y installer l’un des artistes de sa collection, Fabrizio Plessi – qui par ailleurs dessine aussi des sacs pour la marque de luxe. M. Bernard Arnault, PDG du groupe Moët Hennessy Louis Vuitton (LVMH), a fait d’une pierre trois coups : se rendre maître du Pavillon de Venise (beau symbole) ; narguer son rival François Pinault qui, malgré son Palazzo Grassi et sa Punta della Dogana, ne figure pas dans le saint des saints historique de la Biennale ; donner de la valeur (en argent et en distinction) à sa collection d’art et aux sacs de ses boutiques.

Le marché a mis la main sur la Biennale. Comme il a mis la main sur Venise, où les plus beaux palais sont recouverts à l’année, sous prétexte de restauration, d’immenses bâches publicitaires pour Prada, Gucci, Esprit et autres marchands d’habits, tandis que de gigantesques bateaux de croisière, justifiés par la quête de nouvelles recettes municipales, naviguent le long des Zattere – les quais du Canal de la Giudecca –, même si les antiques piliers de bois qui soutiennent la ville risquent d’en être détruits. Et, dans les musées à l’abandon, faute de gardiens et de systèmes de protection, des centaines d’œuvres, qui souvent ne sont même pas répertoriées, se volatilisent.

Serait-ce que le patrimoine culturel national a perdu tout sens, ce que semble confirmer l’effondrement des vestiges de Pompéi, qui avaient résisté au Vésuve, aux tremblements de terre, aux guerres et aux siècles, mais qui disparaissent, faute de la poignée d’euros nécessaire à leur conservation ?

Marie-Noël Rio

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