En kiosques : décembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Suisse - Elections - Extrême droite

L’UDC, des moutons noirs aux rangers

Les Suisses voteront le 23 octobre pour élire les membres du Conseil national et du Conseil des Etats. Selon les pronostics, l’Union démocratique du centre (UDC) devrait rester le premier parti du pays.

par Cristina Del Biaggio, 18 octobre 2011

Berne, le 10 septembre 2011. En ce samedi ensoleillé, le dispositif policier anti-émeutes est imposant. Tout est prévu pour éviter que le scénario de guérilla urbaine d’octobre 2007 ne se reproduise.

Le cortège de l’Union démocratique du centre (UDC), bloqué par des contre-manifestants qui avaient érigé des barricades, n’avait pu rejoindre comme prévu la Place fédérale. Les membres de l’UDC avaient dû se contenter d’un petit tour de pâté de maisons autour de la célèbre fosse aux ours bernoise. C’est à cet endroit, et non pas sur la Place fédérale, que Christoph Blocher (alors chef de l’UDC et conseiller fédéral), avait prononcé son discours et profité de l’occasion pour revenir sur l’incident, mettant en cause la police bernoise « défaillante », et dénonçant une atteinte à la liberté d’expression.

En 2007, une forte mobilisation anti-UDC

La contre-manifestation de 2007 était une sorte de grande « fête contre le racisme » organisée par des sympathisants du collectif Das Schwarze Schaf (« Le mouton noir »). Ce nom fait référence aux débats qui agitaient alors la très pacifique Helvétie. Les moutons, ces animaux paisibles et ancrés dans la culture paysanne européenne, avaient été choisis par l’UDC pour ses affiches, qui tapissaient littéralement les espaces publics suisses. La « campagne des moutons » avait été initiée afin de récolter des signatures pour une initiative sobrement intitulée « Pour le renvoi des étrangers criminels », finalement signée par plus de 200 000 personnes (dépassant largement les 100 000 nécessaires), et acceptée en votation populaire le 28 novembre 2010 par 52,3% des voix.

JPEG - 113.9 ko
Affiche en faveur de l’initiative « Pour le renvoi des étrangers criminels »

Cette campagne, destinée en premier lieu à réunir des signatures, a aussi et surtout permis de donner le ton de la campagne électorale en mettant au premier plan les questions de sécurité et d’immigration.

L’image choquante du mouton noir chassé par des moutons blancs avait été dénoncée par des collectifs (Les Moutons noirs et les Moutons de garde). Ces derniers ont ouvert un site Internet pour lancer le débat sur la façon dont les campagnes politiques sont menées en Suisse. Le succès de leurs « moutons colorés » (l’association a récolté plus de 30 000 signatures en quelques semaines) était le signe d’un rejet massif du discours obscène et haineux de l’UDC par une grande partie de la population résidente en Suisse.

JPEG - 726.2 ko
Carte postale des Moutons de garde
JPEG - 14.4 ko
Affiche des Moutons noirs

La campagne UDC avait même attiré l’attention de Doudou Diène et Jorge Bustamante, respectivement rapporteurs spéciaux des Nations unies contre le racisme et pour les droits humains des migrants, qui ont écrit au gouvernement suisse pour le sommer de s’exprimer sur cette campagne. Le ministre suisse de l’intérieur avait répondu, comme le rapporte le site Swissinfo, « qu’il revient au peuple de juger ces pratiques, et le cas échéant de les sanctionner au travers des processus démocratiques ». Or, le processus démocratique semble légèrement défaillant en la matière, et la loi 261 bis du Code pénal suisse pas assez efficace si elle n’arrive pas à interdire que de telles affiches soient placardées dans les lieux publics.

A l’étranger, les moutons n’ont pas suscité que des critiques. Le graphisme des moutons bicolores a franchi les frontières et trouvé des adeptes ailleurs. La section du Land Hessen du Nationaldemokratischen Partei Deutschlands (NPD), en Allemagne, ainsi que la Ligue du Nord, en Italie, ont réutilisé l’image du mouton noir. La reproduction des images de l’UDC par des partis d’extrême droite connus pour leur racisme montre bien la position que le premier parti suisse occupe sur l’échiquier politique. L’UDC, parti populiste et nationaliste, se définit, par son discours, comme un véritable parti d’extrême droite.

JPEG - 32.5 ko
« Donnons la résidence uniquement aux étrangers honnêtes qui travaillent »
Affiche de la Lega Nord
JPEG - 65.6 ko
« Le social rime uniquement avec national »
Affiche du NPD

Mais, au cours de la fête organisée sur la Place fédérale, en ce mois de septembre 2011, les images que l’UDC diffuse semblent moins brutales. Les joueurs de corne des Alpes dissimulent la banderole demandant au peuple suisse de « stopper l’immigration massive ». C’est le moment de se réunir dans la bonne humeur, d’écouter des Heimatklänge (« sons patriotiques »), de lancer des ballons aux couleurs de la Suisse, de manger des cervelas (« la » saucisse nationale) et de montrer l’attachement aux valeurs de la Suisse.

JPEG - 374.7 ko
Les cornes des Alpes cachent le slogan UDC « Stop à l’immigration massive ! »
© Alberto Campi, 2011.

Pas de polémique cette année, et, à la différence de 2007, la fête, confinée au périmètre de la Place fédérale, sécurisé par des membres du parti, les forces de l’ordre et des services de sécurité privés, se déroule sans incidents ni violence.

JPEG - 535.6 ko
Le dispositif de sécurité mis en place par la police
© Alberto Campi, 2011.

La place, décorée de nombreux symboles nationalistes, s’est transformée en lieu de rencontre et d’échange amical entre joueurs de corne des Alpes, porteurs de cloches, chanteuses et chanteurs de yodel, mais aussi de simples sympathisants, et parmi eux également bon nombre d’étrangers et d’enfants venus des quatre coins de la Suisse et prêts à chanter l’hymne national en déployant le drapeau rouge à croix blanche ou le drapeau vert du parti.

JPEG - 497.2 ko
Joie et bonne humeur
© Alberto Campi, 2011.

Les contre-manifestants se sont réunis à 800 mètres de là, dans un centre culturel alternatif, la Reitschule. Les collectifs Moutons noirs, cette année, ne se sont pas rendus sur la Place fédérale pour empêcher la fête démo-centriste, mais ont organisé une journée de débats, concerts, pièces de théâtre. Dans une petite fabrique dans la cour du centre, on confectionne des tee-shirts en y appliquant des images de moutons noirs.

JPEG - 400.7 ko
Production de tee-shirts « moutons noirs » à la Reitschule de Berne
© Alberto Campi, 2011.

Pas de choc frontal, donc : anti-UDC confinés dans la Reitschule, pro-UDC sur la Place fédérale. (Presque) personne n’a franchi la ligne de partage sécurisée par la police. Presque personne, car, comme dans tous les troupeaux, s’échappent parfois quelques brebis. Sur la Place fédérale, un manifestant solitaire brandit un placard orné du célèbre mouton noir.…

JPEG - 456.7 ko
Le seul manifestant anti-UDC sur la Place fédérale
© Alberto Campi, 2011.

Se taire ou dénoncer ?

Mais les moutons ne sont plus à l’honneur. L’UDC leur a préféré cette année les grosses chaussures noires. Le message et la stratégie politique restent identiques (immigration et sécurité) pour les élections fédérales du 23 octobre 2011.

JPEG - 65.1 ko
Affiche UDC pour la récolte de signatures en faveur de l’initiative « Stopper l’immigration massive ! »

L’image rappelle, par le style, la rhétorique et les couleurs, les affiches de la propagande nazie des années 1930. Elle présente des similitudes avec une caricature antisémite parue en 1933 dans le journal autrichien Der Eiserne Besen (Le Balai de Fer) et montrant des juifs qui envahissent la Suisse.

JPEG - 125.4 ko
« Entrez seulement, messieurs-dames, le petit Suisse dort encore »
Caricature antisémite parue dans « Der Eiserne Besen », journal antisémite autrichien (image publiée dans Claude Cantini, Les Ultras. Extrême droite et droite extrême en Suisse : les mouvements et la presse de 1291 à 1991, Editions d’En Bas, Lausanne, 1992).

Le choix des chaussures noires n’est certainement pas un hasard : elles ressemblent à un symbole très apprécié des adhérents des mouvements néo-nazis, les « combat-style boots », ou rangers en français. Les couleurs (noir, blanc, rouge) utilisées pour l’affiche, quant à elles, rappellent tout simplement celles du drapeau de l’Allemagne nazie.

Dernière initiative d’une section cantonale de l’UDC (Valais), une nouvelle affiche qui ne pourrait être plus explicite : « Tu niques la Suisse ? Tu gicles ! ». Le parti récupère des expressions typiques du « parler jeune », la stratégie étant certainement d’attirer les voix d’une population difficilement mobilisable lors des rendez-vous électoraux.

JPEG - 56.2 ko
« Tu niques la Suisse ? Tu gicles ! »
Affiche de l’UDC-Valais, 2011.

Face à la violence de cette nouvelle campagne UDC, la contre-campagne semble beaucoup plus discrète. Le Parti libéral-radical s’est clairement distancié, il y a quelques jours, de la campagne « démo-centriste » : lors d’une conférence de presse, le 10 octobre à Berne, le porte-parole du PLR a disqualifié le texte de la nouvelle initiative UDC sur l’immigration. C’est pourtant le Parti libéral qui utilise le même message que l’UDC sur la question migratoire (« Immigration sous contrôle – par amour de la Suisse »), même si les affiches optent pour une forme graphique édulcorée — et probablement moins « efficace ».

JPEG - 456.4 ko
« Immigration sous contrôle – par amour de la Suisse ».
Affiche de la campagne du Parti libéral en gare de Bienne. © Cristina Del Biaggio, 2011.

Ce silence relatif s’explique : les anti-UDC sont divisés sur le fait de dénoncer publiquement les affiches. La gauche, qui avait vigoureusement réagi à l’époque des moutons, a changé de stratégie. En 2007, l’UDC avait tiré profit de ce scandale. Cette année, comme l’a expliqué Stéphane Rossini, vice-président du Parti socialiste, à la Télévision suisse romande (TSR), le PS a décidé de faire campagne avec le slogan « Pour tous sans privilèges ». Un slogan rassembleur, mais qui ne dénonce pas directement la campagne d’affichage UDC, dans l’espoir que les électeurs n’y portent pas trop d’attention.…

Le syndicat UNIA, en revanche, contre-attaque. Rita Schiavi, membre du comité directeur, pense qu’il est nécessaire de dénoncer les messages de l’UDC. UNIA brise donc le silence des partis traditionnels, à la chasse aux électeurs, et lance une campagne « Sans nous, pas de Suisse – Halte à la xénophobie ». Une série de cartes postales et un spot télévisé qui passe aux heures de pointe sur les chaînes publiques suisses rappellent ainsi que, sans étrangers, la Suisse ne pourrait simplement pas fonctionner. Le syndicat passe en revue les secteurs économiques dans lesquels sont employés entre 40 % et 70 % d’étrangers (notamment la recherche, la construction et la santé) et montre visuellement la présence, indispensable, de ces « travailleurs sans passeport suisse ».

JPEG - 60 ko
« Sans nous, pas... »

Sur le site Internet, UNIA fait référence à une banderole publicitaire publiée dans les journaux par l’UDC et qui s’attaque à la communauté kosovare en Suisse. Le titre, éloquent, clame que « des Kosovars poignardent des Suisses », en référence à un fait divers survenu en août 2011. Deux jeunes Kosovars ont agressé deux Suisses, blessant l’un d’eux à la gorge. Et l’UDC d’en déduire : « Voilà les conséquences d’une immigration de masse dont on perd le contrôle. »

JPEG - 290.9 ko
Banderole de l’UDC

UNIA s’inspire du même graphisme pour rappeler que c’est un Suisse d’origine kosovare, Xherdan Shaqiri, qui a « sauvé » presque à lui seul l’honneur de l’équipe nationale de football, en marquant trois buts contre la Bulgarie lors du match qualificatif pour l’Euro 2012.

JPEG - 852.1 ko
Banderole du syndicat UNIA

En 2007, Ueli Maurer (à l’époque président de l’UDC), déclarait à la TSR : « Un parti pacifique suisse a été bloqué par la violence, ce sont des faits. La logique qui en découle est simple : il faut voter pour nous. » Le 21 octobre 2007, les Suisses ont donné 29% à l’UDC. En septembre 2011, le message délivré par Christoph Blocher, leader charismatique du parti, était le même. Les projections donnent encore et toujours l’UDC premier parti de Suisse, avec près de 30% des intentions de vote.

Quelques liens

— Campagne contre l’initiative « renvoi des étrangers criminels » (votation du 28 novembre 2008), assez brutale, mais les trois petits films sont très bien faits. L’UDC relance en ce moment la même initiative, en demandant que celle de 2008 soit appliquée immédiatement.

 Campagne UDC pour les élections d’octobre 2011 : « Les Suissesses votent UDC ».

 Contre-spot anti-UDC : « Toutes les Suissesses ne votent pas pour un parti xénophobe ».

 Campagne du syndicat UNIA : « Sans nous pas de Suisse ».

 Entretien avec Alexander Segert, le publicitaire de l’UDC, 24 Heures (Lausanne), 29 novembre 2010.

 Détournement des affiches de l’UDC (en allemand).

 Un siècle d’affiches politiques « musclées » en Suisse.

 Le discours de Dick Marty, ancien président et membre de la Commission des droits de l’homme au Conseil de l’Europe. Extrait :« Les progrès dans le domaine des droits humains sont cependant précaires et les régressions nombreuses. Certes, le sujet est dans la bouche de tout le monde, dans les discours de la plupart des politiciens. Pourtant, comment ne pas voir qu’au cours de cette dernière décennie nous avons fait d’inquiétants pas en arrière ? Comment ne pas ressentir un malaise, comme un présage que quelque chose de grave et de dangereux pourrait se répéter ? »

 Polémique autour de Vol spécial, le film de Fernand Melgar sur un centre de rétention suisse, qui suscite l’ire de l’UDC : « “Vol spécial” est autorisé à l’école, au grand dam de l’UDC », Le Courrier (Genève), 12 octobre 2011.

 Mieux connaître l’UDC : un parti qui ratisse très large, une interview de Cécile Péchu et Phillipe Gottraux dans le Courrier, 17 octobre 2011.

Cristina Del Biaggio

Cristina Del Biaggio est géographe (département de géographie de l’université de Genève).
Alberto Campi est photographe. Consultez son site Internet.
Cristina Del Biaggio tient à remercier Gabriele Rossi pour les recherches en archive.

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016