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Début de la fin en Afghanistan ?

jeudi 20 octobre 2011, par Philippe Leymarie

On se hâte lentement, là où la gauche et l’extrême-gauche préconisent un repli accéléré, voire immédiat et sans conditions. Mais un premier allègement du dispositif militaire français en Afghanistan a été engagé le 19 octobre, avec le retrait symbolique de 194 militaires, dont les 172 légionnaires de la 2e Compagnie de combat du 2e Régiment étranger parachutiste (REP) de la Légion étrangère, basé à Calvi, en Corse. Ça tombe bien : depuis que l’Elysée, inquiet de l’envol du nombre de soldats morts (23 depuis le début de l’année) à l’approche d’une campagne présidentielle, avait ordonné à l’état-major de limiter au maximum l’activité des unités sur le terrain, il y avait des militaires de libres...

Ce premier contingent de soldats rapatriés n’est pas attendu au camp Raffalli, sa base de Calvi, avant dimanche matin. Les militaires passent en fait trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles transformé en « sas de fin de mission ». Ce type de séjour-étape à Chypre, institué depuis deux ans pour les militaires retour de zones de combat, permet de décompresser et d’entamer une phase de réadaptation à une vie sans danger, au travers de séances de relaxation, de débriefings individuels ou collectifs, voire de mini-croisières et autres distractions. Il est aussi l’occasion de détecter d’éventuels chocs ou « bleus à l’âme », ces « blessures de guerre invisibles » (Libération, 10 mai 2011), qui peuvent donner lieu à un premier contact avec des psychiatres militaires.

Deux cents autres soldats devraient être rapatriés avant Noël cette année, et 600 d’ici fin 2012. A cette date, le contingent français en Afghanistan – qui a atteint 4 000 hommes cette année – aura été amputé d’un quart de ses effectifs. Pour le ministre français Gérard Longuet (France Inter, 19 octobre), c’est un retour à l’étiage des 3 000 hommes – soit le contingent qui était en place avant le « coup de collier » décidé en 2010, pour faire face aux offensives des combattants talibans. Il souligne que ce retrait est proportionnel à l’effectif des troupes françaises, et que « Paris reste calé sur le calendrier de la coalition » – c’est-à-dire des Américains, qui constituent les deux tiers des 130 000 hommes de la Force d’assistance à la sécurité (FIAS).

Pause opérationnelle

La coalition prévoit de retirer l’ensemble de ses troupes de combat d’ici la fin 2014, après transfert progressif des responsabilités à l’armée et à la police nationales afghanes : un processus lancé en juillet dernier dans sept zones du pays. Dans ce cadre, l’armée française a abandonné aux soldats afghans le contrôle du district de Surobi, relativement calme, mais espérait reporter ses moyens sur la province de la Kapisa, où les talibans sont très offensifs. La mort, le 13 juillet dernier, de cinq soldats français tués par un attentat-suicide dans cette province, au lendemain d’une visite-éclair du président Sarkozy, a décidé Paris à « lever le pied » sur le terrain.

« En langage militaire, explique Jean-Dominique Merchet, qui alimente le blog Secret défense (Marianne, 14 octobre), on parle de “rétraction sur les emprises”. En clair, on sort moins des camps fortifiés [1]. Personne ne le reconnaît officiellement, mais la priorité est d’éviter les pertes dans les rangs français ».

Même s’il faut, pour cela, revoir les ambitions à la baisse, au grand dam du commandement américain dont dépendent les unités françaises de la « Task force Lafayette » [2]. Et de l’amiral Di Paola, président du comité militaire de l’OTAN, qui — de passage à Paris ces derniers jours — demande aux Français et aux autres membres de la coalition de « tenir » jusqu’en 2014, dans une formule feutrée : « Nous devons avoir la patience et la constance de consacrer les ressources nécessaires à la réussite de la transition » (Le Monde, 16 octobre).

Grandeur et décadence

De plus en plus, il apparaît qu’il n’y a pas de solution militaire en Afghanistan, alors que la moitié du pays est sous contrôle des miliciens talibans et que Kaboul, la capitale, est encerclée, comme plusieurs grandes villes. En juin dernier, l’annonce du retrait avant la fin 2012 de 33 000 soldats américains — l’équivalent du contingent de renfort concédé au début de son mandat par le président Obama aux chefs militaires américains —, et d’une première fraction de 10 000 hommes avant la fin de cette année, a semblé sonner le glas de la contre-insurrection, l’exécutif américain « ayant visiblement décidé d’arrêter l’ultime effort, dernière chance offerte à la stratégie de David Petraeus », explique le chercheur Elie Tenenbaum dans un article pénétrant [3].

« L’impasse stratégique où se trouvent aujourd’hui les Etats occidentaux explique dans une certaine mesure le retour à l’antiterrorisme prôné par beaucoup dans l’Administration Obama, au premier rang desquels le vice-président Joe Biden. Le raid contre Oussama Ben Laden le démontre : plus spectaculaire et moins cher, l’antiterrorisme est mieux adapté aux exigences de la vie politique moderne que la contre-insurrection, longue, coûteuse et à l’issue incertaine.

« Une partie de la “communauté de la contre-insurrection” semble elle-même se détacher du paradigme COIN [pour contre-insurrection], en faveur d’une option dite de counterterrorism plus. Cette option plutôt optimiste consisterait à conserver le statu quo en opérant une rétraction du dispositif allié, autour d’un “ring” central et du nord du pays, avec un important contingent de forces spéciales et un appui aérien renforcé basé à Bagram.

« Le remaniement de l’équipe d’Obama sur ces questions incarne bien cette évolution : David Petraeus passe de la tête de la FIAS à celle de la Central Intelligence Agency (CIA), annonçant en quelque sorte que l’Afghanistan pourrait devenir sous peu le théâtre privilégié de l’Agence plus que celui du Pentagone — l’accroissement considérable du nombre de forces spéciales semble indiquer un prochain passage de la contre-insurrection sous les écrans radar du grand public. Inversement, Leon Panetta, ancien directeur de la CIA, remplace Robert Gates au département de la Défense. »

En juillet dernier, le premier ministre britannique David Cameron avait annoncé le retrait de 500 soldats d’Afghanistan d’ici à fin 2012, emboîtant le pas au président américain comme plusieurs dirigeants occidentaux, dont Nicolas Sarkozy. Son ministre de la défense, Gérard Longuet, écarte toute idée de retrait massif des forces occidentales, tel qu’il est réclamé par la gauche en France, par exemple : « Nous agissons toujours dans le cadre d’une coalition, nous deviendrions, à cet instant, un allié inconstant, non fiable... » Le surcoût de l’opération française en Afghanistan a été évalué par l’amiral Guillaud, chef d’état-major des armées, entre 500 et 520 millions d’euros. Auxquels s’ajoutent 430 millions pour la Libye, 90 pour le Tchad, 80 pour le Liban, etc. ; soit une enveloppe totale d’1,2 milliard d’euros, le double de ce qui avait été inscrit au budget.

Notes

[1] « Ce qui est déjà, depuis longtemps, le cas des soldats allemands et italiens, les forward operating bases (FOB) et les combat outposts (COP), comme on dit désormais dans une armée qui oublie de parler français. »

[2] Une première « pause opérationnelle », au début de cette année, pour préserver la survie des deux journalistes-otages de France 3, alors que se déroulaient des négociations avec leurs ravisseurs, avait déjà irrité le commandement américain. C’est pour rattraper le terrain perdu que les militaires français auraient pris ensuite des risques supplémentaires, certains l’ayant payé de leur vie.

[3] « L’Amérique en guerre. Grandeur et décadence de la contre-insurrection », Politique étrangère, vol. 76, n° 3, automne 2011.

15 commentaires sur « Début de la fin en Afghanistan ? »

  • permalien jgn :
    20 octobre 2011 @16h53   »

    Vos articles, que je lis avec grand plaisir, me semblent d’une qualité peu commune, mêlant le détail d’une documentation fouillée à une ampleur de vue sur d’envisageables redéploiements stratégiques des forces en présence ; on ne trouve généralement, au mieux, que l’un OU l’autre de ces deux aspects.
    Merci donc pour cette qualité d’écriture.

    Le présent article me semble particulièrement intéressant dans cette dimension que vous évoquez de la contre-insurrection - courant initié par l’actuel directeur du renseignement américain, M. Petraeus, au contre-terrorisme qui, dites-vous, semble se présenter comme une forme plus tactique, et, en tous cas, plus ponctuelle et ciblée que la stratégie précédemment envisagée de le contre-insurrection.

    Deux questions, donc :

    1- en devenant "sous peu le théâtre privilégié de l’Agence plus que celui du Pentagone", l’Afghanistan passerait donc sous la responsabilité de Petraeus qui est précisément l’initiateur de la contre-insurrection. Cela me semble une contradiction avec ce qui a été dit précédemment.

    2- Ce passage de la contre-insurrection au contre-terrorisme en ce qui concerne les théâtres d’opération externes, ne correspondent-ils pas à un redéploiement de la stratégie de la contre-insurrection au terrain de plus en plus miné des métropoles elles-mêmes, conduisant, en quelque sorte, l’armée à poursuivre, ici même, les opérations de police qu’elle conduisait sur des théâtres externes - lesquels deviennnent, en quelque sorte, de facto, des camps d’entraînement d’une contre-insurrection plus globalisée, moins mise en avant, pour prendre d’autant plus de place réelle dans la vie quotidienne des Occidentaux ?

  • permalien brando :
    20 octobre 2011 @18h09   « »

    A mon avis meme si on quitte l’Afghanistan c’est evident que une version tres terrible de l’islam fait que les afghans ne soient pas prets pour les idees modernes,L’AUTO-CRITIQUE CULTURELLE.

    Par exemple,ils ne sont pas prets a admettre qu’ALLAH dans le CORAN jure par LITTERALEMENT tout ce qui existe....ce qui par logique fait inclusion du DIABLE,les DEMONS,SATAN.

    http://www.avraidire.com/2011/10/di...

  • permalien my_kukai :
    21 octobre 2011 @09h31   « »

    Ce piteux retrait était plus que prévisible. Nos stratèges feraient mieux de réviser leurs "classiques" en particulier Clausewitz. Ils ses souviendraient que seule la perspective d’une solution politique apporte des perspectives à long terme, et non l’illusion d’une victoire militaire.
    En tant que tel, la nouvelle idée d’Obama (retrait d’ici 2014, faudra prévoir une place dans l’avion pour le corrompu Hamid Karzaï) n’apporte aucune garantie de stabilité pour un pays tiraillé entre les manoeuvres hostiles de l’Iran, du Pakistan, de l’Inde et de la Russie.

    Il va falloir choisir le moindre mal.... et négocier avec Islamabad !

  • permalien bou :
    21 octobre 2011 @18h24   « »

    A brando. J’ai regardé le site internet pour le quel vous faite de la publicité. en fait c’est un site qui a un seul objectif : dire que l’islam est abominable. ce n’est même pas pour nous expliquer que le christianisme est bon, comme nous pouvons le voir sur les quelques article qui en parle. merci de trouver meilleur.

  • permalien Shiv7 :
    22 octobre 2011 @10h11   « »

    A mon avis meme si on quitte l’Afghanistan c’est evident que une version tres terrible de l’islam fait que les afghans ne soient pas prets pour les idees modernes,L’AUTO-CRITIQUE CULTURELLE.

    Il semblerait que les idées et vertus modernes de l’auto critique culturelle ne soient pas suffisant pour éviter les versions très terrible de la conduite occidentale, les Afghans en savent quelque chose.. (exit pour eux le bon exemple de l’auto critique..)

  • permalien Shiv7 :
    22 octobre 2011 @10h21   « »

    Le raid contre Oussama Ben Laden le démontre : plus spectaculaire et moins cher, l’antiterrorisme est mieux adapté aux exigences de la vie politique moderne que la contre-insurrection, longue, coûteuse et à l’issue incertaine.

    Le raid contre OBL démontre surtout que dorénavant aucune loi internationale ne met à l’abris quiconque sur cette planète devant le terrorisme d’état, la justice de certain devient la loi de tous..

  • permalien mounir :
    22 octobre 2011 @14h52   « »

    Encore une version de la chute de l’empire américain, l’auteur semble se réjouir de cet echec des occidentaux.
    Deux choses :
    les Talibans ne sont pas encore à Kaboul et il n’ont pas encore le pouvoir( on parlais d’impasse pour l’Irak et la libye).
    On verra ce merveilleux pays si cela se confirme dirigé par une vision archaique et ubuesque du monde. Alors les auteurs pourront louer ces merveilleux talibans comme ils l’ont fait pour les khmers rouge Castro staline tec.....

  • permalien K. :
    22 octobre 2011 @21h43   « »

    ...l’antiterrorisme est mieux adapté aux exigences de la vie politique moderne que la contre-insurrection, longue, coûteuse et à l’issue incertaine.

    L’issue devient-elle plus certaine à cause de l’utilisation des drones ? Et d’abord ne faudrait-il pas s’entendre sur l’issue recherchée ?

    L’explication de leur utilisation croissante selon Gareth Porter traduit en français, avec plus de détails dans l’article original en anglais.

  • permalien Judex :
    23 octobre 2011 @18h41   « »

    @ mounir

    Sans vouloir faire le chevalier blanc de l’auteur - il est assez grand pour défendre son point de vue tout seul - je ne saurais trop vous conseiller de lire attentivement l’article au lieu de projeter sur son contenu vos propres a priori. On peut juger la guerre d’Afghanistan inutile, dangereuse, imbécile, nuisible, etc. sans pour autant prendre parti pour les talibans.

    Mais bon, je dis ça, je dis rien...

  • permalien jcpres :
    24 octobre 2011 @07h07   « »

    Un replis sur soi.
    C’est en quelque sorte ce que la coalition semble adopter comme mesure de précaution pour limiter des dégâts qui ne manqueront pas de se faire sentir dans le monde occidental, au terme du retrait des troupes, notamment. Derechef, c’est le sentiment d’échec qui ressort de cette intervention spectaculaire en Afghanistan comme si l’Occident qui n’est déjà plus le maître du monde, s’assignait d’une mission moralisatrice dans les pays et états où la culture islamiste prédomine dans les esprits. On en est là ; presque désabusé par cette espèce d’incohérence ressortant d’une politique alliée en pleine défection face à un ennemi plus renforcé qu’hier. A l’heure où des pays arabes du printemps tunisien tentent périlleusement d’accéder à une démocratie entachée de religiosité, l’islam, favorisé par une politique occidentale ultra libérale qui appauvri les peuples, instaure sa vision d’un monde plus à même de répondre à tous les abandonnés du système économique. On se demande d’ailleurs comment les coalitions occidentales, plus précisément, on put croire un seul instant maîtriser un sujet dont l’idéologie n’a aucun intérêt fondamentaliste autre que celui de ses peuples... Si la pensée de Malraux prévaut pour le XXI° siècle, il faut patiemment attendre de recouvrer la foi en Dieu !
    Jean Canal de presselibre.fr
    http://jcpress.over-blog.com/
    http://www.presselibre.fr/

  • permalien jgn :
    24 octobre 2011 @07h54   « »

    Merci K. pour votre lien.

    Comme quoi le matériel a souvent le dernier mot.

  • permalien Ph.L. :
    24 octobre 2011 @15h30   « »

    @Jgn
    Bonjour. Vos questions ( cf. début des commentaires) contiennent les réponses, mieux formulées que je ne pourrais le faire... A une prochaine.

  • permalien K. :
    28 octobre 2011 @22h27   « »

    Paul R. Pillar, ancien analyste à la CIA :

    Quand des présidents n’ont en tête que la justification du budget militaire ou la nécessité d’apparaitre comme un dur pour augmenter ses chances électorales, il est inévitable que les moyens militaires soient utilisés exclusivement, massivement et inefficacement par le contreterrorisme, l’échec ayant au moins le mérite de justifier le muselage de toute dissidence interne.

  • permalien ben ramden :
    1er novembre 2011 @02h10   « »

    c’est difficile de gagner une guerre d’usure surun terrain aussi difficile.guerrilla contre armée classique.parfois,le doute est permis sur l’efficacité de la stratégie adopté par la coalition dans cette guerre onereuse et pleines de rebondissements.les amzericais et leurs allies savent tres bien qu’il leur faudrait mobiliser davantages de troupes operationnels plus de quatres cent mil hommes,ce qu’est impossible dans les circonstances actuelles.les pachtounes, ont beneficié jusqu’à present de l’irredentisme tribal et les americains savent tres bien qu’il ne peuvent pas compter sur les autres ethnies pour former une armée capable de les suppleer,pour la simple raison que les autes afgans redoutent la confrontation avec les talibans hautement endoctrinés et bien rodés aux techniques de guerrillas.c’est trop demander a des soldats a faire davantage de combativité croyant dompter et civiliser des gens qui sont chez eux.c’est une guerre asymetrique mais aura certainement des retombés nefastes en cas de retrait organisé ou pas.

  • permalien Lou :
    15 décembre 2011 @11h51   «

    Téhéran.Irna. 14 Décembre 2011

    L’Iran et l’Afghanistan à la fin de la première encontre de leur commission mixte de coopération de défense à Téhéran ont signé un protocole d’entente portant sur l’élargissement de leur coopération de défense.

    Selon un communiqué du ministère iranien de la Défense, le protocole d’accord a été signé par les responsables des deux parties ».

    Pendant la cérémonie de signature, les deux parties ont exprimé l’espoir que l’accord aiderait à promouvoir la paix, la stabilité et la sécurité en Afghanistan ainsi que dans toute la région.

    Cet accord a appelé également à la promotion de programmes de formation dans les domaines de la logistique et de l’ingénierie.

    La délégation militaire afghane pendant son séjour à Téhéran s’est entretenue avec le ministre iranien de la défense, le ministre iranien des Affaires étrangères et le président de la commission de la sécurité nationale et de politique étrangère du parlement iranien sur des sujets d’intérêts mutuels ainsi que des développements régionaux.

    La délégation afghane a également visité certaines installations de défense iranienne.

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