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Echec relatif des Frères musulmans aux élections du syndicat des médecins égyptiens

par Alain Gresh, 23 octobre 2011

Les élections au syndicat professionnel des médecins se sont déroulées dans toute l’Egypte. C’était le premier scrutin depuis la révolution et depuis celui de 1992 – le dernier –, qui avait vu les Frères Musulmans l’emporter, mais avec un taux de participation très faible. Depuis 1992, le pouvoir avait gelé la situation et aucune élection n’avait pu se dérouler.

Au mois d’octobre, les médecins ont donc été appelés à voter à la fois pour la direction nationale et pour les 26 directions régionales. Et les résultats ont surpris tous les observateurs : les Frères musulmans ont subi un échec relatif – ou des « gains relatifs », comme le titre Al-Ahram Hebdo (19 octobre).

Deux courants se faisaient face : le courant indépendant, très divers dans sa composition, et celui des Frères musulmans. Si, sur le plan national, les indépendants ont obtenu 6 sièges sur 24 (mettant fin toutefois au monopole des Frères sur la direction nationale), sur le plan local la situation est tout autre :

« Le courant indépendant a réussi à s’approprier une majorité de sièges dans les conseils de 14 de ces syndicats locaux. Ils sont aussi majoritaires au Caire, où ils ont remporté 14 sièges sur 16, à Alexandrie (10 sur 12), ainsi que dans la plupart des gouvernorats de la Haute-Egypte, notamment Minya, Béni-Souef, Assiout, Sohag, Qéna, Louqsor et Assouan. Les indépendants se sont aussi imposés à Marsa Matrouh (à l’ouest) comme à Suez, Ismaïliya et dans le Nord-Sinaï. Ces résultats sont d’autant plus inattendus que les Frères musulmans bénéficient — du moins théoriquement — d’une grande popularité à Alexandrie, à Ismaïliya et dans le sud du pays. Pour le poste de président des syndicats locaux, le courant indépendant a remporté 12 sièges sur 27. Pour le conseil général du syndicat, les candidats issus de la confrérie des Frères musulmans ont remporté 75 % des sièges. Le poste de président national du syndicat est revenu à Mohamad Khaïri Abdel-Dayem, un candidat qui se dit indépendant, mais qui est soutenu par la confrérie. »

Cette dichotomie entre résultats nationaux et régionaux s’explique par la plus grande capacité des Frères à s’organiser et par le fait qu’ils disposent d’un mouvement national.

La plus forte participation, notamment des jeunes médecins, et aussi celle des coptes explique ce résultat.

Khaled Samir, professeur à la faculté de médecine de l’Université de Aïn-Chams, lui-même candidat indépendant, explique le rôle des coptes :

« “Les coptes, par exemple, ont joué un rôle important dans ces élections. Ils n’avaient pas de vrai rôle syndical durant les vingt dernières années. Mais après la révolution, ils ont décidé de participer pleinement à la vie politique.” Les coptes, qui représentent 10 % de la population, constituent de 15 à 30% des médecins, selon la région. Ils sont par exemple fortement présents en Haute-Egypte. Les résultats des élections de vendredi ont reflété l’importance de leur poids numérique. »

L’échec des Frères s’explique aussi par leur passivité à la tête du syndicat pendant les années Moubarak, selon un militant même de l’organisation cité par Al-Ahram Online, Ali Mostafa (« Behind the Brotherhood’s losses in historic Doctors’ Syndicate elections », 20 octobre).

Pour mieux comprendre cette évolution, je voudrais retracer ici une conversation que j’avais eue au Caire à la fin mai 2011.

Mohammed Chafik est un jeune médecin même pas trentenaire, aux lunettes cerclées d’intellectuel, et qui assume sa formation politique, son orientation révolutionnaire et le fait qu’il a une vision du monde très à gauche. Il ne croit pas aux partis pour l’instant et veut laisser le mouvement social mûrir avant. Il est le président du syndicat indépendant de l’hôpital Manchiyeh al-Bakri au Caire, et pourtant il n’y a que quelques mois que ce neuropsychiatre a intégré l’établissement.

« Les chiffres du syndicat officiel sont de 220 000, mais il comprend des gens morts, des gens qui ont émigré… En réalité, on n’en compte pas plus de 78 000. Dans les statuts, il faut être membre de l’Union socialiste arabe, l’ancien parti unique qui n’existe plus depuis les années 1970 pour y être affilié. »

Deux hommes le dirigent, Hamdi El-Sayyed président depuis vingt ans et membre du PND, l’ancien parti du président Moubarak, et Issam El-Iryani, des Frères musulmans.

« Avant même la révolution, nous avons voulu commencer à nous organiser face à la détérioration des conditions de travail, au faible budget de la santé (3,5%), aux bas salaires, etc. Deux groupes se sont formés, les “médecins sans droits” et l’alliance. Après le 25 janvier, nous avons tenu une assemblée générale des médecins et nous avons demandé la suspension du syndicat, la démission du ministre, la sécurité dans les hôpitaux et l’établissement d’une grille de salaire générale ; et le passage à 15% du budget. »

« Nous avons battu les officiels et les Frères musulmans qui ne veulent pas lutter. Le 16 avril, pour la première fois, 400 à 500 médecins ont bloqué la circulation. Devant le refus des autorités de nous recevoir, nous avons décidé une grève. Il y avait des divergences sur la forme, grève totale, grève partielle, renouvelable ou non, etc. Nous avons finalement opté pour la grève le 10 mai (certains membres des Frères ont voté pour, mais les Frères appuient El-Sayyed et affirment que la demande de démission du ministre de la santé est “irréaliste”), et décidé que s’il n’y avait pas de réponse, nous entamerions le 17 mai une grève renouvelable (sauf aux urgences). La grève a été un grand succès, 90% en province, 60% au Caire où les pressions sont plus grandes et la situation des médecins différenciée (hôpitaux universitaires mieux payés, plus de cliniques privées, etc.) »

C’était la première grève de médecins de l’histoire et c’est l’insécurité dans les hôpitaux, soumis à des attaques et des vols, qui a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

« Si, même la presse officielle a admis qu’il n’y avait pas eu de bavures, d’énormes pressions se sont exercées contre nous, y compris avec la menace de nous faire passer devant les tribunaux militaires, le fait que nous serions communistes, etc. Nous avons créé un comité de grève nationale et multiplié les liaisons avec la province, et la grève a été encore plus réussie, avec des régions nouvelles,à Assouan, en mer Rouge, etc., qui entrent dans le mouvement. Ce succès a obligé le premier ministre et le ministère des finances à nous recevoir à la place du syndicat. On a suspendu la grève bien que certains veuillent continuer, car ce n’était pas le cas partout. Ainsi à Suez, Port-Saïd, Ismaïliya, où la grève a été suivi à 100%, ils voulaient arrêter. »

Comment s’est créé le syndicat libre à Minchiyet Al-Bakri ?

« Nous avons d’abord recueilli des signatures puis discuté avec toutes les catégories de personnel et décidé de faire un syndicat commun, malgré les réticences de certains médecins. Le 3 avril s’est déroulé le scrutin qui a vu 410 votants sur 760 personnel au total (dont 400 médecins). Ce sont les plus militants qui ont été élus, souvent les plus jeunes [comme lui qui en est le président]. Nous avons alors décidé de changer de directeur et nous avons informé la sécurité pour qu’elle ne le laisse pas entrer et le ministère. Deux heures plus tard le ministère a accepté notre candidat, de peur de troubles. Il y a aujourd’hui quatre hôpitaux où des syndicats libres sont créés, et des dizaines d’autres en voie de création. »

D’autres élections dans les syndicats professionnels (journalistes, avocats, etc.) devraient avoir lieu dans les prochaines semaines.

Alain Gresh

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