Le Monde diplomatique
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Trois films français sur le pouvoir

L’Exercice (masculin) de l’Etat

vendredi 28 octobre 2011, par Geneviève Sellier

Trois films français sortis récemment parlent de la pratique du pouvoir politique en décrivant les hautes sphères de l’exécutif : La Conquête (Xavier Durringer), Pater (Alain Cavalier) et L’Exercice de l’Etat (Pierre Schoeller).

Ces trois films ne s’adressent pas au même public et n’ont pas reçu le même accueil critique, mais ils ont en commun de proposer comme une évidence l’équivalence entre le pouvoir politique et le masculin, sans l’interroger. C’est le film de Xavier Durringer (le moins apprécié par la critique) qui montre le plus clairement le désir masculin de domination qui habite l’animal politique dans sa version la plus contemporaine et la plus caricaturale, celle que nous propose Nicolas Sarkozy. Mais, en se focalisant sur l’anecdote – les péripéties de sa relation avec Cécilia –, le film masque l’instrumentalisation auxquelles se prêtent, plus ou moins consciemment, les femmes qui jouent les vitrines de ces hommes de pouvoir.

Les films de Cavalier et de Schoeller sont plus radicaux dans la mesure où le monde social qu’ils nous proposent se résume à des relations entre hommes. Dans Pater, la relation entre le président de la République et son premier ministre est présentée sur un mode œdipien : c’est une relation entre père et fils, mélange d’affection et de rivalité, qui se termine par le fils détrônant le père. Les femmes sont totalement absentes de ce film, sans que cette absence soit jamais pointée. La seule présence féminine qu’on devine, c’est un dos nu dans le lit de Vincent Lindon : on ne saurait mieux dire qu’il ne peut y avoir de sujet politique que masculin.

Dans le film de Cavalier, comme dans celui de Schoeller, la masculinité se décline de façon très riche, à la fois sur le plan générationnel et sur le plan social, en excluant toutefois les non-Blancs. C’est à travers des relations entre hommes que les affects s’expriment : admiration, affection, jalousie, haine, rivalité ; et les rapports de domination sociale y sont dépeints avec une grande subtilité : dans les deux films, on a des figures de prolétaire qui rendent visible par contraste l’habitus de classe des hommes de pouvoir. Mais cette diversité même semble indiquer que cet univers masculin se suffit à lui-même.

Dans L’Exercice de l’Etat, Zabou Breitman incarne la chargée de communication du ministre : elle l’accompagne dans tous ses déplacements, mais sa place dominée est constamment rappelée par le traitement que lui réserve son patron, avant qu’il décide de la virer sans autre forme de procès.

Le prologue, que l’on comprend comme un rêve érotique du ministre, met curieusement en scène, après que des personnages masqués de noir ont installé un bureau dans des salons dorés de la République, une femme nue qui fait face à un crocodile, et qui pénètre la tête la première dans sa gueule ouverte : cette image qui associe angoisse de castration, vagin denté et retour au ventre maternel vise à nous avertir que l’exercice du pouvoir a à voir avec la libido, ce que nous savions déjà.

En revanche, l’épouse du ministre semble avoir comme fonction unique le care, qu’il s’agisse de sexe ou de soin. Bien qu’on la voie dans trois ou quatre scènes, elle est quasiment muette, comme pour confirmer que la parole est une prérogative exclusivement masculine.

L’autre point commun entre ces trois films, c’est que l’exercice du pouvoir ne s’y articule que très secondairement avec la défense de convictions politiques : quand il s’agit de dépeindre Sarkozy et son entourage, c’est peu surprenant (encore que… la défense des riches est une politique, mais La Conquête n’en parle pas). Ça l’est davantage dans le film d’Alain Cavalier : en effet, le débat qui occupe les deux protagonistes – faut-il faire une loi pour limiter le salaire maximum à dix fois le salaire minimum ?, réforme que l’on peut qualifier de gauche – ne donne lieu à aucune argumentation, comme si elle était un pur prétexte d’affrontement amical entre les deux hommes.

Quant au film de Schoeller, on devine que son protagoniste principal, joué sur un mode empathique par Olivier Gourmet, est ministre des transports dans un gouvernement de droite dont il incarne l’aile sociale, puisqu’il refuse (tout au moins au début) de privatiser les gares. Mais là aussi, le spectateur est plongé dans une grande confusion, quand il voit son directeur de cabinet, incarné par Michel Blanc, partager la convivialité d’un dîner intime qu’il a préparé lui-même avec un camarade de promotion de l’ENA qui lui annonce son passage dans le privé (Didier Bezace), pour s’affronter le lendemain à son ministre quand celui-ci décide d’accepter l’oukase gouvernemental de privatiser les gares (sans qu’on comprenne pourquoi d’ailleurs pourquoi l’un accepte et l’autre refuse cet oukase). Le film conforte le spectateur dans l’idée bien contemporaine que les politiques ne peuvent pas grand-chose face aux nécessités économiques, c’est à dire à la dictature de l’argent, donnée comme un fait incontournable.

Ces trois films, chacun à leur manière, montrent la politique comme un jeu entre hommes (blancs), qui est sans autre objet qu’un affrontement de personnalités appartenant au même monde et partageant les mêmes codes. Les convictions, quand il y en a, sont tout à fait secondaires par rapport à la jouissance de cette « homosocialité » masculine que ni les femmes, ni les ex-colonisés ne viennent troubler. Cette fameuse mixité qui ferait le charme de la sociabilité à la française s’arrête visiblement à l’entrée des palais gouvernementaux, sans que nos cinéastes semblent s’en offusquer.

Geneviève Sellier est professeure en études cinématographiques à l’Université de Caen.

17 commentaires sur « L’Exercice (masculin) de l’Etat »

  • permalien Vitigis :
    28 octobre 2011 @20h06   »
    Ah ! les femmes !

    Ben oui, et quand il y a des femmes au pouvoir, le Diplo ne déborde quand même pas d’enthousiasme à leur égard : Mme Kirchner, Mme Rousseff, Mme Clinton, Mme Bhutto, Mme Meir... Eh bien tournons nous vers Dieu et les ex-colonisés, qui tendent d’ailleurs à ne faire plus qu’un.

  • permalien BM :
    28 octobre 2011 @21h38   « »

    Si j’ai bien compris l’article, ces trois films (que je n’ai pas vu) font un constat : le personnel politique français se compose quasi exclusivement d’hommes blancs et riches, qui se connaissent depuis les bancs de l’ENA (voire de Louis-le-Grand ou d’Henri-IV), qui n’ont aucune conviction digne de ce nom, et qui s’inclinent servilement et sans se poser de questions devant les diktats du "monde économique" (dont ils profitent par ailleurs à coup d’allers-retours dans le privé, pratique autrefois appelée "pantouflage"). Ce constat me semble difficilement réfutable.

  • permalien Vincent :
    29 octobre 2011 @02h08   « »

    Partant, il me semble "normal" (au sens de "compréhensible") que peu de femmes aient envie de se lancer dans la politique qu’à un niveau autre que local. Question de maturité.

  • permalien Judex :
    30 octobre 2011 @00h26   « »
    @ Vitigis

    Le Diplo manque d’enthousiasme sur les femmes de pouvoir ? Ne serait-ce pas lié au fait que ce mensuel a l’idée - saugrenue, il est vrai, dans le paysage médiatique actuel - de donner un avis sur le contenu de la politique menée par ces gouvernements, qu’ils soient ou non dirigés par des femmes ?

    Moi, je dis ça, je dis rien...

  • permalien Dan :
    31 octobre 2011 @21h22   « »

    Bravo. Que j’aurais apprécié voir une signature masculine à la fin de cet article !...
    Mais bon, si les hommes ont décidé de rester spectateurs, il faut bien que les femmes se bougent.
    Bravo encore.

  • permalien osiris :
    2 novembre 2011 @17h52   « »

    Je ne comprends pas clairement si cet article critique les films analysés (il y manquerait une rachida par ci, une MAM par là ?) ou la réalité (dont ces films rendraient compte, en la critiquant au même titre que le reste des excès du monde politique, qu’ils révèlent).

    Le féminisme a encore de la route à faire, pour quitter les voies irrationnelles de la dénonciation systématique...

  • permalien ceyx :
    2 novembre 2011 @22h30   « »

    Désolée, ce film ne démarre pas !!)) Jeu d’acteurs à la française...soupirs, démonstratif...du téléfilm. Je préfère de loin le même thème traité par les Américains avec Clooney. Une autre école ! Pauvre France ! Comme brochette d’acteurs bankables, elle ne dispose plus que d’ un Blanc (médiocre dans "L’affaire Dominici) et d’un Gourmet au cou palmé à Cannes. Rien de transcendant, ça reste du Blanc et du Gourmet. Bravo la production !

  • permalien Georges Claisse :
    2 novembre 2011 @23h18   « »

    Une petite citation de Virginia Woolf (pardon, je ne l’ai qu’en anglais), pour illustrer le propos :
    "The chief occupation of men is the shedding of blood, the making of money, the giving of orders, and the wearing of uniforms, none of these occupations is admirable."

  • permalien azerty :
    3 novembre 2011 @10h54   « »

    @ceyx

    Eh bien allez voir vos films américains, si la société qu’ils présentent est celle qui vous semble la vôtre. Allez voir leurs acteurs « bankables », vos Cloney et vos brad Pitt, laissez-nous converser en français et foutez-nous la paix.

  • permalien pierrot123 :
    3 novembre 2011 @21h31   « »

    @ Georges Claisse, qui dit :
    "Une petite citation de Virginia Woolf (pardon, je ne l’ai qu’en anglais), pour illustrer le propos :
    "The chief occupation of men is the shedding of blood, the making of money, the giving of orders, and the wearing of uniforms, none of these occupations is admirable."

    Si vous la comprenez (ce qui semble évident), qu’est-ce que cela vous coûterait de la traduire ?
    (tout le monde ne parle pas l’Anglais !)

    Alors je m’y colle (pardon pour les erreurs éventuelles) :
    "L’occupation principale des hommes est de répandre le sang, de faire de l’argent, de donner des ordres, et de porter des uniformes...
    Aucune de ces occupations n’est digne d’être admirée."

  • permalien Berlin :
    3 novembre 2011 @21h59   « »
  • permalien Manouche :
    5 novembre 2011 @19h01   « »

    ’L’exercice de l’état’ est un bon film et Gourmet, un excellent acteur ! Mais tout de même bien loin du sublimissime ’Hors Satan’ !

  • permalien Euterpe :
    7 novembre 2011 @14h07   « »

    La France a eu chaud aux femmes euh.. je veux dire aux fesses parce qu’aux dernières élections : il y avait une femme AU SECOND TOUR ! Damned ! Alors vite des films qui réaffirment qu’un patron c’est couillu, sans ça c’est la décadence ! Gaffe !
    On est quand même en France, le pays des droites de l’homme !

  • permalien ROMAGNE :
    10 novembre 2011 @18h46   « »

    Je pense que la classe politique française est l’une des plus machiste. Ce qui est pire, c’est que ce machisme reflète les croyances des citoyens.
    Si une femme est énergique et déterminée, si elle est une battante, on lui reproche d’être une "virago", tout de suite la caricature, si elle reste plus posée, calme et souriante alors on se méfie en la supposant à priori incapable de diriger le pays. A ce propos souvenons nous de la confrontation publique entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal avant les dernières élections présidentielles. Le but de Nicolas Sarkozy n’était pas seulement de démontrer la supériorité de son programme, mais de faire croire aux français que Ségolène avait les nerfs moins solides que lui. Cela en dit long.
    Le candidat de sexe masculin a joué sur une peur fantasmée mais tenace. Peut-être s’agit-il tout simplement de la peur des hommes de perdre leur pouvoir( nous y voilà),mais comment expliquer alors que les femmes elles-même soient souvent atteintes par cette peur irrationnelle ?

  • permalien ta d loi du cine :
    20 novembre 2011 @13h27   « »

    Pour en revenir au rapport entre le billet et les films dont il parle (sans me perdre dans d’autres considérations) : il m’a donné envie de voir le dernier des trois que je n’ai pas encore vu : Pater. Merci !
    (s) Ta d loi du cine, "squatter" chez Dasola
    http://dasola.canalblog.com/archive...

  • permalien Spectres du cinéma :
    11 décembre 2011 @20h51   « »

    Bonjour,

    une autre manière de lire "L’Exercice de l’État", en le liant à "Social Network", ou comment le pouvoir est aussi pouvoir de la vitesse :
    http://www.spectresducinema.org/?p=1816

  • permalien gloc :
    11 mars 2012 @08h54   «
    ahah

    Pour n’avoir vu que l’exercice de l’état, la descripition qui est faite du personnage féminin de l’assistante com est totalement fausse, exercice (féministe) du journalisme oblige : il ne l’a vire finalement pas, elle a un rôle de premier ordre dans le film, elle le critique ouvertement et il l’écoute.

    Le préjugé féministe est aussi coriace que le préjugé sexiste...

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